Littérature étrangère
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De l’effet pénible de la répétition: « Une femme à Berlin » de Marta Hillers… et Brigitte Haentjens

C’est la fin de la Deuxième guerre mondiale, à Berlin, en 1945. La guerre est remportée par les Alliés. Les Soviétiques ont la tâche, alors, de libérer Berlin de la dictature nazie. La ville est envahie par les soldats de Staline et le corps féminin est lui aussi un territoire à occuper. Les femmes doivent dès lors inventer leur résistance, et pour éviter le pire, elles choisissent de « coucher pour manger ». C’est ce que raconte le texte de Marta Hillers, Une femme à Berlin. Ce qui se passe dans la cave où elles se réfugiaient. Dans leur monde, les viols sont répétés, routiniers, habituels.

UNE_FEMME_A_BERLIN.inddLors de la publication du texte, l’auteure est anonyme. Il faut repenser à l’Allemagne post-nazie : le peuple traumatisé tait toute l’ampleur des crimes commis, se cache derrière la honte, refoule toute la douleur des conséquences de cette guerre. Ce n’est qu’à sa mort, en 2001, que l’identité de Marta Hillers est révélée, celle qui a écrit cette « autre » guerre, celle des femmes. Les femmes ayant vécu ces atrocités peuvent désormais cesser de souffrir en silence, puisque leurs maux sont portés par la voix d’une des leurs. Car comme l’écrit Andrée Lévesque :

« Hors du temps, celle qui écrit son journal se sent seule : elle est 100 000. C’est le chiffre qu’on avance pour le nombre de femmes violées à Berlin pendant ces quelques semaines. » (p. 18)

J’avais fait le choix conscient de ne pas lire le livre Une femme à Berlin avant de voir la pièce de théâtre, présentée à l’Espace Go. Je m’y suis rendue sans attente particulière, mais préparée à l’idée que j’allais y recevoir des propos pénibles, qu’il me serait ardu de demeurer indifférente à la sortie du théâtre. Comme de fait, mes amies et moi avons eu très peu de mots à échanger lorsque nous nous sommes levées de notre siège. Encore aujourd’hui, nous en avons très peu parlé. Comme si nous avions besoin de digérer pendant longtemps ce que nous avons vu dans cette salle.

Pour que les mots puissent continuer de résonner en nous, l’Espace Go offre gratuitementberlin un « Cahier de création » pour chacune des pièces qu’il présente. Cette fois intitulé « Le peuple des femmes », le cahier regroupe des textes de Brigitte Haentjens, Martine Delvaux, Natasha Kanapé Fontaine et des actrices de la pièce. Un bel objet, qui continue de nous accompagner après la pièce, qui nourrit notre réflexion. Car cette pièce nous habite, et, je dirais, nous hantera longtemps, de même que le texte d’Hillers.

Après avoir vu la pièce, donc, je choisis de faire la lecture du journal de Marta Hillers, cette fois encore plus disposée à encaisser les mots crus, durs, quoique vrais, de la journaliste. Mais ils frappent encore. Ils disent une réalité difficilement assimilable, et pourtant répétée. Car oui, le texte relève de la répétition: les viols, mais aussi les bombardements, les nuits sans trouver le sommeil, toujours la même nourriture. Le journal d’Hillers en devient banal. Les journées se suivent et se ressemblent, dans son journal. Mais peut-on dire, peut-on croire que des viols peuvent s’incruster dans la routine quotidienne – ou presque? C’est pourtant ce que décrit Marta Hillers.

« On vous aura appris à compter
En innu-aïmun
En comptant avec nous
Nos disparitions. » (p. 26)

Natasha Kanapé Fontaine

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Image tirée du « Cahier de création » de L’Espace Go, où on trouve plusieurs citations du journal d’Hillers.

Me viennent en écho les événements des dernières semaines. Les histoires se croisent, étrangement semblables et également tristes, révoltantes, troublantes. Loin de moi l’idée de juger de la valeur de ces situations, de les évaluer de manière objective, de leur donner une mesure. Or, bien que les contextes soient différents, je ne peux m’empêcher de les mettre en parallèle. J’y vois des corps de femmes renvoyés au rang d’objet, des sœurs qui subissent une violence que je ne peux supporter pour elles. « Encore une nuit dont je suis venue à bout », écrit-elle. Et moi, je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces femmes autochtones qui, réduites au silence, sont elles aussi prises dans un trou. Pas une cave, comme les filles de Berlin. Elles ont un trou dans leur cœur, elles vivront avec un trou dans leur ventre tout au long de leur vie, celles qu’on refuse d’écouter. Haentjens avait elle aussi peur que l’on ne l’écoute pas : « Porter ces mots, rendre compte de l’invasion brutale et multiple de tous ces corps féminins me terrorise. J’ai peur que personne ne veuille entendre. » (p. 12) Car on ne veut pas écouter les femmes, on préfère qu’elles gardent le silence. Et pourtant, rappelle Martine Delvaux dans son texte,

Hillers, derrière l’anonymat, « […] prêt[e] [sa] plume aux corps des femmes. […] Et derrière [elle] se tient, digne et droite, l’histoire de toutes les femmes, les filles des ruines et de la crasse, à Berlin en 1945, et encore ici, aujourd’hui. Celles qui dénoncent. Celles qui choisissent de raconter ce qui leur est arrivé. » (p. 31)

Ainsi, si le texte est une réflexion politique, il est aussi résolument féministe, puisque, pour reprendre les mots d’Haentjens, il « donne la parole au peuple des femmes, parle du courage féminin. » (p. 45)

En pensant à ces femmes courageuses,20161202_134217 qui ont dû accepter que l’on fasse subir cela à leurs corps, qui ont dû s’effacer pour ressentir le moins possible les effets de ces douleurs, je me dis qu’il faudrait peut-être, alors, se réapproprier la répétition, pour qu’elle ne relève plus du droit des hommes, mais un outil pour les femmes. Redire, toujours, à maintes reprises, de nous écouter, puis redire que si on se répète, c’est parce que c’est vrai. Aberrant qu’il faille répéter que oui, elles ont été violées, nous sommes violées; et pourtant, je refuse, pour toutes celles qui sont, qui ont été victimes, d’arrêter de le redire.

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3 Comments

  1. Le journal d’une inconnue. Très beau texte. Il y a aussi eu une adaptation cinématographique. Je ne connais pas cet Espace Go où est-il ?

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