Littérature étrangère
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« J’ai trop peur de glisser sur mes larmes, de m’étaler dans la tristesse et de ne plus pouvoir me relever »

Lorsque j’ai partagé sur Instagram une photo de ma lecture, La gaieté de Justine Lévy, plusieurs m’ont dit n’avoir pas aimé. Comme je suis courageuse, j’ai quand même décidé de me lancer dans ma lecture, malgré tout. Et heureusement, parce que j’ai été obnubilée par l’écriture de Justine Lévy.

Ce dernier livre écrit par la Française Justine Lévy, qui, je ne le savais pas, est quand même une figure connue en France, s’attarde à sa vision de la maternité et à ce qu’elle veut léguer à ses enfants. Son titre Rien de grave s’intéressait à une rupture avec son amant et surtout à Carla Bruni, celle avec qui son ex l’a trompée. Profondément ancrée dans le réel, l’œuvre de Lévy puise dans ses expériences intimes.

La base du bouquin résulte d’une promesse qu’elle se fait : arrêter d’être triste le jour où elle aura des enfants : « C’est quand je suis tombée enceinte que j’ai décidé d’arrêter d’être triste, définitivement, et par tous les moyens. » 

Dans ses tourments d’enfance qui reviennent tranquillement faire surface, on découvre entre sa mère et elle, une relation conflictuelle, mais riche d’un amour inconditionnel, et ce, malgré la triste maladie mentale de sa mère. C’est d’ailleurs ces thèmes qui auront inspiré ses premières œuvres Mauvaise fille et Rendez-vous que je compte découvrir très rapidement.

La gaieté, c’est surtout une envie d’être une bonne mère et d’arrêter de souffrir en pensant au futur. Louise, qui a eu une enfance fort troublée, espère et tente par tous les moyens de faire en sorte de ne pas recommencer la roue avec ses propres enfants. La lourdeur, l’inquiétude et l’éternelle tristesse qui meublent le cœur de Louise sont compréhensibles. Au fil des pages, on y découvre des souvenirs d’enfance de plus en plus troublés et on prend conscience de la réelle douleur de Louise.

L’écriture de Lévy est dansante, on suit les phrases habillées d’une ponctuation constante et surprenante et on se laisse vaguer à ses tourments. C’est un style qui ne plait pas à tous, mais qui me plait bien à moi. J’aime lorsque je finis par entendre le personnage me parler en lisant. J’aime entendre et définir le style, l’émotion, la voix entière et singulière du personnage et c’est tout à fait ce qui s’est produit ici. Louise, cette mère au cœur entièrement centré vers ses enfants, tente de combattre ses tourments intérieurs pour sauver ses enfants, pour leur offrir une enfance qu’elle n’a pas eue.

La maternité, promesse de la fin de la tristesse. Je pense que c’est beaucoup demander à ses enfants que de la sauver, ça met une pression, dont Louise est entièrement consciente. Toutefois, le roman n’est pas ancré dans cette envie de ne plus être triste. On sent malgré tout la difficulté de Louise de survivre à cette enfance troublée et à ce besoin d’être une bonne mère, d’être du moins mieux que sa propre mère. L’héritage de Lévy, entre cette envie d’oublier sa propre enfance et celle qui veut surprotéger ses enfants, est poignant, fort et sincèrement réel. Dans un style fortement ancré dans le genre de l’autobiographie féminine (un genre que j’adore), un soupçon d’humour et un besoin d’écrire pour se libérer de ses angoisses, La gaïeté est un simple désir maternel d’être assez heureuse et épanouie pour inspirer ses enfants à l’être tout autant.

Ce n’est pas dans mon habitude de mettre autant de citations, mais elles sont nécessaires pour comprendre le style de Lévy, pour entendre le ton, l’individualité de Louise.

