Chroniques d'une anxieuse
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Chroniques d’une anxieuse : la fois où on m’a pogné le cul

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Perdue dans la brume et la slush brune de Saint-Jérôme, j’habitais une ville que je n’aimais pas vraiment. Une erreur de jugement, peut-être. Parce que de l’amour vaporeux était venu restreindre mes idées claires. Une erreur tout court, sûrement.

J’avais quand même décidé de garder un pied à terre à Montréal. J’avais pas le choix de toute façon avec la maîtrise que j’avais entamée, je devais m’y rendre assez souvent. Mes journées étaient longues, presque trop. J’arrivais tard le soir dans la neige et le frette de l’hiver. Ma musique triste dans les oreilles, je descendais du train pendant que le sommeil m’emportait. Je traversais les rues sombres et vidées de toute action. À chaque fois, confiante, en route vers chenous.

À chaque fois, confiante. Mais cette fois-là fut différente.

Je marche. Je suis fatiguée. J’ai tellement d’angoisses que ça me sort par le nez avec les guédilles du froid. J’ai de la misère à voir où ma vie s’en va. Je la trouve ordinaire ces temps-ci. L’école, c’correct, je pense être dans la bonne voie. Mais, ici, à Saint-Jérôme, je me sens étrangère, pas à ma place. Ma maison, c’est Montréal et je le sais depuis longtemps. C’est ben rare que je coure avec hâte jusqu’à mon petit appartement avec des trous din’ fenêtres parce qu’un douchebag savait pas viser avec son gun à plomb. Ça va pas vraiment bien. Mon couple bat de l’aile. Ma job tire à sa fin comme ben d’autres choses : le JACOB où je travaille prévoit fermer ses portes pis toute la compagnie va faire faillite. Je perds mes repères de façon glorieuse.

Faque je marche. Pis je pense à ça. À comment je perds mes repères pis à la manière dont j’ai ignoré la p’tite voix de mon instinct trop de fois. Genre, wow. J’ai fait la sourde oreille à mon dedans en esti. Faque je marche et je vois deux gars en sens inverse qui s’avancent vers moi. Ils prennent toute la place les maudits. Je me sens comme obligée de descendre du trottoir. Ma p’tite voix me dit d’aller de l’autre côté de la rue. Mais encore une fois, je l’écoute pas. Je continue. Je descends du trottoir. Je dépasse les deux gars. Je sens leur aura de personnes pas fines-fines pis je me dis ben coudonc sont weird mais moi j’ai hâte de manger ma pizz congelée aux épinards pour faire santé. Je continue de marcher tranquillement avec Tom Yorke dans mes écouteurs qui m’émeut les yeux et qui me dit que je suis creep pis que c’correct.

C’est à ce moment que je sens deux mains m’agripper solidement le popotin. Sur le coup, je souris, je pense que c’est mon copain qui est venu me surprendre pour m’accompagner sur le chemin du retour. L’impensable que d’autres personnes que lui puissent me toucher est là. Impossible.

Quand je me tourne pour découvrir c’est qui, je vois les deux tatas de seize ans qui rient de moi à pleine-bouche-de-morons-pas-d’classe. J’enlève mes écouteurs. Pis j’écoute.

«CRISS DE CONNE! SALOPE! C’EST JUSS’ ÇA QU’TU MÉRITAIS CÂLISS!»

Dois-je préciser que je suis en manteau d’hiver ridiculement long, genre super long, pis ben puffy. Un manteau Michelin parce que les degrés étaient ben en dessous de zéro. J’aimerais ne pas avoir à le préciser mais tsé.

Je comprends rien. Je commence à pleurer fort. Je comprends pas toute cette haine. Pourquoi ils me détestent à ce point? Pourquoi ils se permettent de me toucher comme si c’était correct de balader leurs mains sur mon corps qui ne leur avait rien demandé? Mon cœur palpite. C’est trop. J’en peux pus. Je me mets à crier à mon tour qu’ils sont caves, qu’ils ont pas le droit de me traiter comme ça et qu’ils vont pas s’en sortir aussi facilement. Ils rient. Ils partent à courir.

