Réflexions littéraires
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Réflexion : l’industrie littéraire au Québec

La rage et la violence empreignent le roman Ça va aller de l’auteure Catherine Mavrikakis et dégouttent sur notre esprit coupable. Coupable d’être trop clément, d’être trop généreux et indulgent envers nos auteurs.es québécois. L’auteure s’attaque directement à l’institution littéraire de notre Québec ainsi qu’à la mollesse des débats et critiques entourant le milieu du livre. Ses mots crachent son dédain pour l’industrie capitaliste qui n’aurait qu’engendré des auteurs.es-machines ayant pour objectif de satisfaire les besoins cupides des éditeurs, qui, eux-mêmes, profitent de la passivité de leurs lecteurs, qui sont bien plus à la recherche de divertissements passagers que d’élévation intellectuelle.

Moi, j’aime la littérature américaine ou étrangère. C’est bien mieux que celle que l’on fait ici en ce moment. On écrit mal ici : on est si complaisants. La critique est épouvantablement besogneuse, sans envergure. (- Ça va aller)

Catherine Mavrikakis révèle l’envers du décor de l’institution littéraire au Québec, le tout dans une critique acérée et sans prétention. Depuis quand la littérature est-elle glamour? Plutôt qu’un objet de consommation, ne devrait-elle pas être un outil de dénonciation rhétorique? Dans ma lecture de Ça va aller, j’ai été amenée à me questionner sur la situation et le réel mandat du livre dans notre belle province. Nous avons effectivement ce réflexe presque instinctif de surprotéger – voire de materner – notre littérature, symbole bien trop sacré de notre libération du joug colonial. Comme de fiers parents, nous avons cette vilaine tendance à louanger ad nauseam nos auteurs.es sans même nous questionner sur la véritable qualité de leurs écrits. Nous tapotons la tête de nos écrivains.es, satisfaits de ce qu’ils font, en les récompensant par des galas et des prix aux fonctions trop souvent purement médiatiques.

Le personnage principal du roman, Sappho-Didon Apostasias, se rapproche énormément de celui de Réjean Ducharme dans L’Avalée des avalés, Bérénice. L’auteure Catherine Mavrikakis se fait souvent identifier par ses proches à ce personnage fictif de par ses traits et expressions; rapprochement qu’elle approuve, tout en le détestant. Cet esprit de contradiction entre l’amour et la haine pour un personnage/peuple se retrouve dans son roman et se voit empreint d’une authenticité hallucinante et d’une transparence assez rare de nos jours. Seconde association avec Ducharme au sein du roman, le titre Allez va, Alléluia! du personnage « fictif » Robert Laflamme n’est pas sans rappeler celui de Va savoir, que l’auteur a signé en 1994. Ceux qui me connaissent le savent, je suis une fan de Réjean Ducharme. J’adore l’empressement de ses mots, la complexité de ses personnages, sa vision critique d’une culture populaire exponentielle… Ça va aller se veut, en ce sens, une contre-critique, un genre de mise-en-abîme sur l’état de nos critiques littéraires québécois, sur l’urgence de cerner les véritables motifs derrières ces acclamations et de se détacher du carcan capitaliste qui tente d’avaler totalement notre culture – notre histoire? – afin de recracher quelque chose de vendable, et ce, dans une optique totalement opportuniste.

Bien sûr, Ça va aller ne se veut pas qu’une décharge de haine contre l’intelligentsia québécoise, puisque l’auteur/protagoniste voue un profond amour pour sa province et sa culture. Je vous parlais de contraste un peu plus haut, c’est probablement la trame de fond principale du roman : elle aime, et déteste à la fois son Québec (et sa littérature).

Je vous invite fortement à plonger dans le livre de Catherine Mavrikakis afin que vous puissiez vous forger votre propre idée et comprendre son raisonnement. Les réflexions riches que ce roman apporte ainsi que la violence de ses propos permettent une vision moins périphérique d’un univers aux apparences élitaires. Gardez votre esprit ouvert, et votre sens critique aiguisé.

Et vous, qu’en pensez-vous? Avez-vous des réserves vis-à-vis l’univers littéraire au Québec?

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C’est maintenant vingt-trois hivers que Marie-Hélène a vu passer et c’est toujours avec son cœur d’automne qu’elle les affronte. Elle s'est lancé dans « l'aventure » de la maîtrise en Création littéraire à l'UQAM. Très heureuse dans son 5 ½ Rosemontien, entourée de son amoureux Anthony et de son chat Cyrano (ou Bébé, pour les intimes), elle s’occupe en cuisinant tout en buvant du vin, ou bien en lisant un peu n’importe quoi. Les mots de Plath et de Ducharme restent ceux qui ont le plus bercé son imaginaire et c’est dans la poésie et les romans graphiques qu’elle savoure le plus son expérience littéraire. Féministe, elle apprécie énormément la maison d’édition Remue-Ménage pour ses œuvres puissantes et conscientisées.

3 Comments

  1. « Nous tapotons la tête de nos écrivains.es, satisfaits de ce qu’ils font, en les récompensant par des galas et des prix aux fonctions trop souvent purement médiatiques »
    J’espère bien qu’on félicite nos écrivains. Si on ne le fait pas qui le fera? Et si ce n’est que purement médiatique, c’est très bien aussi. Je suis d’avis qu’aujourd’hui, en 2016, tout produit culturel, au Québec probablement comme ailleurs, passe par les médias. Nous en sommes là. Je veux bien que l’on critique ou analyse les produits culturels (livres, films, musique théâtre, cinéma), mais encore faut-il d’abord les nommer, les montrer, dire qu’ils existent pour qu’ils soient vus, lus, entendus.

    Et si des universitaires ou des chroniqueurs ont envie d’être moins généreux, moins cléments, moins complaisants, allez, je ne les empêcherais pas, je les lirai même, mais pas plus qu’on mettait certains livres à l’Index il n’y a pas encore si longtemps, je ne voudrais pas que l’on juge pour moi ce qui est le bon grain et ce qui est l’ivraie.

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