« On m’avait dit le couple ! le couple ! prévoyez des moments pour le couple ! mais rien ne nous a fait sentir un couple comme d’avoir décidé de fabriquer, ensemble, Pablo et moi, des enfants. On était déjà un couple avant. Mais là, c’est comme si on avait accédé à un autre niveau, le degré supérieur du couple, plus difficile, plus impressionnant. Et moi, en tout cas, je suis retombée amoureuse de lui, d’une manière nouvelle, plus joyeuse, plus euphorique, en voyant quel genre de père il est devenu. »

« Peut-être que c’est ça que je transmets à mes enfants dans le fond, peut-être que c’est cette tendresse et ces baisers dont je ne me souviens pas, dont personne ne se souvient jamais mais dont on garde la trace en soi il paraît, toute sa vie, peut-être que c’est cette tendresse dont je n’ai même pas la trace invisible que j’essaie de leur transmettre, vaille que vaille, comme je peux, c’est les travaux d’Hercule, c’est comme parler dans une langue étrangère, ça m’épuise, ça me rend dingue, mais c’est ça que je dois faire […] »

« Je les regarde, leur peau douce, leurs cheveux en bataille, leur totale absence de cynisme, leur joie solide et sans sous-entendu, je les trouve tellement parfaits que ça me rend triste, zut, voilà la sale tristesse qui revient, je suis triste du jour où ils seront moins gais, je voudrais les y préparer, leur inoculer de la tristesse à petites doses, à l’homéopathie, je voudrais les vacciner contre la vie, les mithridatiser contre le chagrin, alors je leur passe Bambi en boucle sur le lecteur DVD avec la mort de la maman, Le Roi lion avec la mort du papa, ça va les désensibiliser, c’est comme des super-défenses immunitaires que je leur donne, comme ça quand ils seront confrontés à un vrai deuil ça ne leur fera ni chaud ni froid, ils auront une idée de comment faire face, de comment on réagit, de comment on gère, de combien de temps ça dure, moi je crois que ça dure toute la vie mais j’ai peut-être été mal préparée… »

« Une guerrière aux yeux humides qui vient la nuit, toutes les nuits, plusieurs fois par nuit, surveiller leur sommeil, toucher leurs cheveux, effleurer leurs joues rebondies, leurs fossettes sur les mains. Une guerrière niaise qui se pose des questions niaises, comment je vais faire quand ils seront grands, et qu’ils pueront des pieds, et qu’ils me fermeront la porte de leur chambre au nez et qu’ils me vireront de leurs amis Facebook et qu’ils m’excluront de leurs fêtes d’anniversaire, comment je vais faire quand ils auront honte de moi, de la façon dont je m’habille, dont je me maquille, honte de me voir danser, honte aussi de ma manière de parler, honte de mon parfum, de mes Nicorette qui me font zozoter, de mes livres, de ma timidité, honte d’être mes enfants, honte d’avoir cette mère-là sur le dos, je sais que ce jour arrivera et je m’y prépare et je m’en attriste déjà, mais c’est pas encore ça le pire, le pire c’est quand on sera des presque étrangers, que je ne saurai plus rien de leurs vies et de leurs nouveaux sentiments et de leurs fiancés et fiancées, et qu’ils se débrouilleront sans moi avec des existences dont je n’ai même pas idée, je sais bien que c’est pour ça qu’on élève des enfants, pour qu’ils puissent un jour se passer de vous, mais comment je vais me passer d’eux, moi? »

« Je sais juste qu’une maman malheureuse vous refile toujours un bout de son malheur, sans le faire exprès et sans le savoir. »

« C’est moi le problème, ma culpabilité débile, ma peur absurde d’être une mauvaise mère comme j’ai été une mauvaise fille. »

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Lectrice invétérée, Martine est bachelière en études littéraires et la cofondatrice du Fil rouge. Créative et inspirée, elle a l’ambition de faire du Fil rouge un lieu de rassemblement qui incite les lectrices à prendre du temps pour elles par le biais de la lecture. Féministe, elle s’intéresse aux paradoxes entourant les mythes de beauté et la place des femmes en littérature. Elle tentera, avec ses projets pour Le fil rouge, de décomplexer et de dédramatiser le fait d’être une jeune adulte dans une société où tout le monde se doit de paraitre et non d’être. Vivre sa vie simplement et entourée de bouquins, c’est un peu son but. L’authenticité et l’imperfection, voilà ce qui lui plait.

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