Bibliothérapie
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Entrevue avec Fanie Demeule : Dans le coffret de septembre

Quand nous avons appris que notre fileuse Fanie allait sortir un premier roman, on a tout de suite su que nous devions le mettre dans un coffret. Sans même l’avoir lu, nous savions déjà que ça allait être une valeur sure et nous ne nous sommes clairement pas trompées. Déterrer les os est un magnifique roman, vrai, intime et touchant.

Pour reprendre les mots que nous avons utilisé dans notre mot de M&M :

On était unanime, son roman, Déterrer les os, était totalement en lien avec notre mission de bibliothérapie des coffrets. C’est une lecture touchante et brutale qui vient raconter les rapports d’une jeune fille à son corps, qui devient une prison qu’elle tente de contrôler. Entre angoisse, peur et désir, la narratrice nous entraîne dans son inconfort physique comme mental qui peut tous nous toucher.

Les thèmes qu’abordent un roman et les émotions qu’il nous fait ressentir sont vraiment les deux choses qui nous permettent de choisir, chaque mois, un roman. Nous croyons fortement que c’est la seule façon possible de bien vous donner le goût de le lire et de prendre un moment pour vous.

En septembre, c’est donc Déterrer les os qui à pris place au centre du coffret. Nous avons été choyées et touchées par les merveilleuses réponses de Fanie pour l’entrevue du mois.

Vous pouvez aussi lire la touchante critique que Gabrielle à écrite sur Déterrer les os 

Pour d’autre entrevues – et un nouveau livre chaque mois- c’est par ici !

Parle-nous de ta démarche d’écriture, comme ce roman était aussi ton projet de maîtrise en création littéraire.

On me demandait souvent à l’époque si c’était vraiment nécessaire de ressusciter cette période sombre, ce à quoi je répondais que ce n’était pas un choix, mais un impératif. Je devais faire quelque chose avec ce que j’avais vécu avant de passer à une autre étape de ma vie. J’avais l’armature de ce roman en tête bien avant d’entreprendre ma maîtrise en recherche et création littéraire à l’Université de Montréal. C’était un projet que je nourrissais depuis le début du baccalauréat; j’avais une idée de la forme et du ton, j’étais habitée de quelques scènes et images. Quand est venu le temps de m’inscrire au deuxième cycle, j’en ai discuté à ma professeure de création, l’écrivaine Claire Legendre, qui est devenue ma directrice, et le mémoire est devenu le vecteur de développement de l’œuvre.

Pour la partie recherche du mémoire, en étudiant principalement les textes de Geneviève Brisac et d’Amélie Nothomb, j’ai produit un essai sur la question de la mise en place d’une poétique corporelle dans le récit d’un soi anorexique. En résumé, à travers l’analyse de l’émaciation des œuvres faisant écho à celle du corps, ainsi que des manifestations d’autodérision et de distanciation narrative, mon essai postulait que ces procédés contribuent à former une réincarnation du corps anorexique en œuvre littéraire, et de ce fait, permettraient de poser un regard nouveau sur les souffrances antérieures. J’ai par la suite emprunté ces outils poétiques dans l’écriture de ce qui est devenu mon texte de création, qui était en quelque sorte mon laboratoire pratique des phénomènes que j’étudiais chez ces auteures. La première version du texte a coulé hors de moi sans difficulté et sans interruption, sans retenue aussi. C’était une accumulation de mots qui s’imposait et jaillissait. Il y a bien sûr eu un travail de remaniement avant la remise finale, mais le projet s’est, à mes yeux, articulé de manière très organique, car il revêtait un sens éminemment personnel.

Aux alentours du dépôt institutionnel, Claire m’a généreusement proposé de transmettre mon texte à son ami éditeur Éric Simard, des éditions Hamac. Quelques mois plus tard, après avoir reçu les commentaires, j’ai entrepris de remanier et d’allonger le texte. C’était une période de refonte jubilatoire lors de laquelle mon projet est passé du stade de travail académique à œuvre littéraire. Je suis revenue vers Éric avec ma nouvelle mouture et nous avons travaillé ensemble pour donner les touches finales de ce qui est aujourd’hui Déterrer les os, un texte à la fois similaire et extrêmement différent de son prédécesseur Carnet d’une désincarnée.

– C’est un roman qui semble jouer beaucoup dans l’autofiction, comment as-tu réussi à brouiller les lignes entre la réalité et la fiction, ce que tu voulais mettre en mots et ce que tu devais mettre en mots?

Je le considère effectivement comme une œuvre de fiction s’inspirant librement de mon vécu, ce qui explique son appellation romanesque. C’est un processus de fictionnalisation du réel que j’ai certes étudié dans un cadre universitaire, mais il s’est surtout imposé de lui-même comme une démarche naturelle. Autrement dit, quand est venu le temps d’écrire, je savais intuitivement que j’allais m’amuser délibérément avec les faits. L’autofiction me procurait une grande latitude pour ce qui est de la progression du récit en plus d’un espace où respirer parmi ces souvenirs asphyxiants; le choix de l’autofiction était donc à la fois une stratégie esthétique et vitale. J’allais aussi pouvoir jouer avec l’anorexie et parfois même en rire en faisant ressortir le ridicule de certaines situations, ce qui selon moi confère une distanciation narrative plus intéressante sur le plan littéraire.

