Littérature étrangère
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Ce qui se cache au fond des bois

La curiosité est un vilain défaut à bien des égards. Elle alimente notre soif de savoir, de vérité et de justice. Si bien que parfois, elle rend le quotidien moins perceptible. Ainsi, nous ne sommes plus autant ancrés dans notre réalité, mais plutôt dans celle que nous cache l’autre. La curiosité nous pousse à nous ouvrir de manière peu conventionnelle à ce qui nous est inconnu, mais il n’en demeure pas moins qu’elle est le fantasme de nos questions sans réponses. Si bien qu’il faut souvent apprendre à gérer ce spasme, cette idée si peu rationnelle de tout savoir, au risque de se faire mal. Je suis une personne de nature très curieuse. Je me fais un mandat de découvrir et de rester à l’affût des nouveautés culturelles. Mais lorsqu’il s’agit de celui ou celle qui me fait face et des sentiments qu’il ou qu’elle ressent, j’éprouve toujours un certain malaise. Un sentiment de voyeurisme qui me pousse à me replier souvent sur moi-même et sur mes propres peurs. Drôle de sentiment ce que nos interactions avec autrui peuvent nous pousser à faire ou à dire par moment. 

Intriguée par les critiques élogieuses de David Vaan (un de mes auteurs préférés) envers le premier livre de l’Américaine Emily Fridlund, j’ai décidé de m’attaquer à History of wolves, finaliste au prix Man Booker Prize 2017. À mi-chemin entre la fable et le roman, cette première oeuvre prend des allures gothiques et fantastiques. Un premier roman qui nous éblouit par sa sincérité et nous donne froid dans le dos par cette réalité crue qui habite le cœur de ceux qui ne savent plus où trouver la lumière.

Ne plus s’appartenir

Campé dans une petite ville éloignée du Minnesota, le récit s’articule autour de Madeline (surnommée Lily), adolescente de quinze ans sans amis et vivant avec très peu de moyens. Élevée dans une petite cabane au fond des bois, elle doit mettre deux heures de marche pour se rendre quotidiennement à l’école. Elle passe donc la majorité de ses temps libres à se promener en forêt, à jouer avec l’élevage de chiens de son père ou à se promener en canot sur le lac entourant la maison. Une petite vie paisible, monotone, qui se transformera du jour au lendemain par l’arrivée d’une famille énigmatique dans la maison inhabitée de l’autre côté du lac. Après les avoir espionnés pendant plusieurs semaines, Lily finira par se rapprocher du père, de la mère et particulièrement de leur enfant de quatre ans, Paul. Passant la majorité de son temps avec la famille, elle réalisera que les absences répétées du père ainsi que le mode de vie unique de ce trio sont les résultats d’une idéologie unique, plus grande que ce qu’elle n’a jamais connu. Ce qui au courant des mois viendra combler le vide dans la vie de Lily. Elle deviendra la confidente de cette petite famille bien étrange qui fera d’elle l’unique témoin d’une tragédie qui marquera à jamais sa vie et celle de cette petite ville isolée du reste du monde. 

Ce qui est sacré

La grande force du roman réside en les talents de conteuse d’Emily Fridlund. Bien que le récit trace des lignes assez simples, la complexité des personnages rend le récit prenant et enlevant. On est captivé par ces quatre personnages et par leur évolution, marqués à la fois par la conscience de cette mascarade, mais aussi complètement désillusionnés du monde et de la réalité qui les entoure au quotidien. C’est un discours unique, troublant, qui nous prouve que l’humain, en période de chamboulements, peut être empreint d’une grande sensibilité, et par le fait même, d’un aveuglement intentionnel. 

À commencer par le personnage principal de Lily, jeune femme empreinte d’une grande sensibilité et d’un désir de reconnaissance sans égal. Bien qu’elle ait trouvé ses aises dans un mode de vie limité, elle est happée par le magnétisme de ce trio qui sort de l’ordinaire, comme si elle espérait trouver en cette famille la raison à ses malheurs ou la raison à venir de son bonheur. Se créant elle-même des idées sur les personnes qui l’entourent (préférant même camoufler la réalité pour ne pas brimer son propre désir d’amour ou de reconnaissance), elle navigue entre le réel et l’extraordinaire sans accepter de faire la différence. C’est cette curiosité aveugle qui la mènera à sa propre perte, comme quoi fermer les yeux sur ce qui nous déplaît ne peut pas nécessairement mettre la lumière sur les aspirations que nous possédons.  La relation que Lily entretient avec Paul est empreinte de moments d’une grande sincérité. Pour la première fois de sa vie, on comprend que le personnage se sent utile aux yeux de quelqu’un. Cet enfant a besoin d’elle et vice-versa. Lily est le pont entre ce qui est tangible et vrai alors que la famille, elle, représente une idéologie scientifique où l’esprit est appelé à s’élever et à maîtriser tout ce qui l’entoure. On est happé par cette ressemblance frappante avec l’église scientologique. Car cette famille ne se cache pas de ses croyances, au contraire, elle les vit et les applique au quotidien. Si le père est un grand intellectuel et bien souvent absent, la mère quant à elle est remplie de détresse émotionnelle et trouve en Lily un peu de repos. On la sent déchirée tout au long de l’œuvre, à mi-chemin entre la conscience du réel et l’amour qu’elle porte pour cet homme. C’est un personnage très fragile qui, jusqu’à la fin, nous surprend par ses débordements et ses revirements. 

