Littérature québécoise
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Bordeline : pour se sentir moins seul.e avec sa folie

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Folle. J’ai eu peur de l’être, souvent. Trop longtemps, j’ai eu l’impression de l’être vraiment, aussi. C’est douloureux pour la tête et les émotions quand le mot te traverse de bord en bord. Ça transperce, fort. Ça te balance en bas de ta chaise. Ça te fait pleurer en p’tite boule dans les couvertes, le cœur serré.

Ce mot-là il est resté ancré en moi comme une cicatrice qui n’a jamais voulu s’effacer. Il revenait à la charge, toujours. Folle. Je suis folle. Je suis crissement folle.

Mes instants de paranoïa, mes délires non-justifiés, mon humeur changeante, mes états dépressifs, ça en faisait trop, je me disais : j’suis pas normale. Tout le temps. Ça revenait à la charge, encore. Une p’tite crotte abandonnée sur le bord de la route. Une guenille sale qu’on a oubliée dans le fond de l’évier. Un lapin dans sa cage qu’on n’a pas lavé depuis des jours. Je croyais être seule au monde.

Un jour j’en ai parlé à un psy, puis à des ami.e.s et à ma famille. J’ai compris par le bouche à oreille, par le blabla de ma vie qu’il y en avait beaucoup des comme moi. Des tonnes. On était une belle gang de fous. C’était rassurant. Ensemble on était beaux et grands. Ensemble on s’appuyait dans l’infini des possibilités du t’es-pas-tout-seul. L’univers avait changé de couleur, s’était transformé.

J’étais pas toute seule. Je n’étais pas folle. J’avais juste besoin d’aide, comme beaucoup d’autres, aussi.

Et, en lisant Bordeline de Marie-Sissi Labrèche, il y a quelques semaines de ça, j’ai été traversée par ce même feeling. Ce merveilleux sentiment que d’être appuyée par les mots d’une femme qui me disait à travers son partage : t’es pas toute seule.

Borderline est une lecture essentielle pour comprendre la complexité de ce qui se passe dans la tête d’une personne atteinte de maladie mentale. Pour saisir une réalité différente. Se glisser de manière sensible, à travers les mots crus de Labrèche, dans le corps d’une personne atteinte d’un syndrome bordeline. Une lecture nécessaire, sombre à plusieurs moments, mais qui pointe avec justesse l’incompréhension du regard des autres face à cette bébitte floue qu’est la maladie mentale. Des phrases coup-de-poing qui heurtent, qui font mal beaucoup, qui m’ont valu quelques larmes, mais qui ouvrent à la compréhension de l’autre. Aux réalités déformées, mais bien réelles de ceux qui souffrent dans leur tête. De ceux qui ont mal, mais qui ne peuvent pas caller off à job parce que leur douleur ne se voit pas.

« Moi, mes sentiments, c’est impossible de les retenir. Ils débordent de partout, comme du vomi d’un sac en papier. C’est pour cela que je me contrôle très mal. En fait, je ne me contrôle pas du tout : j’explose. Je suis ma propre bombe. C’est Hiroshima en permanence dans ma tête. »

Bordeline est paru aux Éditions du Boréal en 2000. J’avais dix ans. J’avais des plaques rouges qui me montaient jusqu’au visage, sans savoir que j’étais atteinte d’un trouble de l’anxiété généralisée. De la honte j’en ressentais à tous les jours. J’avais peur de toutte. Je tremblais à l’intérieur et ça transperçait mon corps, beaucoup. Près de vingt ans après la parution de ce classique de l’autofiction québécoise, les choses n’ont pas beaucoup changé, on se cache encore lorsqu’il est question de maladie mentale. De la honte. Trop de honte et si peu de compréhension. En lisant ce roman, je ne pouvais m’empêcher de voir toute la nécessité d’en parler, toujours plus chaque jour, jusqu’à ce que la maladie mentale soit une réalité acceptée et bien comprise au sein de la société.

Ce livre émeut sur tous les points, entremêlant fiction et vérité, cette écriture de l’intime dévoile la vie de l’auteure à travers le personnage de Sissi jeune et adulte. Son enfance, sa grand-mère qui beugle des insanités, qui lui dicte d’ingérer des Raisin Bran, sa mère folle qui ne veut que mourir et ses déboires pour tenter de contenir la folie. On entrevoit cette envie de se faire mal pour mieux supporter la douleur qui tenaille, cette envie de se donner à tous les hommes, à toutes les femmes pour se sentir vivante, enfin. Pour se sentir dans le monde réel, bien ancrée dans le présent, oubliant les pensées qui font déraper, juste un instant.

« Oui, Mémé, ça a du bon sens de boire comme ça. Ça a du bon sens, parce que c’est du vin qui coule dans mes veines présentement. En temps normal, c’est l’hiver qui coule dans mes veines, Mémé. C’est pour ça que mes os neigent, c’est pour ça que j’ai froid, que j’ai les lèvres bleues mal embrassées. J’ai les lèvres aussi bleues que Laura Palmer. Le froid émane de moi. J’ai froid, Mémé. Je n’arrive plus à me réchauffer. Aucune parole ne me réconforte. Rien n’est assez chaud pour moi. »

Peu importe ce qui est vrai ou non. Peu importe si ce qui est relaté s’est réellement produit dans la vie de Marie-Sissi Labrèche ou pas. Peu importe. Ça n’a aucune importance. Parce que d’une manière ou d’une autre cette lecture nous confronte à une perception méconnue qui mérite d’être révélée au grand jour, qui mérite de ne plus être dans l’ombre de l’incompréhension.

« Je me lance à toute vitesse dans mon grand miroir. Mon grand miroir qui me sert quand je fais l’amour. Mon grand miroir qui témoigne de ma présence pendant que je me fais fourrer. Je brise le miroir en mille morceaux. Mon image disparaît, mais je ne suis toujours pas quelqu’un d’autre. Je suis malheureusement encore moi. Rejetée. Rejetée. Rejetée. Rejetée. Rejetée. Rejetée. »

Du mal-être il y en a à toutes les pages, à profusion. Sissi a un problème de limites, elle ne sait pas où elles se trouvent, comment délimiter ce qu’elle peut ou ne peut pas faire. Elle n’arrive pas à saisir où commence et se termine l’intérieur et l’extérieur. C’est flou. Tout est flou. Elle est bordeline.

La réalité devient autre à travers ses yeux à elle.

J’ai lu Bordeline d’une traite. Les mots glissaient. Les mots me faisaient du bien, malgré leur violence. J’ai compris que d’autres personnes que moi avaient cette impression désagréable d’être à la limite de la folie, ne sachant plus où délimiter le vrai du faux, les pensées paranoïaques de la réalité. J’étais pas toute seule. Sissi n’était pas atteinte d’un trouble de l’anxiété généralisée, mais sa tête lui jouait des tours, comme c’était le cas pour moi. On s’étourdissait les deux à se laisser avoir par le noir dans nos méninges qui brouille tout, tout le temps. Malgré le ton tourmenté porté par le récit, de l’espoir s’en dégage, aussi.

Les pages défilent. Les mots s’ancrent. La lecture est difficile, mais une vie est partagée et cette vie nous dit : t’es pas tout.e seul.e avec tes idées qui dérapent.

Avec ta folie. Tes sentiments qui débordent. Ta tête qui perd le cap.

Et, ça, c’est beaucoup.

Un beaucoup qui – même 17 ans plus tard – trouve écho en nous, dans notre propre folie.

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