Littérature québécoise
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Récit de jeunes rescapés

Les glissades d’eau sont souvent synonyme d’euphorie. Elles sont singulières par leur éphémérité et leur authenticité.

Il faut l’admettre ; nager dans l’eau pendant des heures entières n’aura jamais procuré autant de satisfaction à un enfant. C’est le summum du divertissement, le Saint-Graal de nos jeunes étés. 
Mais si, comme moi, vous avez été cloîtré à une vision équivalente à celle de vos grands-parents, les glissades d’eau ont souvent été associées à la terreur. Car contrairement aux autres enfants de votre âge, le divertissement avait ses limites et ses conséquences.

Je garde un souvenir très précis de cette peur constante. Celle de perdre ses lunettes, de devoir s’abstenir d’aller rejoindre mes amis dans la piscine à vague ou celle des nuits précédentes, où mon sommeil cédait à l’angoisse et aux mauvais scénarios déjà envisagés. Malgré tout, de loin ou de près, les glissades d’eau restent gravées dans notre mémoire comme l’équation d’une jeunesse absolue. Car pendant un bref moment, vous vous sentez à la fois en danger et immortel.

C’est d’ailleurs cette idée qui a influencé un roman chorale coécrit par quatre auteurs talentueux qui se sont illustrés par leurs œuvres à la fois uniques et touchantes. 
Publié aux éditions de Ta mère d’abord en 2011, puis réedité en 2016, Les cicatrisés de Saint-Sauvignac est une œuvre qui nous plonge dans l’enfance et dans sa marginalité. Un livre-relais qui signe la collaboration singulière de Sarah Berthiaume, Simon Boulerice, Jean-Philippe Baril Guérard et Matthieu Handfield. 
Certes, un roman qui inspire la légèreté, le dynamisme et la nostalgie. Mais qui nous trompe rapidement par son ton tragique et non-conformiste.

Se déroulant sur une année, le livre se sépare entre 4 saisons. Écrit par 4 auteurs qui nous livrent 4 points de vue différents sur un événement qui aura à tout jamais chamboulé la quiétude de la ville de Saint-Sauvignac.

Les cicatrisés de Saint-Sauvignac
, c’est le récit commun d’une bande d’enfants de Saint-Sauvignac, petit village tranquille et monotone. À l’arrivée de la fin des classes, on promet de transformer la ville par la construction d’un parc aquatique ultramoderne dont l’attraction principale, nommée la Calabrese, deviendra la glissade d’eau la plus à pic en Amérique du Nord. Mais lors de l’inauguration de celle-ci, un fâcheux accident bouleversera la vie de plusieurs enfants ; un clou mal posé au beau milieu de la glissade viendra les déchirer et les écorcher un à un. 
S’ensuivent les traumas psychologiques, physiques, les peurs d’adultes et celles d’enfants, soit la peur de ne plus être aussi cool, de ne pas avoir droit à l’amour ou de devoir renoncer à sa propre liberté.

C’est un projet course à relais d’écriture. On le sent, on le sait, on le lit. Un brillant défi qui somme toute est bien réussi, malgré quelques réserves.

La quête du vrai et du faux

Dès les premières lignes, le ton est donné ; la vérité sort de la bouche des enfants. Ces personnages porteurs et/ou témoins d’un événement tragique sont à la fois attachants, colorés et porteurs de lucidité. Leur sort n’est pas scellé par la naïveté de l’enfance. Bien au contraire, on nous livre un portrait juste et honnête d’enfants en pleine prise de conscience du monde adulte.

À commencer par la première histoire, portée par la talentueuse Sarah Berthiaume, intitulée Printemps. On suit le récit charmant de la cadette Plourde, jeune fille fascinée par son aînée, Chelsea Plourde, plus particulièrement pour ses gros seins et ses tactiques de séduction houleuses incluant des ramens et de drôles de bruits. 
Il faut l’admettre, Sarah Berthiaume réussit à donner le ton et dès les premières lignes, on est captivés, voire même fascinés. Non seulement parce qu’elle installe les personnages, mais aussi parce qu’elle crée une ambiance weirdo et nous offre des protagonistes colorés, décalés et attachants. La rapidité des actions, le tact des personnages et leur degré d’énergie complètement distinct rendent le récit fort, probablement le plus solide des quatre. 
C’est du bonbon pour les yeux. On rit, on est étonné, mais surtout charmé par l’aventure de cette jeune fille qui part à la recherche de sa sœur disparue dans l’ultime quête de faire face à sa propre puberté.

