Réflexions littéraires
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Portrait d’un être fictif: Le cas de Prétextat Tach

Il m’est arrivé de tomber amoureuse de pervers fictifs. Bien entendu, il s’agissait d’amour né dans la haine. Or, l’amour et, surtout, la fascination étaient au rendez-vous. D’ailleurs, je vous ai déjà avoué mon penchant pour les méchants (juste ici), mais avec Prétextat Tach, c’est une autre paire de manches. Il n’y a pas de pitié, de victimisation ou de remord. Il n’y a que perversité, vulgarité, et ce, parmi une intelligence inouïe, une répartie grandiose et une désinvolture admirable. Apparemment, j’aime aussi la complexité et la dualité qui habitent certains des êtres que nous sommes.

Pour ceux qui n’auraient jamais eu la chance de faire la connaissance de Prétextat Tach (honte à vous!), il s’agit de l’un des deux protagonistes principaux du tout premier roman d’Amélie Nothomb, Hygiène de l’assassin. Dès mon premier regard sur la chose, celle-ci m’a complètement séduite:

«Quatre mentons, des yeux de cochon, un nez comme une patate, pas plus de poil sur le crâne que sur les joues, la nuque plissée de bourrelets, les joues qui pendent – et, par égard pour vous, je me limite au visage.» (p.20)

Vous ai-je déjà dit que je faisais dans le dégoûtant? Ah oui, juste ici! Or, l’obésité morbide de Tach et son visage d’eunuque ne sont qu’une goutte dans l’océan face à sa laideur morale. Le personnage est vil, méchant, grossier, misogyne et pervers. Nothomb a une telle facilité à faire chavirer mon cœur de lectrice. Si elle n’avait pas inventé un tel personnage, je l’aurais fait.

Comble du bonheur, Tach est un écrivain et pas n’importe lequel, le Nobel de la littérature, rien de moins. Alors âgé de 83 ans, l’auteur cumule 22 romans à son actif, dont un inachevé, Hygiène de l’assassin. Difficile de ne pas reconnaître Amélie et ses 24 romans. Il s’avère que l’octogénaire se meurt d’un cancer des cartilages nommé syndrome d’Elzenveiverplatz. Quelle sophistication! À l’aube de son trépas, l’auteur reclus depuis plusieurs années organise donc des entretiens avec quelques journalistes. Son plaisir: les faire fuir et possiblement, les dégoûter au point que leur corps de puisse résister à l’envie de vomir. Bref, l’art de Prétextat Tach à son apogée:

«Tach roula plein gaz jusqu’à la fenêtre qui donnait sur la rue et eut la satisfaction intense de contempler le malheureux vomir à genoux, terrassé.

L’obèse murmura dans ses quatre mentons, en jubilant:

-Quand on est une petite nature, on ne vient pas se mesurer à Prétextat Tach.

Occulté derrière le rideau de voile, il pouvait se livrer au désir de voir sans être vu, et il vit deux hommes jaillir du café d’en face et se précipiter vers leur collègue qui, les entrailles vidées, gisait à même le trottoir à côté de son magnétophone qu’il n’avait pas éteint: il avait donc enregistré le bruit du vomissement.» (p.46-47)

Tach est lui-même une tumeur, une tumeur qui vous colle à la peau et qui vous contamine. Tach vous ingère comme un serpent apprécie son repas. Tach vous consomme comme une vulgaire viande avariée. Puis, Tach vous digère:

«Lisse comme un foie, gonflé comme son estomac doit l’être! Perfide comme une rate, amer comme une vésicule biliaire! Par son simple regard, je sentais qu’il me digérait, qu’il me dissolvait dans les sucs de son métabolisme totalitaire.» (p.27-28)

Que de plaisir pour moi, lectrice, de passer à travers le corps de ce vieux viscère! J’ai l’impression d’être dans une nouvelle aventure du bus magique. Je vous rassure, Tach ne mange pas seulement les humains qu’il qualifie d’inférieurs et de médiocres, il a également son rituel gastronomique, rituel qui implique de boire un bouillon constitué de couennes, de pieds de porc, de croupions de poulet et d’os de moelle, qui aurait été refroidi afin d’obtenir une texture durcie qui laisse les lèvres luisantes après consommation. Bon appétit!

