Littérature québécoise
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Le chavirement de nos cœurs

La peur est une dictature bien présente dans nos existences communes. Elle se cache sous différentes formes étranges. Elle fait de nous des êtres exigeants du moment présent et de ses conséquences immédiates sur nos vies. Cette peur nous rend parfois bestiaux ou même amorphes. Elle fait de nous des êtres humains curieux et aussi sensibles qu’un mollusque.

J’ai la malheureuse tâche de vous affirmer que nous sommes tous une huître. Nous sommes parfois ceux ou celles qui ne peuvent concevoir de s’ouvrir aux autres de peur de tout perdre, ceux ou celles qui ne désirent rien d’autre que de disparaître et de ne déranger personne. Et pourtant, nous trouvons tous le courage de nous ouvrir, d’apprendre et de nous épanouir, car chaque petit trésor en nous a droit à son moment de grâce.

Nous appréhendons la peur plutôt que de l’accepter et de faire d’elle cette vieille amie. Même si elle résonne à nos oreilles comme un vieux cauchemar, elle reste un passage obligé qui, au final, nous permet de nous ouvrir davantage à l’autre. Si la peur nous rend aussi vulnérables, elle demeure le sentiment le plus universel qui soit. Nous l’expérimentons tous et devrons y faire face toute notre vie. La seule façon d’y survivre est d’accepter de vivre avec elle et de la chérir jusqu’à ce qu’elle ne se résume qu’à une petite étincelle au plus profond de nos cœurs.

Par curiosité et par nostalgie, j’ai décidé de replonger dans les écrits de Simon Boulerice, auteur multipolyvalent chouchou des Québécois. Encensé par la critique, Je t’aime beaucoup cependant est l’avant dernier ouvrage de l’auteur paru l’automne dernier chez Leméac. Boulerice nous revient avec un récit ancré dans le deuil et dans les rites de passage qui marquent nos vies, plus particulièrement la fin de notre jeunesse et de notre innocence.

Te chercher parmi les débris de mon cerveau

Il s’agit de l’histoire de Rosalie et de sa meilleure amie, Annie Claude. Disparue depuis neuf ans, celle-ci laisse un vide palpable dans la vie de Rosalie qui, malgré la peur et les blessures, choisit de se reconstruire une nouvelle vie à Montréal.

À l’aube de l’âge adulte, elle découvre son amour pour la littérature et commence à affirmer qui elle est vraiment et ce qu’elle veut réellement. Mais un beau soir, elle apprend à la télévision que les ossements d’Annie Claude ont été retrouvés dans un champ. S’en suivra un profond épisode de noirceur qui poussera la jeune femme à fermer son cœur à quiconque et à ressasser le passé pour comprendre ce qui s’est véritablement passé neuf ans auparavant.

Inspiré du cas de Cédrika Provencher, Je t’aime beaucoup cependant est un roman sur les rites de passage, le deuil et la peur engendrée par celui-ci. Il s’agit d’une œuvre douce et nostalgique qui nous replonge dans les moments forts de notre jeunesse et dans ceux qui ont forgé les adultes que nous sommes devenus au fil des échecs et des moments les plus sombres. 

Fuis-moi je te suis, je te suis fuis-moi

Je t’aime beaucoup cependant est une œuvre qui se raccorde énormément avec les écrits de Boulerice. Travail déjà entamé avec L’enfant mascara, Boulerice continue sur sa lancée des grandes tragédies modernes. Trouvant écho dans le récit de Cédrika Provencher, l’auteur nous offre un récit articulé autour du personnage d’Annie Claude, jeune fille au goût douteux et à l’apparence négligée. Il nous y présente la mémoire d’une enfant peinte de pauvreté, d’échecs et de moqueries. Même s’il s’agit de la meilleure amie de Rosalie, il ne passe pas sous silence l’accoutrement hors du commun de la jeune Annie Claude et les moqueries de ses camarades d’école.

L’élément clé du roman est l’honnêteté des personnages et leur transparence face à leur sentiment et à leur rapport avec les autres. Ainsi, on nous offre une Rosalie par moment agaçante et par moment si vulnérable qu’on aimerait la prendre dans nos bras. Personnage principal du récit, on sent la jeune fille déchirée par les grands chavirements de la vie moderne, soit la rupture amoureuse, la séparation du nid familial, la perte d’un être cher, mais surtout la culpabilité engendrée par la malhonnêteté. Lorsque Rosalie pleure la perte de sa meilleure amie, on y découvre une jeune femme honteuse de ses rapports avec la défunte, ne cachant pas son dégoût et sa peur d’être vue en public accompagnée d’une jeune fille dite pouilleuse.

