Réflexions littéraires
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L’ambiguïté de Nelly

Lire Nelly Arcan, ça fait mal. Je ne peux fermer l’une de ses œuvres sans ressentir une crampe douloureuse au niveau de l’endroit qui produit pourtant si souvent des papillons frémissants. C’est que l’auteure pointe tout le monde du doigt. Elle frappe dans la mêlée, et ce sans épargner qui que ce soit. Elle atteint le père. Elle blesse profondément la mère. Elle traîne le masculin dans la boue. Or, c’est le féminin qu’elle tue.

La question de la femme traverse l’œuvre d’Arcan. La lecture de son travail d’écriture implique une exploration de fond en comble du sexe mystérieux. C’est un voyage initiatique sur les terres inconnues du doute, de l’ambiguïté et de la dualité. Dans sa quête de réponse, la recherche d’un idéal physique est centrale et c’est la raison pour laquelle le regard occupe une place si importante dans la création de l’écrivaine. D’ailleurs, les ouvrages de l’auteure se prêtent tout naturellement à l’étude de la psychanalyse. Or, je souhaite me tenir le plus loin possible de mon domaine de prédilection dans le texte présent. Tout simplement, car c’est de Nelly Arcan dont je veux traiter.

Ma réflexion découle de la sortie prochaine du film d’Anne Émond portant sur l’existence de l’auteure québécoise. Je n’ai rien à redire sur la beauté de la chose. La bande-annonce est magnifique. La musique de Charlotte Cardin qui l’accompagne est splendide. Cependant, je ne peux m’empêcher de ressentir un malaise. C’est alors que je me demande ce qu’en aurait pensé Arcan. Le film aurait-il seulement vu le jour si l’auteure avait encore été là pour le visionner?

Vous me direz que ce n’est pas la première et ça ne sera pas la dernière. Et je ne peux m’empêcher de penser qu’avec l’écrivaine, tout est trop fragile, trop complexe, trop intime. La réappropriation me fait donc peur. Pire, elle m’effraie. Avec une biographie fictionnelle comme celle qu’on présentera bientôt sur nos écrans, on va bien au-delà des mots. On interprète. On invente. On réécrit. Et bien souvent, on se trompe. En quoi n’est-il pas suffisant de lire ce qu’elle nous a légué?

« et si le besoin de plaire l’emporte toujours lorsque j’écris, c’est qu’il faut bien revêtir de mots ce qui se tient là-derrière et que quelques mots suffisent pour être lus par les autres, pour n’être pas les bons mots. Ce dont je devais venir à bout n’a fait que prendre plus de force à mesure que j’écrivais, ce qui devait se dénouer s’est resserré toujours plus jusqu’à ce que le nœud prenne toute la place, nœud duquel a émergé la matière première de mon écriture, inépuisable et aliénée, ma lutte pour survivre entre une mère qui dort et un père qui attend la fin du monde.

Voilà pourquoi ce livre est tout entier construit par associations, d’où le ressassement et l’absence de progression, d’où sa dimension scandaleusement intime. » (Putain, p. 17)

De surcroît, ce qui m’angoisse particulièrement, c’est la distinction qu’il y a à faire entre la femme et le personnage. L’écriture au « je », le fait qu’elle ait elle-même été escorte par le passé et 14018014_10153914480263391_23750491_nqu’elle nous raconte ses récits tellement personnels porte à confusion. Le public ne sait pas faire la différence. Est-ce de cette façon qu’ils la projetteront pour les yeux de tous, ces curieux avides de savoir?

Selon les dires, nous aurons droit aux quatre facettes de la femme : l’amoureuse, la putain, l’écrivaine et la star. Il ne fait aucun doute que le personnage d’Arcan est fragmenté et multiple. Dans ce cas, j’apprécie l’angle exploité par la réalisatrice et scénariste du long-métrage. Ceci dit, j’ai bien peur que nous n’ayons accès qu’à une parcelle de ce qui se cachait derrière toutes ces facettes. Et il n’y a rien de plus normal. Alors, pourquoi vouloir en faire un film?

