Au-delà des livres
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Les mots seront toujours amplement suffisants

Je suis de celles qui préfèrent les mots. Malgré l’émergence des médiums promouvant l’image, je suis de celles qui croient en l’invisibilité, en la puissance de ce qui est seulement écrit, dit et parfois, tu. À mes yeux, les mots seront toujours amplement suffisants et le visuel, jamais à la hauteur. Le livre ne mourra pas tant que moi je vivrai. Vous ne pouvez pas rivaliser avec le pouvoir de mon imagination et la justesse d’une plume. C’est la première raison pour laquelle j’ai eu peur lorsqu’il a été annoncé qu’un film serait fait sur l’écrivaine Nelly Arcan.

Rappelez-vous, je vous avais fait part de mes impressions sur le Fil Rouge il y a quelques mois juste ici. En cet après-midi, plongée dans l’obscurité presque totale d’une salle de cinéma, mes doutes et mes inquiétudes se sont confirmés. Le long métrage Nelly n’avait pas raison d’être. Les meilleures séquences de l’oeuvre cinématographique demeurent les moments où Mylène Mackay lit des passages des écrits de la défunte auteure. Car les mots seront toujours amplement suffisants.

Je ne reproche rien au film. Esthétiquement magnifique. Accompagné d’une musique spécialement créée pour le film par Dear Criminals. Performance grandiose de l’interprète de Nelly. Or, vide. Et pas comme celui que peut laisser flotter la lecture de l’oeuvre de cette femme. Il ne m’a rien appris. Je n’y allais pas pour apprendre. Je m’y suis rendue de reculons. La boule dans la gorge avant même d’entrer. J’avais l’impression de la trahir. Fais-je partie de ces ingrats qui ont toujours voulu savoir? Je me convins que non.

« C’est votre histoire?

C’est important?

[…]

Certaines choses sont vraies. D’autres non.

[…]

En dehors de l’écriture, je ne suis rien. »

N’étais-ce pas assez clair? Pourquoi les mots n’étaient-ils pas suffisants? Pourtant, ceux-ci avaient et ont toujours une telle capacité à nous introduire dans l’intimité même de ce qui devait être vécu. Je ne comprends toujours pas ce désir de l’exposer à nouveau. Même après sa mort. Tout posthume n’est pas bon, ni beau. Comment se permettre cela alors qu’on fait dire à l’actrice « Forcer le monde à devenir public » ? Alors qu’on soulève le fait que l’exposition n’a pas été bénéfique pour elle. Ce qu’elle voulait par-dessus tout, c’est que son oeuvre soit lue. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait et ce que je ferai jusqu’à la fin.

« J’ai vécu des choses pour les écrire. »

« J’ai l’impression que tout me tue. Les mots me tuent. »

« Publier a été pour moi une perte. »

« Il y a trop de regards. »

Les regards. Ce qu’elle a toujours désiré. Et, à la fois, ce qu’elle a toujours craint. C’est dans les yeux des autres qu’elle se voyait être. Dans ceux des hommes qui la «baisaient». Dans ceux des femmes à qui elle se comparait. Et lorsqu’elle ne s’y voyait pas, c’était la déchéance. La peur de ne pas être aimée, de ne pas être désirée la hantait. C’est ce que les mots laissés nous disent. Pourtant, il fallait montrer la putain, l’amoureuse. Beaucoup plus que l’écrivaine qui demeure mystérieuse, sous-exploitée.

« Puisque tu ne me regardes pas, je me suis placée moi-même dans ton regard. »

« Est-ce que tu me trouves belle? Est-ce que tu as envie de moi?

« M’aimes-tu? »

Or, que se passait-il lorsqu’elle croisait son propre regard? L’éternel poursuite dans le miroir. La quête d’une perfection physique sans fin. L’obsession d’un corps, celui qui ne sera jamais tel que voulu. Et la cinéaste a bien tenté d’offrir le tout à nos yeux trop avides de savoir, mais comment donner ce qui ne nous appartient pas? Comment donner à voir ce qu’elle ne percevait pas elle-même dans sa chair et dans son âme?

