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L’éloge de ma fragilité

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tomber en amour

marcher différemment

l’odeur accentuée

d’un carnet tout neuf

y consigner une suite de pulsions inévitables

regarder tout et tout le monde pour la première fois

cette curiosité primitive du corps qui bat la chamade

 

Voilà ce qui se passe certaines fois, lorsqu’un livre se présente à nous. Voilà ce qui est arrivé, pour moi, quand j’ai ouvert Éloge de la fragilité, un essai de Pierre Bertrand. Et maintenant, je garde cap sur une vie qui s’ouvre avec une merveilleuse lucidité. Ma fragilité est géante !

Pierre Bertrand est né à Montréal en 1946. Titulaire d’un doctorat en philosophie des universités Paris-I et Paris-VIII, il enseigne depuis trente-cinq ans au collège Édouard-Montpetit, à Longueuil. […] Quelle place occupons-nous au sein du cosmos qui nous compose et que nous participons à composer? Dans cet essai qui est aussi une méditation sur l’écriture, le philosophe observe les failles et les défaillances de l’homme, ses limites, ses faiblesses, ses fragilités; autant de facteurs actifs et nécessaires à l’élan de toute création[…].

L’envie de répondre

Dès les premières lignes, j’ai senti que j’avais entre les doigts un livre d’une grande intelligence humaine et émotionnelle. J’ai tout de suite eu envie de répondre, de dialoguer, et je me suis mise à écrire. Je partage ici les premières lignes nées de cette première lecture (car il y en aura d’autres). Je vais probablement en parler souvent, maintenant!

C’était à la mi-septembre, j’étais épuisée par la saison estivale; je me suis sauvée sur la plage pour respirer un peu.

Tomber en amour

Quand tu commences à lire un livre et que tu sens que c’est comme tomber en amour. Que ta manière de marcher sera maintenant différente, que les odeurs seront plus accrues, que tu as le goût d’ouvrir un nouveau carnet pour y consigner une suite de pulsions qu’il te fera vivre. Que tu regardes tout et tout le monde pour la première fois.

Je n’ai soudainement plus peur de la mort.

Je me rends compte que je lis bien plus intensément les livres que je ne le croyais. Je tombe amoureuse d’une part humaine qui n’a pas besoin d’être plus construite que ce fragment du monde auquel j’ai droit, de sa vision d’un sujet, d’une époque, de ce qu’elle a à m’offrir.

Je suis assise sur le sable, devant la marée qui monte. Elle sent fort le varech. Je suis entourée de merde et de plumes de goélands. Je suis seule. Et je ne suis pas seule. Je me réveille d’un sommeil, il me semble, sans rêve. J’ai senti l’appel de la mer, comme il arrive parfois très fortement. Il me fallait venir l’entendre de près, devenir avec elle. Qu’a-t-elle à me raconter? Sa crainte du monde ou au contraire, sa détermination à continuer d’être la mer coûte que coûte. Que puis-je lui répondre en retour? Que j’ai peur, que chaque jour qui vient, j’ai peur, encore et encore de tout et surtout de moi-même. Mais je continue d’être et de le devenir, d’évènement en évènement.

Les oiseaux marins ont tellement piétiné le sol qu’il est entièrement texturé autour de moi. J’y laisse aussi une trace, l’éphémère trace de l’instant. La mer se lève par endroits comme une voile gigantesque. Jamais je ne me lasserai. Chaque seconde est à vivre. Je n’en capte que quelques-unes à travers toute mon histoire.

Ce que je raconte, cette énième lucidité, c’est le livre ouvert hier soir qui se trace un chemin à l’intérieur de moi, lissant mon corps comme un nouvel amant. Le livre repose à mes pieds, à mes jambes croisées, face contre sable, petit objet blanc et endormi. Il ne ressent rien du froid qui nous enveloppe avec le jour qui se ferme. Il boit un peu de l’humidité; des moustiques le visitent.

Les vagues deviennent sourdes, presque un chuchotement.

Chaque vague est à la fois une nouvelle vague et une vague très ancienne, grandiose d’histoires dont je ne sais rien.

Chaque vague qui se lève en face de moi me fait peur. Ou alors, je ne sais pas. Elle m’enivre aussi.

La philosophie de la fragilité

C’est par tous les évènements qui nous métamorphosent, tous les défis et les épreuves qui nous blessent et nous altèrent, que « nous devenons ce que nous sommes », ou plutôt que « nous sommes ce que nous devenons » pour parler comme Pindare et comme Nietzsche.

Bien qu’il cite quelques autres philosophes et qu’il s’appuie sur leurs idées, Pierre Bertrand amène ici une écriture simple et accessible, très personnelle et sensible.

Nous ne pouvons devenir qui nous sommes ou être qui nous devenons que parce que, fondamentalement, nous ne sommes pas, mais sommes d’emblée ouverts par tous les événements qui surgissent, du dehors et du dedans, du cosmique et du microscopique. […] C’est par le vide ou le rien d’où nous venons et qui ne cesse de nous trouer que nous avançons, ouverts à ce qui arrive.

Je ne peux pas mourir, puisque la mort est précisément la disparition du moi.

C’est encore l’histoire d’un livre que je voudrais voir dans toutes les mains des gens qui m’entourent, pour qu’ensemble nous puissions parler le même langage pendant un moment.

De ces ouvrages que tu voudrais voir couler à travers tes veines pour rester encore plus longuement au diapason avec eux et le monde. Pour ne pas oublier. Pour ne plus oublier.

Car si le lecteur lit pour voir clair, l’écrivain, quant à lui, écrit au contraire pour voir sombre et obscur, pour explorer des contrées inconnues, pour se perdre en des territoires inexplorés.

Nous écrivons quand nous voulons fuir, sortir de ce qui va de soi, enlever le masque que nous portons, respirer un autre air que celui de l’étroitesse d’esprit et de la mesquinerie qui semble être le propre de toute collectivité, quelle qu’elle soit.

Je suis une femme qui habite un lieu, un territoire. Comme maison, j’ai cet esprit et comme abri, ce corps. Je suis une femme adulte et je passe à l’acte. J’écris. Par quel chaos je frôle le mur, par quels mouvements, choix, évènements, je me fais face.

Pour terminer, je dirais sans détour que mon été fût fortement ébranlé par la lecture de ce livre phare. Il faisait suite aux essais Les luttes fécondes de Catherine Dorion et Le choc amoureux de Francesco Alberoni, deux autres lectures plus que marquantes.

Avez-vous lu un essai durant la saison estivale? Comment vous a-t-il transformé.e?

BERTRAND, Pierre, Éloge de la fragilité, Bibliothèque québécoise, 2014, 212 p.

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par

Louba-Christina Michel est une passionnée. Elle écrit depuis qu’elle sait comment faire et même avant, dans une sorte d’hiéroglyphes inventés. Et dessine depuis plus longtemps encore, elle a dû naître avec un crayon dans la main. Elle est transportée par tout ce qui touche à la culture et dépense tout son argent pour des livres et des disques (hey oui!). Elle prend beaucoup trop de photos de son quotidien, depuis longtemps. Des centaines de films utilisés attendent d’être développés dans des petites boîtes fleuries. Sa vie tourne autour de ses grandes émotions, de ses bouquins, de l’écriture, de l’art, du café et maintenant de sa chatonne princesse Sofia. Après une dizaine d’années d’errance scolaire et de crises existentielles, entre plusieurs villes du Québec, elle est retournée dans son coin de pays pour reprendre son souffle. Elle travaille présentement à un roman et à une série de tableaux.

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