Littérature québécoise
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Boo : un livre « cool as a cucumber »

Boo de Neil Smith

Un peu de contexte

J’ai toujours été attirée par les romans que je qualifie de «contes pour adultes». «Contes» en ce qu’ils racontent quelque chose d’invraisemblable, d’une façon un peu enfantine, et «pour adultes» en ce que les sujets qu’ils traitent sont assez sombres et/ou lourds. J’adore ce type de livre : ça vient me pogner dans les tripes et ça ne me lâche plus, longtemps même après avoir refermé le livre. C’est ce qui s’est passé avec Boo de Neil Smith : j’ai ghosté mon copain pendant deux jours après le boulot parce que j’avais trop envie de terminer ce livre.

Sur l’histoire

Une très bonne critique a déjà été écrite sur ce livre, je ne tomberai donc pas dans les détails et ne m’attarderai pas trop à vous résumer le roman; je ne vous épargnerai cependant pas mon fameux questionnaire skyrock-style :

  1. Le style : conte pour adultes
  2. Le lieu : le paradis pour les jeunes Américains de 13 ans (oui, c’est sélectif comme ça!)
  3. Les personnages : ils sont plusieurs, mais le plus intéressant et celui sur lequel je m’attarderai est Boo, autrement appelé Oliver Dalrymple
  4. L’intrigue : deux adolescents sont morts lors d’une fusillade dans une école secondaire et se retrouvent ensemble au paradis. Pour faire simple, ils partent à la recherche de leur meurtrier, qu’ils pensent être également arrivé (mais par erreur) au paradis.
  5. Les sujets d’envergure : la mort, la vengeance, l’amitié, l’autisme et la religion.

N. B. Je tiens à spécifier que j’ai lu le roman en anglais, parce que je préfère généralement lire les romans dans leur langue d’origine. Je ne peux donc pas témoigner de la qualité de la traduction, mais je fais amplement confiance à Alto d’avoir su traduire avec justesse l’écriture et les émotions de ce roman.

Sur les sujets

Parmi les sujets, je ne m’attarderai pas sur la vision de la mort, de l’amitié ou de la vengeance dépeinte dans le roman, parce que c’est ce qui, à mon avis, se trouve à sa surface (et qui y est très bien exploité d’ailleurs). Ce qui m’a profondément touchée dans ce roman plein de délicatesse et de dureté, ce sont principalement les traits autistiques et la perception de la religion. C’est ce qui fait en sorte que je qualifie ce roman de «conte pour adultes» : il semble s’adresser à un public plus jeune (malgré un sujet «dur» comme la fusillade), mais les concepts qui le sous-tendent sont très profonds. Ce qui fait le charme du récit, ce sont également les petites pointes d’humour qui percent à travers des sujets qui, autrement, seraient probablement très lourds.

«This is the first time Johnny Henzel has laughed since his passing. I feel prouder than the time I increased the pH of my urine by consuming citrus fruits.» (p. 59)

Sur l’autisme

Je ne me prétendrai jamais experte sur la question de l’autisme, mais mon ancienne colocataire (et toujours meilleure amie) était éducatrice spécialisée avec une clientèle autiste, ce qui m’a énormément sensibilisée à ce sujet plutôt délicat au Québec. C’est probablement ce qui m’a rendue aussi sensible aux traits spécifiques du trouble du spectre de l’autisme (TSA) chez Boo, qui n’aime pas particulièrement les gens et qui préfère rester seul avec son tableau périodique. En fait, ce n’est pas qu’il n’aime pas les gens, c’est plutôt que les gens l’indiffèrent. Pourtant, dans ce roman, ses amis parviendront à percer sa carapace, à force de persévérance et de respect : une première belle, très belle leçon de tolérance.

«Before she leaves, she wraps her arms around herself and squeezes. This is our code: when she hugs herself this way, she means she is hugging me.» (p. 196)

Et vlan. Une petite flèche droit au cœur. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est venu me chercher jusque dans les orteils. Peut-être parce que j’ai trouvé ça vraiment beau de voir comment la répulsion de Boo à être touché est exploitée : plutôt que de lui apprendre à se laisser toucher par les autres, ce sont les autres qui s’adaptent à lui. Comme ça, tout bonnement : il n’est pas question d’un enfant anormal qui doit apprendre à être comme tout le monde, juste de deux amis qui s’apprivoisent mutuellement.

