Littérature québécoise
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De vraies grandes résistances : Le jeu de la musique

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Je suis toujours étrangement heureuse d’entrer dans les meilleurs livres dix mois après tout le monde: ça me donne l’impression de les faire durer plus longtemps.

J’ai travaillé un bon bout de temps dans le milieu communautaire. On y trouve de ces personnes coriaces, d’anciennes militantes recyclées en directrices générales, encore brusques dans leurs façons, un peu épuisées, pas capables de lâcher le morceau, pas en guerre avec leur conseil d’administration mais pas loin (ça vient par vagues), magnifiques dans leur détermination et épineuses dans leurs retranchements. Je les ai toujours enviées de savoir ou d’avoir su très tôt où se pitcher. D’avoir su par où commencer et comment continuer. À côté de leur trajectoire, mon propre parcours erratique et franchement pas rapport me semble, même aujourd’hui où je suis contente de faire ce que je fais, d’une inconstance mal avisée. 

Tâtonner et hésiter ; être nostalgique du temps où on pensait être en train d’accomplir quelque chose ; la fébrilité anxieuse et mélancolique de qui veut brasser le monde mais qui ne sait plus comment ; une fatigue existentielle de fin vingtaine. Dans Le jeu de la musique, tout ça est rendu avec une grâce touffue, à la fois riche et agitée. Ici, les mots sont des faiseurs de trouble, de ceux qui confrontent les idéaux à une peine grande comme le ciel, épaisse comme un orage. Ce n’est pas que les personnages de Clermont n’arrivent pas à vivre ; c’est juste qu’elles sont immensément conscientes de ce qui les alourdit. Quand un de leurs amis se suicide, elles comprennent pourquoi. Sa mort n’est pas un élément déclencheur, pas exactement. Mais c’est un rappel. Le quotidien est précieux et dur ; il se brouille quand on le regarde de trop près, quand on essaie de faire abstraction du monde autour ; mais il faut quand même essayer de vivre comme s’il nous suffisait.

[…] j’étais ébahie en songeant : quelqu’un m’a aimée. Quelqu’un m’a aimée à ce point-là. Ça ressemblait à un fantasme, mais c’était la vérité. On pouvait remonter dans le temps, perle par perle, et prouver que ce n’avait pas été un rêve – du moins, que ce n’avait pas été de ces rêves qui, le matin venu, semblent décousus et ridicules. Jess m’avait aimée dans le monde tel qu’il est. Et maintenant, j’allais continuer à vivre. (Ottawa, p. 331)

Les nouvelles de Clermont respirent les unes à côté des autres, donnent son rythme au monde qui traverse le livre. Ici, les textes ne se construisent pas seuls : c’est en les juxtaposant qu’on se prend les doigts dans les filaments d’histoires, qu’on les sent le mieux pulser contre nos paumes ouvertes. J’ai aimé cette structure perméable. On y entre comme dans un lac aux eaux troubles, en s’immergeant sans bien savoir ce qui se trame dans le fond.

J’ai aussi aimé l’amour et l’amitié, de vraies grandes résistances qui ne réussissent pas à tenir la solitude à distance ; j’ai aimé les idées tranchées au couteau, la révolte rigide, cette action-là de se cabrer contre le compromis. J’ai aimé me promener dans les voix des narratrices, si semblables entre elles, comme si elles étaient toutes les échos les unes des autres, prises dans l’incommunicabilité de ce qu’elles partagent pourtant. J’ai aimé être triste avec elles. J’ai aimé la belle lourdeur de cette tristesse, et la lumière qui perce les pages quand, tranquillement, un pied se posant avec hésitation dans un carré de soleil, on en revient.

Quel livre avez-vous eu l’impression de découvrir après tout le monde?

Stéfanie Clermont, Le jeu de la musique, Le Quartanier (2017), 344 pages.

 

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