Si Je t’aime beaucoup cependant s’intéresse essentiellement au vide laissé par la mort, on y aborde en premier plan l’intimidation faite aux jeunes et l’hypocrisie qui pousse plusieurs enfants à « s’entretuer » pour sauver leur propre peau. Bien que subtilement intégrée au récit de Boulerice, cette métaphore reste pour moi l’élément fort du roman. Rarement la perte et la culpabilité ont été si bien expliquées du point de vue d’un enfant.

Je suis tienne > tu es mienne à tout jamais

Se consacrant sur peu de personnages pour laisser la lumière sur Rosalie, Je t’aime beaucoup cependant nous propose des personnages clairs aux buts précis et aux actions calculées. On sent le roman séparé par le rythme des saisons et par la mélancolie que nous procure l’hiver. On suit le cheminement d’une jeune femme cégépienne en quête d’identité et en quête d’amour face à sa propre indépendance. Il s’agit d’un beau portrait sur les responsabilités, la solitude et l’affirmation de ses propres valeurs.

Au cours des chapitres, on découvre une Rosalie troublée, hantée par la peur et par les bouleversements de sa vie personnelle. Mais malgré toute cette vulnérabilité, quelque chose reste empathique chez ce personnage. On la sent éparpillée, partagée par ce désir de lumière et ce sentiment constant de honte. C’est un portrait curieux, qui nous hante certes, mais qui nous questionne sur les profondeurs mêmes du personnage. Il est plus facile de trouver écho dans les personnages l’entourant, soit sa meilleure amie excentrique ou bien ses parents très conventionnels.

S’articulant autour de plus de 200 pages, le roman comporte certaines longueurs marquées par la froideur du personnage principal et l’absence de l’objet de notre curiosité. Malgré qu’il s’agit d’un roman inspiré de la relation entre Cédrika Provencher et sa meilleure amie, on a l’impression que le personnage lui étant dédié n’est que vaguement accessoire.

N’approfondissant pas ou peu la relation entre les deux filles et remettant souvent la faute sur plusieurs déceptions générales, on vient à se demander si l’emploi de cette grande tragédie québécoise n’est pas seulement une façon de capter notre attention. Par le fait même, le roman nous laisse sur certaines questions face aux intentions de l’auteur.

Malgré certaines faiblesses, ce roman reste fort par la plume excentrique et réfléchie de Boulerice. On adore les écrits uniques de l’auteur, captivants du début à la fin, car là réside la plus grande force de Simon Boulerice : il sait trouver la lumière là où tout nous semble éteint et impossible à affronter. On sent l’optimisme et le courage de l’auteur tout au long du roman. 

Aucun doute, l’écriture de Boulerice est unique. Ainsi, le passage sur l’alphabétisation des malheurs nous fait rire et nous émeut par la fragilité de Rosalie. Chacun de nous peut trouver son compte dans les peurs ancrées chez ce personnage, soit celles de perdre ou de trop donner.

Je t’aime beaucoup cependant est un roman à offrir à son jeune soi-même. C’est un rappel comme quoi la douleur est éphémère et l’espoir n’est jamais bien loin de chaque petite parcelle de noirceur. C’est un roman doux, mélancolique et réconciliant.

De plus, l’écriture dynamique de l’auteur nous tient en haleine, si bien qu’on enchaîne les pages les unes après les autres sans pouvoir s’arrêter. Malgré ses thèmes abordés, Boulerice nous offre un de ses romans les plus lumineux et les plus réconfortants. C’est un hymne au cœur brisé et aux procédés pour trouver ces petits morceaux manquants.

Ce roman m’a permis de faire la paix avec une certaine partie de mon passé. Nous sommes rapidement plongés dans l’âge adulte, si bien que nous oublions souvent que la souffrance, l’amour et la douleur sont des sentiments égaux qui méritent tous de faire leur entrée dans nos vies.

Malgré les années, malgré l’expérience et la désillusion, la peur reste implantée en moi et j’espère un jour avoir le courage de l’accepter et de la traiter à sa juste valeur. Je n’ai pas besoin de la refouler, de la distinguer du bien ou du mal. Je n’ai qu’à trouver le courage de l’affronter, l’accepter et… lui fermer la porte au nez lorsque le bon moment se présentera. D’ici là, il y aura les livres pour calmer mes maux. Et je l’espère, à tout jamais.

Et vous, quels livres vous rendent nostalgiques de vos premières peines? 

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par

Amoureuse de la littérature depuis qu'elle est haute comme trois pommes, Marie-Laurence se décrit comme une grande passionnée des mots et de leurs impacts sur la société. Comédienne à temps plein, cinéphile et musicienne à temps partiel, elle ne sort jamais de chez elle sans être accompagnée d'un livre. Elle est chroniqueuse au sein de l'équipe des Herbes folles, l'émission littéraire de CISM 89,3 FM. Elle partage sa vie entre son ardent désir d'écrire, son amour pour le jeu, ses combats constants pour ne pas repartir en voyage, le monde brassicole, la politique (parfois elle s'emporte même), George Gershwin et le café, beaucoup de café.

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