Littérature étrangère
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Crier dans le silence

#littératureaméricaine#nature#violence#horreur#tragédie#abus#émancipation#nouvelauteur#bestseller#amérique#amour#espoir

Prendre un livre pour aussitôt le déposer. Être apeuré de cet élan, du chemin auquel nous nous abandonnons. Le prendre pour vaincre ses peurs, pour se croire plus grand que nature et se dire qu’au final, il ne s’agit que d’une fiction. Le déposer parce que le corps et l’esprit ne répondent plus, parce qu’il y aura un meilleur moment pour l’affronter, croit-on. Et pourtant, non.

Il y a parfois de ces oeuvres qui sont difficiles à traverser. Se sentir seule face à un torrent d’émotions, de laideurs et de peine peut souvent nous influencer à fuir plutôt qu’à l’affronter. Et pourtant, même si le geste de la lecture nous replonge en nous-mêmes, rares sont les formes d’art qui nous unissent autant. Malgré toute la dureté du monde et cette peur de l’affronter, à la fin du chapitre, il y aura toujours quelqu’un à qui parler ou une oreille pour nous écouter. Oui, certaines lectures sont difficiles, mais elles n’empêchent pas pour autant de nous faire avancer et de nous faire découvrir de la lumière et de l’espoir aux endroits qui nous en semblaient dénués.

Portée par le flot positif des critiques, j’ai acheté l’année dernière le premier roman de Gabriel Tallent, My Absolute Darling (paru chez nos chouchous Gallmesiter, en version française). Décrit comme un nouveau chef-d’oeuvre de la littérature américaine par plusieurs journalistes et lecteurs avertis, j’étais très craintive à l’idée de me lancer dans ces quelque six cents pages aussi lourdes de sens et de vérité. Parfois, la lecture n’a rien du divertissement, elle n’est qu’un épisode de profonds chamboulements. Retour sur une oeuvre forte, destructive et nécessaire à l’ère du mouvement #metoo. 

Ce que je suis sans toi

Il s’agit du récit de Turtle, jeune fille de quatorze ans qui vit seule avec son père dans les bois au nord de la Californie. Introvertie, discrète et sauvage, Turtle évolue dans un mode de vie marqué par la violence psychologique et physique exercée par son père, un homme charismatique qui est doté d’une grande intelligence et qui est convaincu qu’une fin du monde est imminente. Turtle erre dans les bois et sur les plages, le plus souvent possible accompagnée par son fidèle fusil de chasse, une arme qu’elle sait manier depuis son plus jeune âge.

Par un jour de tempête, elle fait la rencontre au fond des bois de deux jeunes garçons perdus. Pour la première fois, la jeune fille tente un réel contact et se laisse apprivoiser. Ce sera le début d’une belle amitié qui la mènera à cheminer vers la lumière et vers sa propre liberté. Traitant de l’inceste, de la violence et de la manipulation sans détour, My Absolute Darling est un livre dur à absorber et bouleversant à tous les niveaux.

Là où le soleil se couche 

D’emblée, il faut l’admettre, My Absolute Darling est un chef d’oeuvre. Pour différentes raisons, c’est une oeuvre qui s’appuie sur l’époque dans laquelle nous évoluons et sur la montée de cette violence collective qui sait si bien la décrire. Il s’agit d’un roman surprenant et poignant. Riche de ses six cents quelques pages, le roman révèle un jeune auteur talentueux et sa vision où poésie et violence se traversent et s’entremêlent. On ne romance pas ici, on narre. Et bien que l’auteur décide de se lancer dans de longues descriptions sur l’espace et l’âme des lieux, on sent que la nature occupe le troisième personnage clé de son récit.

Certes, c’est un combat entre un père et sa fille, mais la nature est leur arène, leur terre sacrée. Il y a quelque chose de très poignant et troublant dans les écrits de Tallent. Il réussit d’ailleurs à capter notre attention par toute cette beauté des lieux et des paysages qui entourent les personnages ainsi que par le parallèle tracé avec ceux-ci. À commencer par le père, homme charismatique, fier et convaincu qu’une fin du monde est imminente due (entre autres) aux changements climatiques et aux répercussions de ceux-ci sur les ressources de la famille.

On s’engage d’ailleurs sur une piste agressive et douloureuse de la violence commise par l’humain sur son propre habitat. C’est par ces mots que l’on assiste à la descente aux enfers de la jeune Turtle qui, depuis quatorze années, ne s’appartient plus. Elle est le territoire de son père. 

La description explicite des personnages nous plonge dans un coma profond. Durant notre lecture, on est absorbés par les paroles et les gestes d’excès et de tolérance des deux personnages principaux. Martin, père abusif et manipulateur, a tout d’un monstre et pourtant, on ne peut détacher notre attention de lui. C’est exactement ce que sont les bourreaux, et Tallent nous ensorcelle avec ce personnage complètement répugnant.

