Les coffrets le fil rouge
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Le jeu de la musique : Entrevue avec Stéfanie Clermont

En septembre, notre choix s’est arrêté sur un livre bien attendu de la rentrée littéraire : Le jeu de la musique. Premier roman de l’auteure Stéfanie Clermont, il fût rapidement encensé par la critique et par les lecteur.e.s, avec raison. C’est une magnifique fresque moderne, un juste portrait de notre génération, que nous offre l’auteure. Ce fût, pour nous deux, un coup de cœur que nous avions grandement envie de partager, malgré la rapide popularité de celui-ci – c’est toujours un risque à prendre lorsqu’on choisi des nouveautés pour les coffrets.

Voici l’entrevue que nous avons réalisée avec Stéfanie Clermont.

Composé d’une trentaine de nouvelles, Le jeu de la musique est qualifié de roman par nouvelles. Comment expliquez-vous cette appellation?

Il s’agit plutôt d’un livre de nouvelles interreliées, ou de ce qu’on appelle en anglais un short story cycle. J’ai écrit le livre comme ça d’abord parce que le genre littéraire de la nouvelle me parle beaucoup et que je compte plusieurs auteurs de nouvelles parmi mes auteurs préférés : Lorrie Moore, Alice Munro, Raymond Carver. C’est une forme qui permet de multiplier les vérités et de jouer avec la distance de la narration. Par exemple, une des histoires se déroule le matin du suicide de Vincent. Je ne sais pas comment il se sent le matin de son suicide, mais je peux imaginer ses gestes, puisque j’ai appris à connaître mon personnage au fil de l’écriture. J’ai donc écrit cette histoire-là à la troisième personne, et dans un style plus descriptif, tandis que d’autres histoires sont à la première personne. Le personnage de Vincent n’est pas un narrateur, c’est l’ami des narratrices, mais je voulais aussi passer du temps avec lui quand il est seul, au plus profond de sa détresse, et jusqu’au matin de sa mort.

Je saute aussi du présent au passé composé selon les histoires, et de la nouvelle classique au poème en prose. Certaines histoires font une page, d’autres presque cinquante. J’ai varié la longueur et le style des nouvelles pour donner son rythme et son relief au livre, pour laisser le lecteur respirer après une longue plongée. J’écris parfois sur un ton cérébral et sardonique, d’autres fois les textes viennent directement du cœur. Les personnages se connaissent tous, ou en tout cas il y a des liens entre tous les personnages du livre, mais tous ne savent pas les mêmes choses. En écrivant une nouvelle, j’entre dans une cuisine au milieu d’une conversation, je révèle ce que je veux révéler, et je construis une histoire qui n’a pas besoin des autres histoires du livre, mais qui vient l’enrichir et qui est enrichie par elles. Je crois aussi que je me suis développée en tant qu’auteure en travaillant la forme de chaque nouvelle, avant d’en venir à les agencer et à les travailler encore pour donner une forme à l’ensemble du livre.

 

La liberté, le désir de vivre et la difficulté de s’épanouir sont au cœur de vos nouvelles et de vos personnages. En quoi ces thèmes vous inspirent-ils?

La tension constante entre le désir de vivre et le désespoir est la définition même de ce qui me pousse à écrire. Ça ne m’intéresse pas d’être cynique, ça ne m’intéresse pas de me refermer sur moi-même. L’écriture est ma façon de dire la vérité sur mon expérience de la vie sans parler de moi comme d’un cas particulier. Plus je creuse dans les détails des expériences, plus je découvre du matériel de fiction, avec des personnages et des situations qui ne sont pas des calques de ma vie, mais que je ressens profondément. C’est ma façon de briser l’isolement, de ressentir et d’offrir de la passion.

Les quatre femmes qu’on suit au fil des nouvelles, Céline, Sabrina, Julie et Kat, ont des amitiés complexes et sont toutes féministes. En quoi l’amitié vient-elle les sauver ou mettre un baume sur leurs épreuves?

Elles ont une compréhension commune du monde, elles peuvent compter les unes sur les autres. Cependant Céline et Sabrina ont évolué dans un milieu politique où l’idéologie n’est pas toujours accompagnée de sensibilité, de nuances, et elles font des erreurs, comme tout le monde. Elles ont délaissé Julie parce que celle-ci ne s’intéressait pas comme elles à la révolution. Céline clame haut et fort ses idées féministes, mais elle n’arrive pas tout à fait à appuyer sa colocataire Kat dans sa guerre contre une propriétaire raciste et pleine de préjugés envers les mères monoparentales, une réalité que Céline ne peut pas comprendre.

Au fil du livre, et en réaction au suicide de Vincent, Sabrina, Julie, Céline et Kat comprendront que l’amitié est ce qu’elles ont de plus précieux, et qu’il y a quelque chose de très subversif dans le fait de prendre l’amitié au sérieux. Dans « L’employée », Sabrina déplore que ses amies disparaissent une à une sous des montagnes de relations de couple et d’études universitaires ; en même temps, elle-même se réfugie dans une histoire d’amour impossible et se déteste d’avoir abandonné ses études, de ne pas s’épanouir par le travail. Dans un monde où les relations de couple, la carrière et les études sont les marqueurs les plus puissants du statut social, celles qui ne s’y retrouvent pas ont besoin d’autre chose. Cette autre chose, pour mes personnages, c’est la nature, c’est l’art, c’est la révolte – mais c’est surtout l’amitié, ou l’amour qui déborde de la forme du couple.

Il y a dans vos nouvelles un regard sincère sur les épreuves traversées par vos personnages et leur difficulté à s’épanouir, à devenir adultes (ou à réaliser leurs buts de jeunesse). Pensez-vous que ces thèmes sont propres à notre génération ou qu’au contraire, toute génération est habitée d’un grand désir de liberté?