Tout, jusque dans l’écriture du roman, laisse percer une sensibilité, une sensibilisation au TSA. C’est ce qui ajoute une saveur toute particulière à l’histoire : il ne s’agit pas de n’importe quel garçon au paradis. La vision particulière qu’a Boo de ce qui l’entoure participe à cet effet un peu surréaliste qui flotte à la surface du roman : les descriptions sont très cliniques, tout est décrit comme il est vu et non comme il est perçu. Les perceptions et les émotions sont analysées, décortiquées et rationalisées, ce qui nous permet (combiné au fait qu’il s’agit d’un récit à la première personne) de réellement nous mettre à sa place, et de comprendre son raisonnement et son cheminement à travers l’histoire. Boo, c’est plus qu’un récit de vengeance dans l’au-delà : c’est aussi le récit d’une ouverture sur l’autre et d’un apprivoisement de l’inconnu.

Sur la perception de Dieu

Une autre raison pour laquelle j’ai adoré ce roman, c’est qu’il fait également une certaine critique de notre perception de la religion. Personnellement, j’ai toujours eu une pensée un peu ésotérique : je crois très fortement qu’il y a un au-delà, et un quelqu’un dans cet au-delà, mais je crois également que cet être ne se sent pas très concerné par nous, et que ce n’est pas réellement lui qui choisit le cours de nos vies (qui doivent lui paraître plutôt insignifiantes, en fait). Et c’est exactement cette vision que Neil Smith semble dépeindre.

«As time passes in heaven, the stars do not change places, not till the day when Zig changes the complete backdrop. I tell my students this is a metaphor for life: we go along thinking nothing will be different, till the day everything suddenly changes at once.» (p. 268)

De prime abord, Boo, tout scientifique qu’il est, ne peut s’empêcher de croire en un dieu, puisqu’il est dans un au-delà. Cependant, il n’adhère pas à cette pensée qu’il s’agisse de Dieu, Boudha ou encore Allah. Et, puisqu’il ne sait pas trop comment gérer cette multiplicité de dieux, il décide tout candidement de le renommer « Zig ». Je trouve qu’il y a quelque chose de profondément absurde et cathartique là-dedans. Il remet également en cause cette notion que tout, au paradis, est parfait :

«“That’s not fair,” he says, winded.

“Afterlife ain’t fair,” I reply. This is something Esther always says.» (p. 129)

Les choses sont plutôt comme elles sont, et, au final, elles ne sont pas bien différentes de sur la Terre, et encore moins parfaites : c’est la raison pour laquelle, d’ailleurs, le mystérieux meurtrier des adolescents, renommé «Gunboy», aurait été admis au paradis. J’y vois là une belle remise en question de notre perception de la religion salvatrice, du paradis parfait, puisque la vie là-haut ressemble énormément à la vie ci-bas, avec seulement quelques détails qui diffèrent (les bâtiments qui se réparent tout seuls, par exemple). Ce qui m’amène à penser, par syllogisme, que si le paradis ressemble autant à ici-bas, peut-être que c’est parce qu’il serait temps de considérer que nous vivons déjà dans ce qui aurait le potentiel d’être le paradis? (Ou alors qu’en tant qu’humains corrompus, nous ne mériterions même plus un vrai «paradis»… Mais je ne m’aventurerai pas là-dedans!)

Le mot de la fin

Boo de Neil Smith est une vraie petite perle à lire, autant pour son style d’écriture et ses pointes d’humour, que pour les nombreux messages qu’il véhicule. C’est le genre de roman qu’une fois qu’on l’a refermé, les émotions continuent de s’entrechoquer de l’intérieur : le genre de roman que j’ai déjà envie de relire, encore et encore, parce qu’il me semble qu’à chaque lecture, une nouvelle couche de sens apparaîtra entre ses lignes.

«“But promise me, Johnny, that if you think you spot Gunboy, you won’t lose your cool.”

“I’ll be as cool as a cucumber,” Johnny says, smiling slyly.» (p. 86)

Et vous, quels livres continuent de vous hanter même une fois terminés?

 

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