Littérature québécoise
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Matricide de Katherine Raymond : la relation mère-fille au-delà du deuil

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Les relations mère-fille représentent un sujet foisonnant dans la littérature, qu’on pense à Borderline de Marie-Sissi Labrèche, à Une femme d’Annie Ernaux, ou à la pièce de théâtre Tout comme elle de Louise Dupré. Avec Matricide, Katherine Raymond s’inscrit dans la lignée des autrices qui ont abordé ce sujet avec brio.

Dans ce premier roman au titre frappant, Katherine Raymond raconte le suicide de sa mère, suicide qui bouleverse l’autrice en sa qualité de fille, mais également en sa qualité de médecin-psychiatre. De psychiatre professionnelle, elle passera à patiente psychiatrique, car ce suicide maternel l’amènera à tenter de mettre fin à ses jours, sans succès. La vraisemblance qui se dégage des propos de l’autrice laisse facilement deviner le caractère d’autofiction du récit.

Rarement ai-je vu autant de thèmes m’interpeller dans un même roman. Les exigences de la maternité, les traitements de la maladie mentale, les déficiences de la relation médecin-patient, l’acceptabilité sociale de la souffrance personnelle, ainsi que le poids de l’image chez les femmes sont tous des sujets abordés au cœur d’une relation mère-fille quasi fusionnelle.

Exploration des contraintes imposées aux femmes

Katherine Raymond aborde de nombreux aspects de la condition féminine à travers son roman. À l’instar de Nelly Arcan, l’autrice est très critique envers le poids de l’image chez les femmes, et présente la beauté comme une sentence dont on ne se libère jamais totalement. Autant la beauté de la mère que de la fille leur est reprochée lors de leur passage à l’acte suicidaire; la nature les ayant dotées d’un beau physique, leur entourage ne comprend pas « pourquoi de si jolies filles voudraient-elles mourir », pour reprendre les mots de l’autrice.

Autre aspect de la condition féminine, la maternité est aussi explorée par l’autrice. Cette dernière dénonce les exigences imposées aux femmes en tant que mères, et l’idéal de perfection maternelle que la société leur impose. Katherine Raymond critique aussi sa propre incapacité à concevoir l’existence de sa mère en dehors de son rôle strictement maternel :

Je ne sais plus parler d’amour sans parler de meurtre, j’ai de plus en plus de mal à nous pardonner, à me pardonner surtout. J’ai aimé la mère alors qu’il aurait fallu aimer le tout. La femme aussi, avec tes nécessités qui étaient parfois plus grandes que les miennes. Qui n’étaient pas celles d’une mère. Je t’ai vue t’assécher en famille. Je t’ai vue souffrir de ne plus être désirée par mon père. D’être oubliée dans cette maison trop grande. Aimer mal, vouloir plus, vouloir mal. Je n’ai pas bronché, j’ai même été satisfaite que ta beauté se ternisse enfin un peu. (p. 128)

Il y a également au cœur du roman une réflexion très intéressante sur les contraintes sociales liées au deuil. À la suite du décès de sa mère, l’autrice refuse d’embellir sa souffrance pour la rendre socialement acceptable aux yeux des autres. Sa douleur peut être crue, virulente, parfois même troublante, mais elle demeure vraie, et c’est ce qui importe pour l’autrice. À travers la dure réalité de sa souffrance, c’est toute la question du regard des autres et des attentes que les autres nous imposent qui est analysée ici.

Une critique acerbe du milieu médical

À la fois professionnelle et patiente du milieu psychiatrique, l’autrice nous livre une grande diatribe contre ce milieu où l’absence d’empathie envers les patient.e.s est perçue comme une pratique exemplaire, et où le traitement des maladies mentales se limite à trouver la combinaison gagnante de différentes pilules à coup d’essais et d’erreurs — une pratique qui amènera l’autrice à mentir à son médecin sur l’efficacité de ces médicaments.

Katherine Raymond remet également en question la prétention des médecins psychiatriques à considérer qu’ils.elles possèdent la vérité, en avouant elle-même qu’il n’y a pas toujours de remède à une maladie et que le.la psychiatre est parfois complètement dépourvu.e à l’égard de certains cas.

Écriture thérapeutique

On sent vraiment le caractère thérapeutique que peut avoir l’écriture dans la plume de l’autrice. L’écriture lui permet d’exorciser ses démons et d’exposer sa souffrance comme elle la sent et la vit, et non pas comme il est socialement acceptable d’exposer sa souffrance. Contrairement à Nelly Arcan, l’écriture permettra à Katherine Raymond de survivre.

En accord avec la lourdeur des thèmes abordés, l’écriture est à la fois percutante, tout en demeurant accessible et simple dans sa compréhension. Le récit n’est pas linéaire; le.la lecteur.lectrice se retrouve propulsé.e à différents moments de la vie de l’autrice, moments dont la temporalité chronologique est difficile à définir. Malgré ce mélange de périodes temporelles, la construction narrative ne génère pas de confusion; le sens du récit se construit à travers ce désordre qui reflète bien l’entremêlement des pensées tourmentées de l’autrice.

Bref, un premier roman fort bouleversant qu’est Matricide de Katherine Raymond. Ce n’est d’ailleurs pas le dernier qu’on lui souhaite d’écrire.

Et vous, avez-vous découvert des premiers romans qui vous ont chamboulé?

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Un commentaire

  1. Ping : Quand le roman aide à accepter la maladie mentale d’un proche | Le fil rouge

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