Littérature québécoise
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Une autrice et son oeuvre : Vickie Gendreau

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Vickie Gendreau est une romancière québécoise née en 1989, et décédée à 24 ans d’une tumeur au cerveau. Connue dans le milieu de la poésie au Québec, elle a publié deux romans à saveur autofictionnelle : le premier est paru juste avant son décès, et le deuxième de manière posthume.

C’est que la maladie a frappé rapidement, et à l’improviste : Vickie Gendreau, 23 ans, débordante d’énergie, vivait sans retenue quand le diagnostic est tombé. C’est alors que l’urgence d’écrire s’est imposée, car elle considérait que c’était la seule manière de rassembler les méandres de sa vie pour leur donner un sens. Onze mois plus tard, elle s’éteignait. L’écriture aura été pour elle une bouée qui lui permettait de s’accrocher, de respirer. Et surtout, elle était pour elle la seule trace de son passage sur terre.

Testament (2013)

Testament, sa première publication, s’impose donc comme un legs. L’écriture, inspirée notamment de celle de Virginia Woolf, se fragmente entre la voix moqueuse de l’autrice et celles de ses amis qui réagissent à sa mort. Vickie Gendreau a voulu la mettre en scène, imaginer l’impact qu’elle aurait sur ses proches. « La vie est vulgaire et puis elle continue », écrit-elle. C’est cette idée que les drames arrivent tels de petits séismes oubliés sitôt leur passage qui la travaille ; elle aurait voulu être mémorable, mais elle sait que la vie continuera sans elle. Cette théâtralisation de sa mort se voulait aussi une tentative de la rendre plus palpable et de vaincre ses craintes. Le ton cru, presque brutal, que l’écrivaine prend pour décrire la dureté de sa vie, de sa souffrance a quelque chose de libérateur, puisqu’elle regarde les choses en face et les nomme comme elles sont. Ses réflexions sur sa maladie, ses souvenirs, la mort et les relations sociales ne sont pas construites avec cynisme ou noirceur, mais plutôt avec un humour rempli d’autodérision et d’un puissant désir de vivre que l’on sent vibrer à travers les pages de son œuvre.

«La reine est morte. Elle était si trash, si pétillante, si explosive, tellement de sa génération. François Villon en smoking, en boîtier avec thèmes deletés. L’amour, ne jamais en parler assez, juste parler de ça. Marie Uguay en tutu. Je sais que nous l’avons aimée. Ses amis, sa mère et moi. Si nue, si réelle, princesse de rien.»

Drama Queens (2014)

Tandis qu’elle rédigeait Testament, Vickie Gendreau prévoyait déjà la publication d’une deuxième œuvre, Drama Queens, comme un prolongement de son premier texte. Suivant donc le même fil rouge, ce deuxième livre s’intéresse à la trace de soi qu’on laisse à autrui. La réflexion se dessine cette fois-ci à travers la peinture et l’incarnation de notre époque à travers la vie quotidienne du personnage de Victoria Love. La narration y est toujours plus fragmentée, sa structure reflétant celle des réseaux sociaux, où chacun bombarde les autres d’images et de représentations de soi, et où l’on vacille sans cesse entre imaginaire et réel. Ainsi l’écriture de l’autrice apparaît-elle comme une danse étroite entre le vrai et la fiction, où le lecteur perd peu à peu tous ses repères. Ce tourbillon est aussi dû au constant changement entre les genres, le texte incluant à la fois de la narration, des scénarios cinématographiques et de la poésie. Par cette expérimentation audacieuse, Drama Queens témoigne encore plus que son prédécesseur du génie créateur et de l’habileté technique de leur autrice.

Drama Queens est écrit précipitamment, dans les derniers essoufflements d’une course contre la montre vouée à l’échec. Cela se ressent davantage dans la deuxième partie du roman, qui est guidée par une pulsion de mort : il faut tuer le roman, tuer la maladie et la mort elle-même. Mais ce rapport à la mort est ambivalent, car le désir de vivre de l’autrice s’y fait toujours sentir, ainsi que son refus de partir et sa volonté d’écrire toujours plus et de tout nous balancer à la figure ce qu’elle n’aura jamais le temps d’exprimer. Elle n’aura d’ailleurs pas le temps de terminer cette œuvre, et c’est son ami Mathieu Arsenault qui l’aidera à la parachever.

« J’ai décidé que j’allais vivre dix ans et que j’allais écrire dix livres. Pour les dix ans, fail. Mais rien ne m’empêche d’écrire dix livres. »

Vickie Gendreau ne fait pas dans la narration linéaire, ce qui peut rendre sa lecture laborieuse, surtout pour les lecteurs qui n’ont pas l’habitude des jeux de superposition et de collages dans l’écriture. Ce fut mon cas, mais si mon expérience de lecture n’a pas été agréable en tant que telle, elle n’en demeure pas moins marquante et ceci justement parce qu’elle était déstabilisante. L’autrice a surtout imprimé sa forme dans mon esprit, celle d’une inspiration en tant qu’écrivaine, par son rapport absolu à l’écriture et la littérature. Durant mes recherches pour ce billet, je suis d’ailleurs tombée sur ses réponses au questionnaire Laferrière, et la première m’a particulièrement marquée : si elle se retrouvait à la place d’Alice, elle ne resterait de l’autre côté du miroir que si elle était certaine d’y trouver un éditeur pour la publier.

Vickie Gendreau possédait une voix vibrante à l’image de la vie, à la fois fragile et brutale, imprécise mais perçante. Une voix qui n’a pas eu le temps de livrer tout son potentiel, mais qui est loin de s’être éteinte. Elle reste avec nous ; sa place parmi les auteurs du Québec est taillée dans le marbre.

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2 Comments

  1. Christine Turgeon says

    Je n’ai jamais lu Vickie Gendreau. Jusqu’ici, j’avais simplement vu passer son nom par-ci par-là. Votre article me donne envie de découvrir ses romans. Son histoire me semble tragique et belle à la fois, car empreinte de force et de courage. Je suis certaine que cela doit en effet marquer son écriture d’une manière particulière.

    Aimé par 1 personne

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