Littérature étrangère
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Les âmes sœurs de Valérie Zenatti, au cœur des vagues violentes qui déferlent en nous

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Parfois, c’est par hasard que l’on découvre un auteur qui va nous rejoindre profondément par son écriture, pour qui on va avoir un coup de cœur. C’est ainsi par grand hasard que j’ai découvert Valérie Zenatti. Ça remonte aux moments du début de ma vie d’adulte où je me rendais presque hebdomadairement à ma bibliothèque de quartier, endroit que je parcourais inlassablement, rangée par rangée, dans l’espoir qu’une tranche de livre particulièrement attrayante attire mon regard. Je n’avais pas d’auteurs écrits sur un bout de papier, je ne cherchais rien, mais j’espérais vraiment trouver quelque chose. Et par son nom de famille qui commence par « z », Valérie Zenatti se trouvait à la toute fin de la dernière étagère, où je me retrouvais nécessairement à chaque fois, après avoir arpenté chacune des rangées, une à une.

J’ai d’abord dévoré En retard pour la guerre, puis Quand j’étais soldate, puis Une bouteille dans la mer de Gaza, dont il a été récemment tiré une adaptation cinématographique. Puis, même si tous ses romans sont à découvrir, par leur grande profondeur et par la finesse de leur écriture malgré leurs thèmes parfois déroutants, c’est finalement avec Les âmes sœurs que l’auteure s’est définitivement gravée dans mon cœur.

Au fil des pages, Lila

Le roman Les âmes sœurs commence par un témoignage passionné mais douloureux, un portrait de la part de Lila à quelqu’un dont on ne connaît pas l’identité, Lila qui vient de perdre Malik, son amoureux, fauché par une moto dans la rue. Elle tente, par ses paroles qui mêlent souvenirs et pensées, de mettre en mots ce qu’il était, ce qui les liait et la façon dont il est parti trop vite, laissant derrière lui un vide irremplaçable.

Je suis passée devant cet immeuble la semaine dernière, j’ai vu votre nom. Il résonne bien. J’ai su que ce serait vous. Que ce serait à vous que je confierais le bonheur infini d’avoir connu Malik, de l’avoir aimé et d’avoir été aimée de lui. (p. 7)

Lila, photographe, regarde le monde à travers sa lentille et possède toute cette facilité pour décoder et décrire les gens qu’elle croise, comme si par son appareil photo elle arrivait à voir en eux. Les descriptions que fait l’auteure sont ainsi belles, intimes, mais presque douloureuses tant elles cadrent bien les personnages. Sa passion l’emmène ensuite rapidement en terrains de guerre, dont Sarajevo, ville à laquelle elle s’accrochera pendant une dizaine d’année, avant de rencontrer Malik.

Je crois que l’ordre chronologique ne me sera d’aucun secours. Une vie se construit pas à pas, jour après jour, mais un portrait, c’est tout le contraire. Lorsque j’appuie sur le déclencheur de mon appareil, je raconte une histoire en commençant par la fin. Je saisis l’instant ultime, j’immobilise une microseconde du présent et ensuite seulement, en découvrant ce que j’ai saisi, je peux deviner ce que racontent les traces fixées sur le papier et tenter de remonter le cours d’une vie. (p. 25-26)

Lila décrit les gens par son regard, et c’est ainsi qu’elle tente de saisir Malik, jusqu’au moment, un jour, où il se ne présente pas au café où ils étaient supposés se retrouver. L’attente, qui dure des heures, ne lui augure rien de bon. Et l’auteure réussit avec justesse à mettre en mots ce moment de doute et de peur qui prend Lila pendant qu’elle attend. Il m’est arrivé aussi, récemment, de m’imaginer ce qui arriverait s’il fallait que je m’effondre dans la rue, que je sois fauchée par une auto alors que je me rendais quelque part pour rejoindre quelqu’un. Combien de temps faudrait-il pour que la personne qui m’attend se mette à sérieusement se demander ce qui se passe, ce temps de battement, d’attente que cette amie ou ami devrait éprouver avant qu’il ou elle sache? La douleur de Lila, mais sa certitude que quelque chose s’était passé – il n’était jamais arrivé en retard ou presque – m’a rejoint à la fois par sa banalité que par sa puissance : cela peut arriver à n’importe qui, n’importe quand, mais quand même, à chaque fois un tel accident est dévastateur, presque meurtrier.

J’ai essayé de me mentir, de penser que je m’étais trompée de lieu, d’horaire. Mais je savais que je ne m’étais pas trompée. Qu’il n’y avait pas de malentendu. Un malheur s’était produit, et cette certitude était comme un poison amer qui se répandait dans mes veines en m’affaiblissant de minute en minute. J’avais un goût de carton dans la bouche. Un nœud dans la poitrine. (p. 28)

À travers Lila, Emmanuelle

Dans le roman, comme un chassé-croisé, nous découvrons après quelques chapitres Emmanuelle, cette mère de famille à la fois aimante, surmenée, mais surtout insatisfaite, assoiffée de quelque chose de plus, même si elle ne pourrait vivre hors de sa famille, loin de ses enfants. Elle lit un livre dans lequel Lila Kovner raconte sa vie, et s’y perd, charmée et ébranlée par cette femme qu’elle admire et qui la trouble. Emmanuelle s’y prend à chercher sa liberté, à parcourir la ville, livre sous le bras, à la recherche de quelque chose qu’elle aurait perdu avec la routine, la famille, et qu’elle semble trouver dans Lila.

Elle se tient au bord de la journée dont elle va prendre possession comme à la lisière d’un pays où tout lui serait accessible. Par où commencer? La terre s’est ouverte sous elle, dévoilant les chemins qui lui manquent cruellement, depuis qu’elle a cru qu’il était sage de renoncer aux rêves. (p. 57-58)

Et c’est ainsi que le roman décrit si bien la connivence qui peut s’établir, l’envie qui peut nous habiter à la rencontre d’un être de papier duquel on se sent si proche. Et au final, on voit bien que les âmes sœurs dont le titre fait référence ne sont pas Lila et Malik sur lequel s’ouvre le roman, ou pas uniquement eux, mais aussi les deux femmes. Le destin croisé de Lila et d’Emmanuelle propose donc alors un souffle pour elles qui, nous l’apprenons dans une fin douce et inattendue, s’accompagnaient déjà dans leur vie à la manière de regards échangés tous les jours, discrètement. La force de cette fin nous confirme le doigté de l’auteure et sa finesse autour de l’histoire qu’elle a construite.

Valérie Zenatti a un talent particulier pour décrire les petits moments, les petites douleurs, les insatisfactions, mais celles que nous vivons au quotidien, en silence, alors que le reste du monde semble tourner sans encombre. Elle nous permet l’entrée au cœur de deux femmes qui ressentent des torrents à l’intérieur d’elles-mêmes, par une écriture à la fois douce et violente qui nous permet de voir avec puissance ce qui les habite. En cela, Zenatti prouve qu’elle a le pouvoir de montrer les petites choses, de les faire émerger, et ainsi on découvre avec quelle grandeur les personnages parcourent leurs vies respectives, ce qui est venu directement me rejoindre.

Dans la même lignée d’une écriture intimiste et profonde, mais avec des thèmes qui rejoignent plus directement la guerre, je vous recommande aussi les autres titres de Valérie Zenatti.

Avez-vous déjà ressenti qu’une auteure arrivait à mettre parfaitement des mots sur des émotions?

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