Bien que l’on sache l’univers d’Amélie Nothomb déjanté et hystérique, nous pouvons nous demander ce qui pousse Tach à s’infliger ce genre de chemin de croix digestif (p.39). L’amour n’est jamais bien loin de la haine. La perte de l’être aimé est à l’origine de cette autodestruction orchestrée par Tach.

Léopoldine, le prénom le plus beau, le plus noble, le plus gracieux, le plus déchirant qui ait jamais été porté (p.167), mais aussi l’amour d’enfance et la cousine de l’écrivain nobelisé.

Portrait de famille: Les parents du jeune Tach meurent dans un accident de voiture alors que le garçon n’a que un an. Les grands-parents maternels adoptent l’orphelin. Dès lors, le garçon emménage dans un magnifique château entouré de forêts majestueuses abritant des lacs profonds et où il fait bon se baigner un soir d’été. Tach est un enfant choyé par ses parents adoptifs, mais également par son oncle et sa tante qui habitent le château familial. Le jeune Tach a deux ans lorsque sa tante, Cosima, met au monde une merveilleuse petite fille, Léopoldine. C’est tout ce qui manquait au monde parfait de Prétextat Tach.

Les années passent et la vie n’a jamais été plus belle. Les deux enfants sont inséparables. Ils vivent dans la luxure ayant à leur disponibilité un royaume et son vaste domaine. Rien ne peut venir ébranler cet exquis bonheur.

Or, comme précisé précédemment, les années passent:

«Léopoldine et vous n’avez jamais connu autre chose que cette vie-là, et pourtant vous êtes conscients de son anormalité et de votre excès de chance. Du fond de votre Éden, vous commencez à éprouver ce que vous appelez « l’angoisse des élus » et dont la teneur est la suivante: « Combien de temps une telle perfection pourra-t-elle durer? » […] Les années passent encore. Vous avez quatorze ans, votre cousine en a douze. Vous avez atteint le point culminant de l’enfance, ce que Tournier appelle la « pleine maturité de l’enfance ». Modelés par une vie de rêve, vous êtes des enfants de rêve. On ne vous l’a jamais dit, mais vous savez obscurément qu’une dégradation terrible vous attend, qui s’en prendra à vos corps idéaux et à vos humeurs non moins idéales pour faire de vous des acnéiques tourmentés. Là, je vous soupçonne d’être à l’origine du projet démentiel qui va suivre.» (p.133-134)

Car démentiel, ce projet l’est complètement. Le fantasme pervers tachtien se met en place et prend la forme de l’hygiène d’éternelle enfance. Tach convainc sa cousine d’adopter une hygiène particulière qui leur permettra de demeurer à jamais dans l’enfance et de cette façon, de ne jamais entrer dans la puberté. Si l’un d’entre eux devaient enfreindre la règle et devenir pubère, il devrait se résoudre à mourir sous les mains de l’autre. Rien de moins.

Les enfants se mettent donc à l’oeuvre. Prétextat et sa cousine ne dorment plus puisqu’ils sont persuadés que la puberté fait son travail durant le sommeil. Pour ne pas dormir, ils boivent des quantités phénoménales de thé kenyan. Ils passent leur temps dans l’eau, étant convaincus que la vie aquatique permet de retenir l’enfance. Leur alimentation devient extrêmement sélective et les aliments qu’ils consomment sont souvent considérés comme impropres à la consommation. Tach croit être en mesure d’atteindre son objectif qui sous-tend un genre d’idéal de pureté dans l’innocence enfantine. En somme, il pense pouvoir éviter à son corps, grâce à l’hygiène d’éternelle enfance, la déchéance et la dissolution.

