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Conversation sur la dictature du bonheur

Capture d’écran 2015-06-02 à 18.16.47Quand Martine et moi avons entendu parler de la sortie imminente de La dictature du bonheur de Marie-Claude Élie-Morin, il était évident que nous allions toutes les deux le lire. Puisqu’on a toutes deux apprécié notre lecture et que nous avons beaucoup à dire sur le sujet, nous avons décidé de construire une réflexion sous forme de discussion autour de l’oeuvre, du bonheur et de la psychopop.

“ L’industrie des coachs de vie, du développement personnel et du self-help est plus florissante que jamais. Le bonheur est devenu un impératif, au même titre que la minceur et le succès professionnel. Santé physique, équilibre mental, vie de couple, finances : on met constamment en avant la nécessité d’avoir toujours une attitude volontaire et « positive », parfois au mépris de la réalité. Marie-Claude Élie-Morin l’a réalisé de la manière la plus intime qui soit au décès de son père. Dans ce livre, elle expose avec humour et discernement les vicissitudes d’une manière de penser qui fait que beaucoup de gens en arrivent à se blâmer d’être malades, malheureux, seuls ou pauvres. À force de nous répéter que nous sommes les seuls artisans de notre bien-être, la dictature du bonheur ne serait-elle pas en train de nous isoler des autres et de nous couper de nous-mêmes ?” 

(Quatrième de couverture)

Martine : Déjà, il faut le dire, notre vision de ces livres de psycho-pop est à la base bien différente. J’ai travaillé longtemps dans une librairie et j’avoue que je me faisais un malin plaisir à rigoler des clients qui achetaient des livres aux titres prometteurs de bonheur et de succès. Je trouvais et je trouve encore qu’il y a quelque chose de facile dans le fait de penser qu’en lisant un livre, on obtient automatiquement ce qu’on veut. Même si je crois vraiment aux bienfaits de la lecture, on est quand même dans un blogue qui valorise la bibliothérapie, il y a quelque chose de marketing/mensonger dans cette façon d’offrir des livres, promesses de bien-être. Et puis, Marjo est entrée dans ma vie (haha) et elle avait une attirance envers ces livres et comme je sais qu’elle a de bons goûts littéraires, je me suis mise à m’intéresser un peu plus à ce genre. Sans nécessairement en lire quotidiennement, je me suis surprise à adorer le livre L’art de la simplicité de Dominique Loreau. Il est clair que ce n’est pas le livre le plus psy-pop du monde, mais cela m’a réconciliée avec les livres de développement personnel, sans toutefois anéantir ce petit malin plaisir à rigoler en voyant des titres tels que Le bonheur en 10 étapes dans une librairie. Gros préambule pour simplement dire que nos visions étaient à la base différentes. Alors, toi Marjo, c’était quoi, à la base, ta vision de ces livres de psychopop qui, comme le titre de l’ouvrage le dit, deviennent des dictateurs du bonheur ?

Marjorie : Justement, j’ai écrit un article là-dessus il y a un moment parce qu’il y a des moments dans ma vie où je me suis dit que ce type de livres allait être ma solution miracle, mais c’est pas long que j’ai déchanté. Avec le temps, je suis vraiment devenue plus critique envers ce type de lecture et je fais de meilleurs choix. Pour moi, lire des livres de développement personnel ça ne veut pas dire acheter tout ce qui sort et qui s’appelle 5 façons d’être heureux ou bien Les hommes viennent de mars, les femmes de vénus. Je pense qu’il y a vraiment des ouvrages qui peuvent nous faire réfléchir différemment, même s’il ne faut pas prendre tout ce qui est dit pour du “cash”. C’est plate qu’il y ait une connotation négative autour de ça, mais je n’y suis pas imperméable, je dois avouer que j’ai déjà acheté un sac cadeau en même temps que des petits livres de développement personnel pour que le caissier ne pense pas que c’était pour moi; maintenant que j’y repense, c’est ridicule, mais j’avais honte pour de vrai! Je pense que c’est important d’être critique dans nos choix de lecture, peu importe le type de lecture qu’on fait, mais je ne crois pas que c’est mal de vouloir lire des trucs pour apprendre à se connaître. Justement, dans le livre, Marie-Claude Élie-Morin est assez critique par rapport non seulement à la psycho pop mais aussi à tout le mouvement de pensée positive, de gratitude et “toute le kit”. Qu’est-ce que tu penses de son point de vue et de son approche ?

Martine : C’est ça qui m’a entièrement rassurée en lisant le résumé de l’oeuvre! Marie-Claude Élie-Morin ne semble pas dupe et elle comprend vraiment le double danger de ces lectures-promesses de bonheur. Elle reste critique et analyse avec intelligence ce type de publications. Moi aussi, je pense qu’il n’y a absolument rien de mal à chercher, à explorer davantage les différentes manières de penser ou de concevoir la vie et si cela passe par les livres de développement personnel, pourquoi pas? Le soucis arrive quand on a l’impression et la pression de devoir attendre cedit bonheur et cette grande zénitude ! L’auteure est bien placée pour en parler, car son père en était un grand fan. Il vivait une vie extrêmement équilibrée et prônait un mode de vie des plus positifs et apaisants, et ce malgré qu’il était atteint du cancer. Je ne sais pas ce que toi tu en as pensé, mais moi ça m’a impressionnée de voir à quel point le père de l’auteure était un homme positif et qu’il croyait réellement avoir un pouvoir sur sa destinée. Je trouve ça vraiment beau d’avoir tant confiance en soi et en ses capacités. Ça me fait penser à David Serban Schreiber qui écrivait des livres qui prônaient une guérison et qui est finalement décédé des prises de son cancer (même si je sais qu’il en a aidé plusieurs). Reste tout de même que je suis critique encore, vis-à-vis ces modes d’emploi. Mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit vraiment pour certains de baumes sur leurs maux et leurs vies. