Littérature québécoise
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Chronique « Écrire l’indicible »: Les Sangs d’Audrée Wilhelmy, le conte de Barbe Bleue revisité

Cette chronique vous présente des récits qui traitent de sujets difficiles, mais qui se doivent d’être partagés, que ça nous touche de près ou de loin. Parce que l’écriture permet de tout dire.

On connaît toutes, du moins presque, le conte de Barbe Bleue. Cette histoire de Charles Perreault est assez lugubre si l’on considère que les contes s’adressaient souvent aux enfants, à cette époque. L’homme, d’une laideur horrible, est voué à l’échec auprès des dames et on sait ce qui est arrivé à celles qui ont osé se lier à lui… Audrée Wilhelmy, dans sa réécriture du conte de Perreault, offre une version toute aussi sinistre. C’est la réédition de son roman Les Sangs (initialement publié chez Leméac en 2013) aux éditions Grasset en mars 2015 qui m’a invitée à lire cette œuvre.

Comme il s’agit d’une adaptation, je qualifierais son roman de «Barbe Bleue nouveau genre»; tous les éléments du conte de Perreault sont présents, mais modifiés. Nous retrouvons des femmes, sept femmes, desquelles nous connaîtrons l’histoire à travers leur propre écriture. En effet, Wilhemy réécrit le conte de Barbe Bleue sous la forme d’un journal personnel, dans lequel les voix des sept femmes se font entendre. Car chacune des femmes de Barbe Bleue, renommé Féléor Barthélémy Rü, laissera un carnet derrière elle. Chacun des chapitres est donc nourri d’une écriture différente, laissant la lectrice découvrir le récit des femmes, mais aussi le talent de Wilhelmy, qui maîtrise chacune des plumes de ses personnages fictifs. Puis, après chacune des histoires, l’auteure présente la vision de Barbe Bleue. Celui-ci présente sa version des faits, mais précisément les circonstances de la mort de chacune de ses sept épouses, à qui il consacrera par ailleurs une pièce dans son château. Dans la version de Wilhelmy, donc, la pièce où se retrouvent les femmes de Barbe Bleue se transforme en plusieurs pièces, chacune enfermant des souvenirs de la défunte.

dark-nature-night-1404-525x350Je mentionnais donc, que nous apprenons les circonstances de la mort de chacune des femmes. Et c’est là où ça choque. Une femme est tuée, mais derrière sa mort se cache une histoire sordide: d’une femme qui se gave jusqu’à en mourir à la femme que Féléor ordonnera à des chiens de manger, en passant par une femme qui s’empoisonne pour faire des «expériences», ce récit est traversé par un questionnement sur les fantasmes de l’humain, sur le désir sexuel, animal. J’ai dû longuement m’interroger, après avoir refermé le livre, sur ce que signifiait toute cette violence. J’ai été heurtée: chaque femme est tuée par un homme qui les domine, qui a le pouvoir sur elle. J’ai dû en faire une deuxième lecture pour y chercher un sens nouveau, pour comprendre pourquoi cette œuvre m’avait bouleversée, mais surtout était-ce positivement ou négativement.

D’abord, j’ai réalisé un aspect majeur de l’œuvre: si chacun des personnages féminins est tué, il a tout de même le pouvoir de d’abord prendre la parole. Puis, il faut voir dans l’écriture de Wilhelmy, un profond questionnement sur la violence des rapports amoureux. Cette écriture graphique de la violence n’est pas gratuite; elle choque, mais elle choque pour les bonnes raisons. Finalement, la femme n’est pas soumise à la domination masculine, mais soumise à son propre désir. Ainsi, d’une certaine façon, elle reprend le contrôle de son corps. Abigaëlle écrit, en parlant de l’ancienne amante de Féléor:

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«Il a aimé prendre son corps comme il prend le mien, des corps qui lui appartiennent vraiment parce nous sommes d’accord pour qu’il les traite comme il le fait ». 

Féléor apparaît plutôt comme un guide, comme celui qui portera ces femmes jusqu’au bout de leurs désirs, soit dans la mort, car c’est bel et bien elles qui lui demandent de les tuer. Il n’est plus le Barbe Bleue meurtrier, mais un catalyseur de fantasmes cruels.

Il y a quelque chose de dérangeant, bien sûr. Mais là n’est-il pas le propre de la littérature? La lectrice et le lecteur sont confrontés à des fantasmes tordus, mais non pas interdits. Il y a beaucoup à voir avec l’instinct, dans ce roman, que l’auteure cache sous une écriture des sentiments: elle traduit ceux de ces femmes qui nous parlent, sublimant ainsi l’horreur de ces images par une magnifique écriture du cœur, et légitimant toutes les formes de désir.

 

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