Pour ce qui est des frontières, à mon sens, de se remémorer et d’écrire son passé correspond déjà en une mise en fiction du réel. Même lorsque l’on s’efforce de se souvenir, par défaut on manipule, on interprète, on exagère, ce qui atteste de la porosité entre réalité et fiction, dont les limites sont incertaines. Pourquoi ne pas jouer avec cette donnée essentielle de la mise en récit de soi? Il faut dire que j’aime aussi l’effet énigmatique que ce brouillage génère, dans le sens où il est désormais impossible de discerner le vrai du faux, et que par conséquent tout devient potentiellement fiction. En même temps, cette perte nous fait nous rendre compte qu’au final, cette distinction n’est pas si pertinente et ne vient pas déroger l’authenticité de l’affect qui se dégage d’un texte. Du moins, je l’espère. Car qu’elles aient eu lieu ou non, toutes ces choses constituant mon roman font véritablement partie de moi et de mon monde intérieur.

La seule limite qui s’est imposée entre ce que je voulais mettre en mots et ce que je devais mettre en mots est celle du moteur du récit; il ne fallait en aucun temps que je ne perde de vue l’architecture du roman, avec sa tension vers l’avant et sa progression narrative. Il y a une tonne de choses qu’il me brûlait d’envie d’écrire, que j’ai parfois même écrites, des choses vécues ou inventées, mais ces passages se sont éliminés d’eux-mêmes au profit d’une meilleure cohésion du récit.

– Penses-tu que le fait d’écrire ce roman t’ait fait du bien, t’ait apporté une délivrance, ou au contraire, fût difficile émotivement?

C’est une question que je me pose encore aujourd’hui, ce qui témoigne de l’indicible complexité du rapport que j’ai entretenu avec l’écriture de mon texte. Je pense que ce roman représentait, justement, un exercice tout à la fois éprouvant et libérateur, tant dans le processus même que dans son aboutissement. C’est-à-dire que de réécrire des moments d’une telle intensité, c’est d’une part se replonger volontairement à l’intérieur des peurs et de l’angoisse. D’une autre, le fait de travailler à transformer ces morceaux terrifiants contribue à s’en affranchir, et d’une certaine façon, à les « dompter » comme on domine des fauves. L’une de mes muses artistiques, la performeuse Marina Abramovic, explique qu’elle conçoit ses œuvres dans le but de confronter ses peurs, ce qui l’amène à évoluer sur les plans artistiques et personnels, qui ne font qu’un chez elle.

Au moment où j’écris ces lignes, je me rends compte que je suis demeurée la même personne que l’adolescente anorexique et angoissée que j’ai mise en fiction, et que ce sont mes peurs en fait qui se sont mutées en création. Les peurs sont demeurées, mais leur présence n’est plus un obstacle dans ma vie. Au contraire, elles sont maintenant les bûches alimentant mon brasier créatif. Ce constat me rallie à la réflexion d’Amélie Nothomb, qui conclut au terme de l’écriture de son roman Biographie de la faim, qui relate sa période d’anorexie, qu’on ne peut supprimer le mal, mais qu’il est possible de reprendre ce mal et d’en faire un bien.

– Quelles sont tes attentes vis-à-vis ce roman? Penses-tu qu’il peut « faire du bien » à quelqu’un atteint de trouble alimentaire?

Déterrer les os est une voie d’accès à l’intérieur de l’esprit d’une personne entretenant une relation malsaine avec son corps, l’image de soi et l’alimentation, mais j’ose espérer qu’il trouvera écho chez n’importe quel.le lectrice ou lecteur, peu importe son vécu. Mon intention était de transmettre un affect brut de manière à ce que la lectrice ou le lecteur puisse se l’approprier et se reconnaître dans ces épisodes d’un parcours certes particulier, mais assez collectif à bien des égards. C’est pourquoi mon texte traite aussi des relations entre corps et esprit et de l’angoisse face au vide que représente la mort, selon moi des problématiques universellement partagées. Mon désir le plus cher est que quelqu’un lise mon roman et qu’il vive un sentiment de connivence avec ma narratrice, le genre de complicité qui dissout cet isolement émotionnel qui nous porte trop souvent à croire qu’on est seul à être « fucké » sur terre.

 

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Le fil rouge est un blogue littéraire créé par deux amies, Marjorie et Martine, toutes deux passionnées par la littérature et par les vertus thérapeutiques de celle-ci. Notre approche face aux bouquins est liée à la bibliothérapie, car nous pensons sincèrement que la lecture procure un bien-être et que les oeuvres littéraires peuvent nous aider à cheminer personnellement. Nous tenons aussi à partager notre amour pour les bouquins, l’écriture, la création et sur les impacts positifs de ceux-ci sur notre vie et notre bien-être. Notre mission première est de favoriser la découverte de livres et de partager l’amour de la lecture, car ceux-ci peuvent avoir des impacts sur nos vies et sur notre évolution personnelle. Que ce soit le dernier roman québécois qui fait parler de lui, le vieux classique, le livre de cuisine ou bien même le livre à saveur plus psycho-pop, chez Le fil rouge, on croit fermement aux effets thérapeutiques que peuvent apporter la lecture et la littérature. Voilà pourquoi les collaboratrices et les cofondatrices se feront un plaisir de vous faire découvrir des bouquins qui leur ont fait du bien, tout simplement.

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