« Je pourrais vous décrire la beauté du monde si je pouvais la voir. »

Rien n’est fait avec maladresse. Pourtant, tout est interprété et présenté sous un certain angle, et ce, malgré les multiples facettes qui ont été largement acclamées (l’écrivaine, la putain, l’amoureuse et la star). Sous un certain angle, certes, mais jamais celui de Nelly. Pourquoi? Parce qu’elle-même ne savait où se situer. Notre identité est insaisissable. Elle se veut mouvante et malléable. Cette quête est propre à chacun et tenter de s’approprier celle d’un autre ou d’une autre est excessivement délicat. D’autant plus, lorsque celle que l’on désire aborder est morcelée et éparpillée de par le monde micro et macro. D’autant plus, lorsque celle dont l’on veut traiter est empreinte d’une fragilité de glace et qu’elle se laisse manipuler comme le verre sous le souffle de l’artiste.

« J’avais besoin d’appartenir à quelqu’un. J’appartiens à ceux qui me prennent. »

« Tout ce qui m’arrive concerne quelqu’un d’autre que moi. »

« Je suis à côté de moi. »

« J’ai besoin d’être vue, mais ce n’est pas moi que je montre. »

Et c’est encore ce que nous faisons d’elle, de son corps, de son oeuvre, de sa mémoire. Et quoi encore? Nous lui inventons une vie. Nous collons des passages de ce qu’elle nous a légué ici. Nous réécrivons là. Nous jouons à être Dieu en prétendant savoir alors qu’elle savait ignorer. Un film librement inspiré de la vie et de l’oeuvre de Nelly Arcan nous dit-on depuis des mois. Nous nous faisons créateur d’une liberté à laquelle nous n’avons pas accès. Nous sommes des voleurs d’existence, mais apparemment libres de le faire.

Je dirai cette chose triste et sombre, mais je ne peux la mentir ou la nier. Je continue de penser que nous avons participé à la fin de cette femme qui se cherchait à travers les multiples sillons la constituant. Elle s’est perdue en chemin. Et je pense que ce n’est pas notre devoir de tenter de la retrouver. Après tout, ce n’est qu’une autre sorte de voyage dans lequel nous n’avons été invités qu’entre les lignes. Car les mots seront toujours amplement suffisants.

Les extraits choisis proviennent directement du scénario du film Nelly ou de l’oeuvre écrite de l’auteure Nelly Arcan.

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Mais qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance?» (Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris) Les vers de Baudelaire auront été la source de son épanouissement en tant que bizarroïde de ce monde. La poésie, Marika la vit au quotidien à travers tous les petits plaisirs qui s’offrent à elle. Une grimace partagée avec une fillette dans le métro, la fabrication d’un cerf-volant dans un atelier strictement réservé aux enfants, un musicien de rue interprétant une chanson qui l’avait particulièrement émue par le passé, lui suffisent pour barbouiller le papier des ses pensées les plus intimes. Chaque jour est une nouvelle épopée pour la jeune padawan qu’elle est. Entre deux lectures au parc du coin, un concert au Métropolis et une soirée au Cinéma du Parc pour voir le dernier Wes Anderson, elle est une petite chose pleines d’idées et de tatouages, qui se déplace rapidement en longboard à travers les ruelles de Montréal. Malgré ses airs de gamine, elle se passionne pour la laideur humaine. Elle est à la recherche de la beauté dans tout ce qu’il y a de plus hideux. Elle se joint au Fil Rouge afin de vous plonger dans son univers qui passe des leçons de Star Wars aux crayons de Miron en faisant un détour par la voix rauque de Tom Waits et le petit dernier des Coen. Derrière son écran, elle vous prépare son prochain jet, accompagnée de son grand félin roux, d’une dizaine de romans sur les genoux et d’un trop plein de culture à répandre

Un commentaire

  1. Genevieve Cyr says

    Bonjour, merci pour cet article que j’apprécie. J’hésites aussi à aller voir le film. Toutefois, contrairement à vous, je n’avais rien lu sur Nelly Arcand. Et même si je l’avais lue, (comme me disait une copine), je n’étais pas sensible à l’époque à toute la pensée féministe et je me serais probablement fait « embarquée » dans les préjugés sur son compte. C’est la sortie du film qui m’a incité à m’y intéresser. J’ai visionné toutes ses interviews sur le net (audio et télévisuelle-au Québec et en France) et j’ai lu Putain et Folle en deux semaines…cela m’a énormément chavirée. Le film ne rend peut-être pas justice à tout l’héritage de cette grande écrivaine-philosophe mais il nous donne peut-être le désir ou la curiosité de mieux connaître son oeuvre…? Et je dirais même, que l’on avait probablement besoin d’un certain recul, pour apprécier sa profondeur et réfléchir à tout le sérieux de ces face-à-face, avec lesquels Nelly Arcand, s’est joué et confronté toute sa vie…

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