Justement ces corps changent. En fait, non, ils ne changent pas justement. À 17 et 15 ans, ils sont toujours des enfants:

«C’est très curieux: vous êtes tous les deux immenses, maigres, blafard, mais vos visages et vos longs corps sont parfaitement enfantins. Vous n’avez pas l’air normal, d’ailleurs: on dirait deux géants de douze ans. Le résultat est pourtant superbe: ces traits menus, ces yeux naïfs, ces faciès trop petits par rapport à leur crâne, surmontant des troncs puérils, des jambes grêles et interminables – vous étiez à peindre. À croire que vos délirants préceptes d’hygiène étaient efficaces, et que les vesse-de-loup sont un secret de beauté. (p.149)

Nous ne le dirons jamais assez, mais les années passent… et la nature fait bien les choses. Nul ne peut empêcher la femme de devenir femme. Un matin, un filet d’un liquide rougeâtre vient souiller le lac amniotique de l’Éden des deux enfants. Léopoldine a ses menstruations.

Une promesse est une promesse.

Tach ne peut tolérer que son paradis d’éternité soit souillé par le fluide abject représentant la puberté dans tout ce qu’elle a de plus exécrable. Il décide donc de rendre l’éternité à sa cousine:

«Ma cousine approche du septième ciel. Sa tête s’est renversée vers l’arrière, sa bouche ravissante s’est entrouverte, ses yeux immenses avalent l’infini, à moins que ce ne soit le contraire, son visage est un grand sourire, et voilà, elle est morte, je desserre l’étreinte, je lâche son corps qui glisse dans le lac, qui fait la planche – ses yeux regardent le ciel avec extase, ensuite Léopoldine coule et disparaît.» (p.190)

La strangulation sur le cou sublime de l’amour d’une vie aura été la cause de la déchéance de Tach. Il est sa propre arme d’autodestruction.

Comme tout bon pervers, il se convainc d’avoir fait la bonne chose, d’avoir libéré Léopoldine de la souffrance d’être femme qui l’attendait. Grâce à lui, elle demeurera à jamais dans cet état de perfection.

Créature innocente créée sous les mains de l’étrangleur.

N’ayez donc pas de pitié de Tach. Il est pitoyable, abominable et narcissique, oui, mais ô combien intéressant!

Crédit photo: Michaël Corbeil

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Mais qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance?» (Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris) Les vers de Baudelaire auront été la source de son épanouissement en tant que bizarroïde de ce monde. La poésie, Marika la vit au quotidien à travers tous les petits plaisirs qui s’offrent à elle. Une grimace partagée avec une fillette dans le métro, la fabrication d’un cerf-volant dans un atelier strictement réservé aux enfants, un musicien de rue interprétant une chanson qui l’avait particulièrement émue par le passé, lui suffisent pour barbouiller le papier des ses pensées les plus intimes. Chaque jour est une nouvelle épopée pour la jeune padawan qu’elle est. Entre deux lectures au parc du coin, un concert au Métropolis et une soirée au Cinéma du Parc pour voir le dernier Wes Anderson, elle est une petite chose pleines d’idées et de tatouages, qui se déplace rapidement en longboard à travers les ruelles de Montréal. Malgré ses airs de gamine, elle se passionne pour la laideur humaine. Elle est à la recherche de la beauté dans tout ce qu’il y a de plus hideux. Elle se joint au Fil Rouge afin de vous plonger dans son univers qui passe des leçons de Star Wars aux crayons de Miron en faisant un détour par la voix rauque de Tom Waits et le petit dernier des Coen. Derrière son écran, elle vous prépare son prochain jet, accompagnée de son grand félin roux, d’une dizaine de romans sur les genoux et d’un trop plein de culture à répandre

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