Littérature québécoise
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La féérie du ventre

Fée de Eisha Marjara

Je pense que tout le monde connaît au moins une personne dans sa vie, de près ou de loin, qui a déjà eu ou a présentement un trouble alimentaire. C’est un problème de plus en plus présent dans notre société, et pourtant, c’est l’un des problèmes dont on parle le moins. En fait, comme une amie me le faisait remarquer, c’est plus complexe que ça : on en parle de plus en plus, on prône de plus en plus l’acceptation de soi et des différents corps, mais on continue d’être bombardé(e)s de tous sens, tous côtés par des images qui ne reflètent pas ces discours. Je crois qu’il est surtout là, le problème, ou plutôt la confusion : je trouve que ça nous amène à penser que tous les corps sont beaux, sauf le mien.

« J’avais un plan, un souhait pour mon dix-huitième anniversaire. Je rêvais de laisser derrière moi les quatre murs de l’hôpital et de vivre des offrandes généreuses de l’hiver, de me nourrir de flocons de neige, de faire fondre les dernières livres qu’il me restait, puis de m’évanouir dans l’oubli. » (p. 9)

J’ai connu beaucoup de personnes dans mon entourage qui ont souffert d’anorexie et/ou de boulimie. Pour certain(e)s, ça avait été très temporaire, pour d’autre(s), ça a été plus compliqué de passer par-dessus. J’ai donc toujours été « entourée » du problème sans néanmoins arriver à le comprendre. Ces personnes n’avaient pas forcément envie d’en parler, et même si j’étais curieuse, j’étais surtout inquiète. Fée de Eisha Marjara a permis de répondre à beaucoup de mes questionnements, et m’a surtout permis une incursion dans cet univers psychologique qui est tellement, tellement différent de ce qu’on pourrait imaginer.

Une histoire de fée

Fée, c’est le récit d’une jeune femme qui vient tout juste d’avoir dix-huit ans et qui est hospitalisée, car son anorexie a poussé son corps au-delà de ses limites. D’une maigreur décharnée, Lila refuse néanmoins de reprendre du poids. Si, sur le plan narratif, il ne semble pas se passer grand-chose, sur les plans émotif et psychologique, c’est au contraire tout un rodéo! Lila nous raconte l’histoire de cette fée qui pousse dans son corps jusqu’à prendre toute la place, jusqu’à la rendre malade, mais dont elle veut assurer la survie. En associant anorexie et féérie, c’est tout un construit social qui est remis en cause notre vision de ce qui est sain ou de ce qui ne l’est pas. (Il s’agit en fait d’une excellente lecture suite à La vie en gros de Mickaël Bergeron!)

Sur l’anxiété de performance

Je crois que ce qui m’a le plus marquée de cette lecture, c’est l’anxiété de performance qui se traduit ici sous forme d’anorexie. Pour Lila, c’est une compétition : être le plus maigre possible, être LA plus maigre, point… Lorsqu’elle aperçoit pour la première fois sa nouvelle voisine de chambre, les pensées malsaines se bousculent dans sa tête :

« J’ai battu en retraite jusque dans ma chambre, la tête pleine de cette fille. Je me demandais ce qui l’amenait à la maison des fous. Était-elle une fée, comme moi? Mais cette empathie initiale s’est rapidement transformée en envie. Parce que ma voisine chétive m’avait surpassée dans la quête d’amaigrissement. À côté d’elle, mes modestes contraintes alimentaires avaient l’air d’un jeu d’enfant. Je devais en faire plus pour peser moins. » (p. 144)

Sur le coup, ça m’a choquée de lire ça. Parce que je me suis dit que c’était donc bien une compétition ridicule, de vouloir être plus maigre que sa voisine alors qu’on est déjà à l’hôpital psychiatrique exactement pour cette raison. Puis après, je me suis dit que c’était à peu près aussi con que de se rendre malade pour avoir la meilleure note de sa classe à l’école. Chose que j’ai faite, over and over, tout au long de ma scolarité. Sans savoir comment ni pourquoi, cette réalisation m’a projetée corps et âme dans le récit de Lila. Je me suis mise à comprendre profondément ses comportements. C’est ce qui rend Fée aussi marquant : il démystifie et rend accessible la compréhension de quelque chose qui nous échapperait totalement sinon. On assiste en première place au débat intérieur entre la perception qu’a Lila de son corps, et ce qu’elle croit que les autres perçoivent d’elle (et qui est, au final, juste une réflexion de sa propre perception…). Cette dichotomie, pas tant dichotomique que ça, entre le regard de soi et le regard des autres est d’ailleurs, selon moi, profondément emblématique de la majorité des problèmes d’estime dans notre société.

Choisir de vivre

Tout au long du récit, Lila refuse la vie. Elle refuse la féminité, la maturité, elle refuse l’évolution; elle refuse carrément de vivre. Ce non-désir de vivre est frappant et semble irréversible, jusqu’à l’arrivée d’Alyssa. Cette rencontre semble jump-starter (il n’y a pas d’équivalent en français pour représenter exactement cette expression) le désir de vivre chez Lila, désir qui lui sera douloureux et cher à payer. C’est un aspect que je trouve très fort et très bien exploité dans le roman, parce que la majorité d’entre nous prend le fait de vivre pour acquis. Or, il y a beaucoup de personnes pour qui choisir de vivre n’est pas forcément le choix facile, la voie privilégiée. Et le roman ne se termine pas forcément sur une note joyeuse d’happily ever after. La fin ouvre une porte vers une amélioration, une continuité : j’ai adoré le fait que le récit dénonce un problème courant, mais ne le rende pas uniquement littéraire en lui opposant une fin toute faite, fraîche et parfaite. C’est presque une non-fin, l’esquisse d’un chemin qui ne sera pas toujours facile; ce qu’il en reste, néanmoins, c’est le pouvoir de choisir dont Lila est maintenant imprégnée.

« Je ne souffre d’aucune maladie physique ni mentale. Je n’ai aucun diagnostic. Mais ma pathologie persiste. Elle me force à demeurer immuable face à mon imagination, aux prismes des sensations, à la moelle de mes émotions et au vrai monde caché entre les deux. » (p. 211)

Et vous, avez-vous des livres qui traitent de sujets délicats du genre qui vous ont permis de mieux les comprendre?

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