« Et je ne saurais pas dire ce qu’ils voient lorsqu’ils me voient, ces hommes, je le cherche dans le miroir tous les jours sans le trouver, et ce qu’ils voient n’est pas moi, ce ne peut pas être moi, ce ne peut être qu’une autre, une vague forme changeante qui prend la couleur des murs, et je ne sais pas davantage si je suis belle ni à quel degré, si je suis encore jeune ou déjà trop vieille, on me voit sans doute comme on voit une femme, au sens fort, avec des seins proéminents, des courbes et un talent pour baisser les yeux, mais une femme n’est jamais une femme que comparée à une autre, une femme parmi d’autres, c’est une armée de femmes qu’ils baisent lorsqu’ils me baisent, c’est dans cet étalage de femmes que je me perds, que je trouve ma place de femme perdue. » (Putain, p. 21)

C’est que le personnage lui-même est en constante recherche de son identité. Quête qui se perpétue à travers toutes les femmes auxquelles elle est confrontée. Celles qui détiennent tout ce qu’elle n’a pas. Mais également à travers tous ces hommes qui partagent son lit dans cette chambre d’hôtel. Une fois de plus, c’est dans le regard de l’autre que son existence prend véritablement son sens. N’est-ce pas dangereux d’offrir aux spectateurs cette opportunité posthume?

Lire Nelly Arcan, ça fait mal. Et aujourd’hui, j’ai un peu mal pour elle. Peut-être suis-je la seule, mais j’en doute. Pourquoi après la mort ne peut-il pas y avoir seulement le repos et l’image laissée par les mots?

« et je ne pourrais pas ne pas chercher autour de moi un regard qui me rende telle, qui me fasse prendre toute la place, qui me hisse jusqu’à cet endroit où tous pourront me voir, et me voir pourquoi pensez-vous, pour bander de moi en maillot de bain, les seins qui pointent sous le tissu trempé, me voir pour que disparaissent les autres, pour faire de moi la seule qui soit, et de là, je pourrai enfin montrer ma laideur même si vous ne voulez pas en entendre parler, je dévoilerai mes coutures de poupée qu’on a jetée en bas du lit même si ce n’est pas le moment, je me tuerai devant vous au bout d’une corde, je ferai de ma mort une affiche qui se multipliera sur les murs, je mourrai comme on meurt au théâtre, dans le fracas des tollés. » (Putain, p. 87)

Putain, Nelly Arcan, Du Seuil, 2001, 187 pages.

Crédit photo : Michaël Corbeil

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Mais qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance?» (Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris) Les vers de Baudelaire auront été la source de son épanouissement en tant que bizarroïde de ce monde. La poésie, Marika la vit au quotidien à travers tous les petits plaisirs qui s’offrent à elle. Une grimace partagée avec une fillette dans le métro, la fabrication d’un cerf-volant dans un atelier strictement réservé aux enfants, un musicien de rue interprétant une chanson qui l’avait particulièrement émue par le passé, lui suffisent pour barbouiller le papier des ses pensées les plus intimes. Chaque jour est une nouvelle épopée pour la jeune padawan qu’elle est. Entre deux lectures au parc du coin, un concert au Métropolis et une soirée au Cinéma du Parc pour voir le dernier Wes Anderson, elle est une petite chose pleines d’idées et de tatouages, qui se déplace rapidement en longboard à travers les ruelles de Montréal. Malgré ses airs de gamine, elle se passionne pour la laideur humaine. Elle est à la recherche de la beauté dans tout ce qu’il y a de plus hideux. Elle se joint au Fil Rouge afin de vous plonger dans son univers qui passe des leçons de Star Wars aux crayons de Miron en faisant un détour par la voix rauque de Tom Waits et le petit dernier des Coen. Derrière son écran, elle vous prépare son prochain jet, accompagnée de son grand félin roux, d’une dizaine de romans sur les genoux et d’un trop plein de culture à répandre

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