Fermer les yeux au tangible

Emily Fridlund a trouvé en ce récit l’histoire parfaite pour un premier roman. On ne sent aucun jugement de la part de l’auteure, mais plutôt un sentiment de devoir ; celui de raconter sans pudeur le destin tragique de ces quatre personnages. Bien que le récit comporte certaines longueurs, on est transporté par le magnétisme et la froideur de ces personnages. Alternant entre le passé et le présent, on suit la courbe émotionnelle de Lily avec beaucoup de tendresse. Car malgré les erreurs du passé, on sent qu’elle n’a jamais réussi à faire la paix avec les évènements qui se sont passés lorsqu’elle était jeune. Un portrait sombre, crève-cœur et sensible de ce qu’est la perte d’innocence engendrée à l’âge adulte. Bien campé dans cette petite ville isolée du reste du monde, History of wolves nous donne froid dans le dos par ces lieux et le choix de mots utilisés pour les décrire. L’auteure crée ainsi avec les lieux principaux des personnages importants qui influenceront le récit à leur façon. La forêt et le lac séparant les deux maisons sont les yeux du village, ceux qui savent tous et qui pourtant décident de ne rien dire. Ils sont à la fois les alliés de Lily, mais aussi ceux qui la mèneront à sa perte. La plume claire et précise de Fridlund nous amène à penser «plus large», à se questionner sur la condition humaine dans des lieux aussi éloignés de toutes civilisations. C’est une critique sur la société, certes. Mais c’est avant tout un récit sur la naïveté et le besoin d’amour.

Fridlund réussit avec ce premier roman à nous captiver du début jusqu’à la fin. Sombre et magnétique, on se sent nous aussi coincés dans cette forêt sans sortie. On cherche son souffle longtemps, toujours conscient du drame qui se dessine sans pour autant saisir l’ampleur de celui-ci. History of wolves est un roman déstabilisant, violent et rempli d’une grande sensibilité.  On ne sort pas indemne de cette lecture, nous-mêmes troublés par la tournure des évènements. On se questionne, sans jamais être capable de se poser. Fridlund questionne la condition humaine d’une façon unique. Qu’est-ce qui fait de nous quelqu’un de bon ou de mauvais ? Mais surtout, jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour toucher à la reconnaissance ?

Plusieurs semaines après ma lecture, je suis encore happée par ce livre qui me donne froid dans le dos. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un livre d’horreur ni d’un polar, l’être humain y est décrit avec tellement de vérité qu’il nous questionne sur nous-mêmes. La curiosité m’a toujours appelée à sa manière, mais j’ai toujours eu peur qu’elle me définisse. À la fin de cette lecture, j’ai eu (pour une des premières fois dans ma vie) l’impression que la curiosité pouvait aussi sauver l’humain. Elle nous pousse parfois un peu trop loin certes, mais elle peut aussi ouvrir des plaies, extirper le méchant caché en nous et surtout, nous ouvrir aux forces et aux faiblesses de l’autre. Car la curiosité ne veut pas dire que nous sommes égoïstes. C’est plutôt un partage, un équilibre entre ce qui nous ronge de l’intérieur, et ce qui nous pousse à s’émanciper et à devenir un meilleur être humain.

Et vous, quels livres vous ont troublés ? 

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par

Amoureuse de la littérature depuis qu'elle est haute comme trois pommes, Marie-Laurence se décrit comme une grande passionnée des mots et de leurs impacts sur la société. Comédienne à temps plein, cinéphile et musicienne à temps partiel, elle ne sort jamais de chez elle sans être accompagnée d'un livre. Elle est chroniqueuse au sein de l'équipe des Herbes folles, l'émission littéraire de CISM 89,3 FM. Elle partage sa vie entre son ardent désir d'écrire, son amour pour le jeu, ses combats constants pour ne pas repartir en voyage, le monde brassicole, la politique (parfois elle s'emporte même), George Gershwin et le café, beaucoup de café.

2 Comments

    • Marie-Laurence Boulet says

      Malheureusement, pas encore! Mais selon le succès du roman, la traduction devrait suivre sous peu ;).

      J’aime

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