Le plus difficile à accepter de cette lecture, c’est la conscience du personnage. Ses actes, ses paroles et ses violences sont assumés, ressentis sans jamais être regrettés. C’est un personnage horrible qui, pourtant, nous captive du début à la fin. Tallent affirme que le mal peut venir de tout et de rien, de personnes comme de situations engendrées par la vie humaine.

Turtle, quant à elle, nous rappelle la petite fille aux allumettes. Il serait trop facile de la décrire comme un garçon manqué, car c’est un personnage d’une complexité alarmante. Haineuse de la féminité, incapable de croire que quiconque se soucie d’elle, elle est le portrait de la jeune brebis fragile, qui quête la prochaine attaque et qui se résigne à être captive. Malgré toute cette laideur et cette tristesse, son évolution est si lumineuse, si touchante, qu’on finit par être complètement happés par la force de ce personnage pourtant si démuni de ressources.

Je t’aime, moi non plus

My Absolute Darling est aussi très explicite pour ses longues scènes violentes, sexuellement dérangeantes et intolérables. Si le livre a été vanté par Stephen King comme étant un livre clé de la littérature américaine moderne, on comprend le sens de son affirmation à la fin de notre lecture.

Bien plus qu’un roman sur la misère et la violence, My Absolute Darling est un livre d’horreur. C’est en quoi nos pires cauchemars et nos angoisses profondes se matérialisent et deviennent réalité, car malgré toute cette tristesse et toute cette laideur, jamais récit ne nous aura semblé aussi réel. Pour cette raison, le livre nous hante encore plusieurs semaines après notre lecture.

La violence y est abordée sous différentes facettes. Que ce soit l’intimidation intellectuelle qui pousse Turtle à échouer à tous ses tests scolaires, les scènes de viol, la manipulation émotionnelle, tout y est. Et pourtant, on sent l’espoir porter le livre. Il est possible de voir le livre séparé en trois importants chapitres, soit l’acceptation des actes, la rencontre et la prise de conscience. Lorsque Turtle fait la connaissance de Jacob, son monde bascule. Il n’est plus question de survie ici ni d’acceptation, c’est la rébellion et l’émancipation de la femme en elle.

Il serait facile de tomber dans le quétaine avec cette histoire d’amour, mais le lien qui unit les deux jeunes personnages est bien plus qu’une amourette. C’est avant tout l’histoire d’un garçon fasciné par cette femme ‘‘amazonienne’’, par son sens du contrôle et par sa résistance à la douleur, voire sa résilience. C’est par le regard de cet homme que commencera l’amour propre de cette jeune fille. 

La plume de Tallent est soignée et empreinte d’une sensible délicatesse. Bien que l’oeuvre baigne dans des zones dangereuses et dévastées, on sent le respect de l’auteur pour ses personnages. Si certains passages nous rendent inconfortables, c’est parce qu’il est difficile de regarder cette réalité et d’en constater tous les dégâts.

My Absolute Darling est un roman complexe, d’une rareté et d’une singularité propres à notre génération. On y traite de questionnements profonds de l’Amérique moderne, tels que l’émancipation de la femme, l’armement de masse et la violence commise sur notre habitat. C’est un roman où la survie engendre les laideurs les plus ancrées en nous-mêmes. Gabriel Tallent nous offre ici une lecture dérangeante, nécessaire et asphyxiante. Et rares sont les romans qui peuvent générer autant d’émotions.

Encore quelques semaines après cette lecture, je suis K.O. et incapable de me remettre de ce chapitre sombre, si bien maîtrisé, de la littérature américaine. Si les livres sont là pour nous épauler, ils sont aussi là pour nous déranger, nous rendre inconfortables et nous permettre de mieux nous relever. Leur pouvoir est non seulement social, mais aussi personnel.

My Absolute Darling est un roman viscéral qui permet à quiconque d’affronter certaines réalités taboues. Pourtant, il nous remplit d’un amour profond et d’un courage sans borne, car dans toute histoire d’horreur, il y a toujours un peu d’espoir et un peu de lumière.

Et vous, quels romans vous ont troublés?

 

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par

Amoureuse de la littérature depuis qu'elle est haute comme trois pommes, Marie-Laurence se décrit comme une grande passionnée des mots et de leurs impacts sur la société. Comédienne à temps plein, cinéphile et musicienne à temps partiel, elle ne sort jamais de chez elle sans être accompagnée d'un livre. Elle est chroniqueuse au sein de l'équipe des Herbes folles, l'émission littéraire de CISM 89,3 FM. Elle partage sa vie entre son ardent désir d'écrire, son amour pour le jeu, ses combats constants pour ne pas repartir en voyage, le monde brassicole, la politique (parfois elle s'emporte même), George Gershwin et le café, beaucoup de café.

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