Littérature québécoise
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Les récits de correspondances : entre indiscrétion et fascination

Quand j’étais adolescente, ma meilleure amie avait un chalet à la campagne, où nous passions nos étés. La maison avait appartenu à son arrière-grand-père. Je me souviens clairement d’une photo de son aïeul, accrochée au mur du salon : il posait devant le chalet, assis sur sa vieille chaise berçante, avec sa moustache et son chapeau, le regard au loin. Son regard était énigmatique : on n’aurait su dire s’il était triste, confiant ou serein, mais sa photo avait toujours fait partie du décor alors on ne se posait pas trop de questions… Jusqu’au jour où, par une journée pluvieuse, la mère de mon amie sortit une vieille valise du grenier. En l’ouvrant, nous découvrîmes un trésor : de vieilles lettres, des journaux intimes, des morceaux de correspondance… Le tout soigneusement conservé, nous révéla-t-on, par la deuxième femme de son grand-père. Nous venions de percer une partie du mystère qui se cachait derrière le regard de l’homme sur la photo. Une phrase parmi toutes celles que nous avons lues ce jour-là me revient en mémoire  :

Je suis lié par le secret de mon cœur…

Jardin secret

Lire la correspondance de quelqu’un, surtout après sa mort, peut créer un léger sentiment de culpabilité chez le lecteur : on ne peut s’empêcher d’avoir une pensée pour l’auteur en se demandant s’il aurait été gêné de notre indiscrétion. En même temps, il s’agit d’une forme tellement personnelle d’écriture, qu’elle a également le pouvoir de nous toucher d’une façon particulière. Les mots ne cherchent pas à impressionner, mais à rejoindre la personne à laquelle ils étaient destinés. Ils portent une authenticité que l’on ne retrouve pas dans d’autres formes d’écriture. Ils sont aussi profondément teintés de l’époque dans laquelle ils s’inscrivent. Il va sans dire qu’en tant que lectrice, je dépasse donc souvent cette « culpabilité » pour me plonger dans des récits de correspondance. C’est ce que j’ai fait pour Aller jusqu’au bout des mots, de Paul-Émile Borduas et Rachel Laforest.

« Derrière chaque grand homme, il y a une femme »

Ce vieil adage sonne faux, voire provocant de nos jours. N’empêche qu’historiquement, il s’est souvent révélé vrai. En tombant sur ce livre, à la librairie Pantoute à Québec, j’ai tout de suite reconnu Paul-Émile Borduas, artiste que j’affectionne et auteur du fameux Refus global. Je ne connaissais pas, par contre, la femme qui semblait le regarder sur la page couverture. Ma curiosité était piquée! J’ai découvert rapidement que c’était même elle, Rachel Laforest, qui avait secrètement conservé, pendant des dizaines d’années, leur correspondance et qui était en quelque sorte à l’origine du livre.

Rachel Laforest à Paris, en 1948, avant son divorce.

Qui était Rachel Laforest?

Issue d’une famille bourgeoise (son père est juge à la Cour supérieure du Québec), Rachel Lazure épouse en 1948 un peintre français du nom de Frantz Laforest. C’est par son entremise qu’elle fait la connaissance de Borduas, la même année. Le couple ne signe pas le Refus global, mais gravite tout de même dans le tourbillon causé par sa publication, allant même jusqu’à participer à certaines manifestations. Ensemble, ils ont un fils, Pascal, mais divorcent − chose rare à l’époque − peu de temps après sa naissance. Elle retourne alors vivre chez ses parents avec son enfant. Ce n’est qu’en 1954, lors d’une exposition dans un restaurant de Montréal, qu’elle reprend contact avec Borduas. Leur idylle − et leur correspondance − commencent cette même année, alors que Borduas déménage en France, et dure jusqu’à la mort prématurée du peintre, en 1960. Rachel Laforest ne révélera l’existence des lettres qu’après son propre décès, en 2011. Elle laissera une note à son fils en lui laissant le soin de publier la correspondance au moment opportun.