Je ne peux pas parler au nom de tous ceux qui ont mon âge, et je ne sais pas à quel point les réalités de mes personnages s’appliquent aux plus vieux ou aux plus jeunes. C’est sûr que pour les gens de ma génération, les idéaux de carrière et de stabilité économique que nous ont fait miroiter les générations précédentes ne se matérialisent que rarement, et je pense que c’est assez commun de se sentir inaccompli en se comparant à nos parents quand ils avaient notre âge – en même temps, je parle ici d’un idéal de la classe moyenne, qui ne s’applique tout simplement pas aux personnes issues de la classe ouvrière, dont les parents ont toujours travaillé fort et eu des emplois difficiles. Mon père était le premier de sa famille à fréquenter l’université. Il a entamé à vingt-deux ans une carrière qui durerait plus de trente ans et, à vingt-quatre ans, ma mère et lui étaient propriétaires d’une maison. Cette situation est impensable pour moi, à cause des raisons qu’on connaît, l’explosion de l’immobilier, l’érosion du filet social, etc. Mais je tiens aussi à dire que les personnages de mon livre appartiennent à un milieu politique particulier, où ils ont développé une définition de l’épanouissement qui leur est propre : ils aimeraient voir le capitalisme s’effondrer et le Canada se décoloniser, créer des communautés solides et autonomes, subvertir les rapports de genre, désapprendre le racisme, cultiver des légumes et se guérir par les plantes. À vingt ans, ils trouvaient ça réaliste et ils étaient enivrés par l’idée d’essayer. À l’aube de la trentaine, leurs convictions politiques se brouillent un peu, ils sont fatigués. Ils en sont à chercher à la fois l’approbation de la société et une façon, si elle existe, d’en sortir enfin.

Comment s’est déroulé votre processus créatif? Les nouvelles ne sont pas présentées en ordre chronologique, de quelle façon avez-vous écrit et choisi l’ordre de celles-ci?

Au début, il n’y avait pas d’idée d’ensemble. J’ai rassemblé les textes et les poèmes que j’avais griffonnés au cours des trois ou quatre dernières années et je les ai tapés à l’ordinateur. Puis, je me suis donné un régime d’écriture assez strict, où j’écrivais tous les jours en me forçant à avancer même si je n’aimais pas ce qui sortait. J’ai fait lire un recueil d’une cinquantaine de pages à quelques amis en leur demandant de me faire des commentaires. Ceux-ci m’ont aidée à voir les thèmes à creuser. À la deuxième écriture, j’ai séparé les textes de façon assez didactique, par thème. C’est cette version que j’ai envoyée au Quartanier. À la suggestion des éditeurs, j’ai ensuite approfondi et rallongé certaines histoires et j’ai ajouté d’autres poèmes en prose. À cette étape-là, mes personnages ont comme pris vie et j’ai écrit des choses que je ne me rappelle pas avoir écrites, comme guidée par eux. Avec l’aide de mon éditrice, Alexie Morin, j’ai réorganisé les textes selon un ordre plus organique, et je suis très heureuse du résultat. Il y a une résolution à la fin du livre, et je pense qu’il va en s’approfondissant, même si l’âge des personnages saute de l’adolescence à l’âge adulte à l’enfance jusqu’à la fin.

Le suicide de Vincent est l’un des événements les plus fondateurs du récit de ce groupe, il crée des liens entre les différentes nouvelles, pourquoi avoir choisi ce drame comme point d’ancrage pour raconter la vie du groupe?

Le suicide est l’envers du livre, et en même temps son thème principal. Les amies de Vincent ne se demandent pas : pourquoi ? en apprenant la nouvelle. Elles sont profondément blessées par sa mort, mais elles comprennent pourquoi, et le livre est une réflexion là-dessus : je comprends pourquoi, et pour moi la vie, ou le désir de vivre, n’est pas tant le contraire du suicide qu’une façon de voir le monde, de creuser dans les souvenirs et la violence jusqu’au point où on comprend très bien que la vie, ça donne envie de mourir. Pour moi, il n’y a pas d’autres façons d’avancer. Je ne peux pas vivre, je ne peux pas guérir en essayant de me convaincre que le viol, l’abus, la domination, ce n’est pas si pire que ça, ou qu’il suffit de ne pas y penser. Je ne peux vivre qu’en me disant : oui, c’est si pire que ça. Je vais aller au fond des choses, je vais rencontrer celles qui ont vu la mort et qui sont encore ici, et je vais leur confirmer que ce qu’elles ont vécu, ça donne en effet envie de mourir, mais que si elles veulent rester, je reste moi aussi.

 

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Le fil rouge est un blogue littéraire créé par deux amies, Marjorie et Martine, toutes deux passionnées par la littérature et par les vertus thérapeutiques de celle-ci. Notre approche face aux bouquins est liée à la bibliothérapie, car nous pensons sincèrement que la lecture procure un bien-être et que les oeuvres littéraires peuvent nous aider à cheminer personnellement. Nous tenons aussi à partager notre amour pour les bouquins, l’écriture, la création et sur les impacts positifs de ceux-ci sur notre vie et notre bien-être. Notre mission première est de favoriser la découverte de livres et de partager l’amour de la lecture, car ceux-ci peuvent avoir des impacts sur nos vies et sur notre évolution personnelle. Que ce soit le dernier roman québécois qui fait parler de lui, le vieux classique, le livre de cuisine ou bien même le livre à saveur plus psycho-pop, chez Le fil rouge, on croit fermement aux effets thérapeutiques que peuvent apporter la lecture et la littérature. Voilà pourquoi les collaboratrices et les cofondatrices se feront un plaisir de vous faire découvrir des bouquins qui leur ont fait du bien, tout simplement.

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