Littérature étrangère
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Ce qui dérange et bouleverse

Le pouvoir des livres est unique. Ils nous permettent de s’évader, de découvrir de nouveaux univers et de nous émouvoir devant autant d’imagination. Mais lorsque les livres prennent une plus grande ampleur et réussissent à se tailler une place dans nos vies personnelles, on se remet soi-même en question. Car lire nous permet avant tout de nous repositionner, de s’arrêter et se demander si nos envies, nos perversions et nos forces sont réelles. Certains livres changent notre perception de ce qui nous entoure de manière concrète. Ils allument en nous ce sentiment de sincérité face à notre propre confiance, mais surtout ils nous permettent de mieux comprendre notre entité, ce combat qui nous habite en tant que femme et avant tout en tant qu’être humain.



C’est le cas du dernier objet littéraire de Maggie Nelson, Les argonautes (The Argonauts). Parue en 2015, cette œuvre à la fois mi-essai et mi-autofiction nous plonge dans diverses thématiques sans genre et sans nombre qui amènent une réflexion profonde sur l’art, la tendresse et la production sous toutes ses formes. Magnifiquement traduit par Jean-Michel Théroux, Les argonautes est une œuvre bouleversante qui ne laissera personne indifférent.


À bien des égards, Les argonautes est une œuvre complète qui soulève beaucoup de questionnements sur un tas (j’insiste, un tas) de thèmes. 
Valsant entre l’anecdote comique, le sarcasme et l’engagement, on nous offre un livre complexe et sincère, tantôt découpé par des histoires personnelles, tantôt par l’opinion de philosophes et activistes de tout genre.

Plus nombreux seront les questionnements

Si les thèmes sont variés, on y trouve tout de même une ligne conductrice claire et honnête. Chaque sujet et chaque thème a sa propre pertinence. À commencer par la question du genre féminin/masculin. L’auteur, partageant sa vie avec l’artiste Harry Dodge et se positionnant en faveur du mouvement LGBT, nous plonge dès les premières lignes dans un monde unique, insistant sur la découverte du corps sans genre. Ainsi, Maggie Nelson nous ouvre le monde sur l’univers queer. Dès les premières lignes, on est curieux, fascinés d’en savoir plus, de découvrir davantage sur cet univers extrêmement médiatisé depuis quelques années. On a beau évoluer avec l’homosexualité, la bisexualité, la transsexualité et être 100 % ouverte à ces expériences, Maggie Nelson nous bouleverse par ses propos francs. Comme si notre vision était altérée par tellement de choses, alors que le mouvement LGBT est la chose la plus honnête et la plus sincère de la dernière décennie. Si bien que même si l’œuvre s’articule intensément autour du mouvement queer, on aimerait en avoir davantage, comprendre cette démarche de l’intérieur pour en finir une fois pour toutes avec le genre, en tant que société .

Une vie pour soi & autres


De plus, avec sa plume atypique, Maggie Nelson nous parle de l’amour fou, du sexe et de la famille sous toutes ses facettes. Elle nous offre sa perception et ses expériences par le biais de sa relation avec l’artiste multidisciplinaire Harry Dodge et du gender fluid. Cette famille exceptionnelle traverse différentes épreuves au courant de l’œuvre, à commencer par le changement de sexe de Harry, et la naissance de leur premier enfant, Iggy. Ainsi, on assiste à des moments empreints de déchirements moraux, de remises en question, mais surtout, un plongeon dans le vide sans précédent. Fragile et à la fois complètement assumé, l’auteur réussit à ouvrir les portes de nos propres esprits. On est à la fois impliqué, tout en étant un peu pervers.

Un des points marquants de l’oeuvre est la force avec laquelle l’auteur réussit à tracer des parallèles percutants, particulièrement à la toute fin, lorsqu’elle nous plonge dans l’accouchement de son garçon, mais aussi dans l’univers parallèle de la mort imminente de sa belle-mère. Altéré sur plusieurs pages, ce passage nous rend si sensible à la vie humaine, à la délicatesse et la fragilité du temps qui nous est alloué et à celui des gens qu’on aime. Se questionnant sur l’héritage qu’un parent doit léguer à son enfant, qu’il soit émotif ou intellectuel, Maggie Nelson ouvre un dialogue intéressant sur la fécondité.

« Ne pas produire et ne pas se reproduire, disait mon ami. Mais en vérité, la reproduction n’existe pas, il n’y a que des actes de production. Pas de manque, que des machines désirantes. »


Ces thèmes sont abordés avec une sincérité percutante, parfois dérangeante. Même si on y aborde la souffrance et la peur, il faut tout de même avouer qu’une lumière émane de l’œuvre. On rit par sa brutalité, par ses manières et ses anecdotes de tous genres. Maggie Nelson s’ouvre complètement à nous, et même si nous ne la connaissons que très peu, on sait que tout ce qui est abordé dans l’œuvre est vrai et ressenti. Abordant même la peur de répercussions de ses écrits, on lui est reconnaissante de se laisser aller et d’abattre les barrières du «politically correct».

Sans genre et sans nom



Il faut l’avouer, dès le départ, on est un peu perdu par la forme du livre. Mais la toute fin nous prouve encore une fois à quel point ce livre est surprenant et curieux. Sans chapitres, sans découpage concret, on a l’impression de livre un drôle d’objet, se rapprochant ironiquement d’un mémoire, mais trop détaché pour l’exercice. De plus, Maggie Nelson nous propose que les auteurs de ses nombreuses citations soient indiqués en marge, mais sans appareil critique à la fin de l’ouvrage. Choix qui fait tout son sens quand on termine notre lecture. 

On est parfois perdu par tous ses mots, toutes ses pensées qui vont dans tous les sens, mais malgré ce torrent, on termine le livre serein. Comme si on ne savait pas où trop se placer tout au long de ces 200 pages, mais qu’au final, l’empreinte du livre déteint sur nous.

À la fois brillante, comique et surprenante, Les argonautes est une œuvre inclassable qui dérange par sa nécessité et son franc parler. Un livre que j’ai particulièrement aimé pour sa non-forme, sa marginalité et l’inconfort auquel il peut parfois nous soumettre. C’est une vraie remise en question de toutes ces choses qu’on ne nomme pas, qu’on ne réussit pas à admettre et à affronter. 


Plusieurs jours après ma lecture, je me suis demandée comment parler de cette œuvre. J’avais la certitude profonde que ce ne serait pas assez, que les écrits de Maggie Nelson étaient trop importants pour simplement écrire que j’avais aimé ma lecture. Car certes, je l’ai appréciée, mais plus important, elle m’a dérangée. Et c’est là que réside la force des livres. Car une lecture, même réconfortante, se doit de nous ébranler. Le pouvoir des livres est remarquable, et parfois incompréhensible. Il est simplement là, dans notre cœur, notre corps et notre esprit. Il agit sur nous, sans raison apparente, et pourtant, on sait qu’il sera le début de quelque chose de différent.



Et vous, quelles œuvres vous ont particulièrement marqués ?


Le Fil Rouge tient à remercier les éditions Nota Bene pour le service de presse.

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