Je réfléchis pas. Je les poursuis. «MA VOUS POGNER MES OSTI». Pas très sécuritaire, j’le sais. Mais dans ma tête j’avais pas l’choix : fallait pas qu’ils s’en sortent de même, sans conséquences, comme tellement d’hommes qui ont fait des gestes semblables ou pire.

Fallait pas. Fallait juste pas.

Faque je cours après eux. Longtemps. Je m’essouffle. Je croise une auto de police. Je lève les mains, le policier s’arrête et, pendant un instant, je crains sa réaction. Il descend la fenêtre de sa voiture : «est-ce que ça va mademoiselle?»

Y’A DEUX GARS QUI M’ONT POGNÉ LE CUL DANS RUE, dis-je en pleurant, beaucoup.

Le policier ouvre la porte : «embarque».

Je savais pas trop ce qui m’attendait. Je défilais dans ma tête toutes les fois où on m’avait dit que les policiers comprenaient pas ce genre d’affaires là. Que pour eux c’était pas grand-chose une fille qui se faisait agripper les fesses fortement par des inconnus. Que ça arrivait souvent de toute façon. Je pensais qu’on allait rire de moi. Qu’on allait me dire que se faire toucher sans qu’on le veuille vraiment ça faisait partie de la vie des femmes. J’étais prête à me défendre. Malgré mes tremblements du dedans, j’étais prête. La soundtrack de Lord of the rings résonnait dans mes tympans.

J’embarque dans l’auto, prête à toutes éventualités.

«Je pense savoir qui t’a fait ça. Attache-toi, je pars les gyrophares». Les gyrophares se laissent aller au-dessus de nous. C’est powerful. On va les pogner, on va les pogner, on va les pogner! L’auto va vite. On fait le tour d’un parc. La soundtrack de Lord of the rings continue dans ma tête (tsé le bout avec les orques, là). J’ai espoir : on va les pogner! On tourne un coin brusquement et deux gars-un-peu-tarlas-qui-auraient-clairement-aimé-conduire-un-pickup se trouvent devant nous, la gueule ahurie. J’ai comme l’impression d’être dans un film d’action américain pis que les explosions sont à veille d’arriver. «Peux-tu me confirmer à 100% que c’est eux qui t’ont agrippé les fesses? Oui, c’est eux».

Le policier sort de l’auto, la main sur son pistolet, juste pour leur faire peur un peu. J’ai un sourire qui ne peut plus être décroché. Ce moment je le vis pour moi et pour toutes les femmes. Quatre autres chars de police arrivent à cet instant. Les deux gars pleurent, s’écroulent à genoux et essaient de déblatérer des excuses qui ne font aucun sens. C’est glorieux. C’est comme le plus grand fantasme de tous les temps. J’exagère, mais c’est ça pareil. J’ose croire qu’ils ne toucheront plus à une femme sans son consentement. Qu’ils ne verront plus le corps des filles comme un terrain de jeux où tout leur est permis. Qu’une brèche de respect saura faire son chemin dans leur cervelle. Qu’ils se souviendront de ce moment longtemps. Parce que moi, oui.

Je me souviendrai qu’un policier m’a cru, que des alliés précieux m’ont aidée et que ceux qui m’ont écoutée ont trouvé inacceptable qu’on balade des mains sur mon corps sans que je le veuille. On était tous en colère. On a partagé nos tremblements, notre besoin de changer les choses et de changer les mentalités. On y a cru, ensemble. Ça faisait du bien.

Les deux tatas, eux, ont été fichés délinquants sexuels à risque. C’était une petite victoire pour moi et, je l’espérais, une grande leçon pour eux.

Même si encore aujourd’hui j’ai peur de me promener seule la nuit, mon cœur explose d’étincelles de joie de savoir que des alliés on en a, que des pas vers l’avant on en fait et que les choses changent – peut-être pas assez vite – mais elles changent pareil.

C’est doux quand même, doux-beaucoup.

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