S’ensuit le récit Été de Simon Boulerice, qui vient bien installer l’élément déclencheur de la ‘’Glissadegate’’. Un extrait fidèle à l’auteur, qui nous plonge dans la tête d’un jeune homme mal dans sa propre peau. On y rêve de Marie-Mai, de paillettes et de garçons. Bien que plus coloré, un brin moins terre à terre, le récit nous propose un personnage d’une confiance désarmante. On est touché, frappé par son honnêteté et son authenticité. Simon Boulerice avait d’ailleurs le mandat d’expliquer l’événement tragique. Venant de sa plume, on est désarmé par l’extrait. Un style si lumineux qui décrit un acte extrêmement tragique. La magie de Simon Boulerice est éternelle ; elle opère à tout coup.

Jean-Philippe Baril Guérard nous offre ensuite Automne, un récit plus sombre et réfléchi. L’après-trauma. Il faut l’avouer, le style de l’auteur est particulier. Et malgré le mandat et les personnages enfantins, il réussit à nous livrer un portrait cru et mature de l’enfance. À la limite entre ses romans Royal et Sports et divertissements. On se questionne souvent s’il n’est pas allé trop loin. Mais le risque de nous présenter un personnage à la limite de l’autisme et en quête de la perfection totale nous ouvre une porte sur une autre dimension du roman. Une proposition particulière, certes, mais fort intéressante. Complètement assumé, l’auteur nous offre un ton tranchant avec des personnages plus sombres, moins connectés à leurs émotions. La plume de l’auteur est captivante, comme à tout coup.

Finalement, Mathieu Handfield vient conclure et faire la paix avec le récit Hiver. Une bien drôle de proposition que de nous présenter un enfant convaincu d’être l’enfant de Dieu, mais totalement réussie. Il réussit avec brio à conclure ce que les quatre auteurs ont installé. Et avec un récit aussi touffu, on ne peut que l’admirer. Une histoire décalée, unique et complètement assumée. Une plume magnifique à découvrir sur le champ.

Course à relais

Bien que ces quatre récits soient d’une force incontestable, leur plume amène l’histoire dans diverses directions.  Le tout est efficace, car les auteurs sont tous extrêmement talentueux et  ils se démarquent par leurs styles au fil des récits, mais mis ensemble, on doute par moments. Le tout nous donne l’impression que les auteurs s’envoient des ‘’pins’’ entre eux-mêmes. Par exemple, une proposition de personnage faite par un auteur peut être complètement ignorée dans l’histoire qui suit. Ce qui est très créatif, mais en même temps, on aimerait voir les personnages évoluer dans un sens et vraiment voir l’effet ‘’glissadegate’’ sur chacun d’entre eux.

Les cicatrisées de Saint-Sauvignac est un roman très décalé et marginal. On comprend pourquoi les éditions de Ta mère ont voulu le ramener en premier plan avec cette nouvelle édition. Quatre auteurs qui réussissent à capter l’énergie déployée par la maison d’édition dans chacun de ses romans publiés. C’est un mixte parfait. Mais c’est avant tout un récit troublant, drôle et unique. Un roman fort qui nous offre un portrait de jeunes enfants se rebellant contre les principes, à mi-chemin entre la dépression et la lucidité.

C’est une œuvre charmante qui se savoure en une journée, ou en quatre! Pour découvrir les auteurs, pour lire un récit authentique ou pour se mouiller un orteil dans la piscine en attendant l’été, il faut s’arrêter sur le travail créatif de ses quatre auteurs uniques qui façonnent la littérature québécoise d’aujourd’hui et de demain.

Encore aujourd’hui, je suis excitée et tyrannisée à l’idée de pouvoir emprunter un toboggan pour aboutir dans une piscine. Les parcs aquatiques habitent les rêves de nos cœurs d’enfant à tout jamais, et dans l’ultime espoir de pouvoir transmettre cet héritage, je garde toujours mes lunettes de plongée toutes prêtes, juste au cas où. Car si un âge est requis pour y accéder, aucun n’est limite pour y rester.

Et vous, quelle expérience amour/haine avez vous expérimenté dans votre jeunesse?

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par

Amoureuse de la littérature depuis qu'elle est haute comme trois pommes, Marie-Laurence se décrit comme une grande passionnée des mots et de leurs impacts sur la société. Comédienne à temps plein, cinéphile et musicienne à temps partiel, elle ne sort jamais de chez elle sans être accompagnée d'un livre. Elle est chroniqueuse au sein de l'équipe des Herbes folles, l'émission littéraire de CISM 89,3 FM. Elle partage sa vie entre son ardent désir d'écrire, son amour pour le jeu, ses combats constants pour ne pas repartir en voyage, la politique (parfois elle s'emporte même), George Gershwin et le café, beaucoup de café.

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