Être une femme, dans les années 50, au Québec…   

La relation entre Borduas et Laforest est déchirante parce que les amoureux ne seront jamais réunis. Même si je sais que le féminisme est relativement récent au Québec, je n’ai pu m’empêcher de me sentir révoltée contre les pressions sociales qui pesaient contre Rachel Laforest et qui, selon mon interprétation, l’ont poussée à vivre de douloureux sacrifices au plan personnel :

[…] Que croyez-vous donc? Qu’il me suffit d’être à l’abri de soucis matériels pour être heureuse? Je sais, vous m’avez toujours − vous et le groupe − classée parmi les bourgeois avec un mépris que j’ai peine à vous pardonner. Si vous croyez que j’ai accepté cette vie de gaité de cœur, eh bien, non! C’est que j’y étais obligée, et sans [mon fils] il y aurait longtemps que je serais loin d’ici. Je supporte mal l’exigeante sollicitude de ma famille qui me laisse bien peu de liberté.

On sent un décalage avec les propos de Borduas, qui, probablement par sa position d’homme, semble plus enclin à faire fi de ces mêmes pressions sociales :

Écoutez-moi. Oublions tout le monde : les parents, les amis et tant pis pour les candeurs, pour les pudeurs; soyons seul à seul tous les deux dans la plus complète simplicité. Ce ne peut être tout le temps ni toute la vie : je n’y crois plus! Mais, pour les fois que cela nous est donné par les généreux hasards, pourquoi s’y refuser? Pourquoi des restrictions en dehors des, déjà si difficiles, nécessités courantes? Dites!… Amie.

Au début de ma lecture, j’en voulais à Rachel Laforest de ne pas oser être plus courageuse et tout abandonner pour aller retrouver Borduas à Paris. Mais le fait est que ce récit n’est pas une fiction, où une telle décision finit bien selon les volontés d’un auteur extérieur. C’était de sa vie qu’il était question! Et de celle de son enfant! Je ne sais pas si j’aurais été prête, à sa place, à tout abandonner par amour…

Une vie à soi

J’ai achevé ma lecture avec un sentiment d’admiration pour cette femme, Rachel Laforest, dont j’ignorais tout. Son histoire d’amour avec Borduas fut tristement romantique, surtout à la fin lorsqu’elle apprend sa mort : « […] je crois que c’est mon père qui me l’apprend, avec désinvolture, sans se douter de rien », mais le reste de sa longue vie (elle décède en 2011!) semble s’être déroulé dans la résilience et l’espoir. Dans la petite autobiographie que l’on retrouve à la fin du livre, elle dit ceci :

Puis, le temps fait son œuvre. Je n’oublie pas mais la douleur s’apaise. Je reviens tranquillement à moi à la fin de 1961 […] Ce qui m’a sauvée, je crois, c’est de travailler au Musée [des beaux-arts de Montréal] comme guide […] Je rencontre des gens intéressants et m’inscris aux cours d’histoire de l’art. Je visite des galeries, je suis dans mon élément.

Cette idée que ce soit l’art qui l’ait sauvée me touche profondément.

Et vous, prenez-vous encore le temps, à notre époque, d’entretenir des correspondances, autres que numériques?

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3 Comments

  1. Gilles Lapointe says

    Merci pour votre lecture sensible de ces lettres. Je tiens toutefois à corriger un fait. Rachel Laforest n’a pas révélé cette correspondance vingt ans après la mort du peintre comme vous l’affirmez. Ce n’est qu’après son décès, survenu en 2011 que son fils Pascal a pu prendre connaissance des lettres de Borduas qu’elle avait conservées. Elle lui avait laissé un mot, l’invitant à les faire publier lorsqu’il jugerait que les circonstances étaient favorables. C’est ce qui explique leur publication récente chez Leméac en 2017.

    Gilles Lapointe, co-éditeur du livre Aller jusqu’au bout des mots

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    • Camille Morin says

      Bonjour,

      Merci de m’avoir lue et surtout : merci pour cette précision ! Je corrige l’article à l’instant. Je suis un peu gênée car c’est pourtant bien expliqué dans le livre. J’ai beaucoup aimé ma lecture ! J’espère que cela se sent dans mon article. Je suis désolée pour ce léger manque de rigueur. Merci beaucoup de me l’avoir signalé.

      Camille Morin

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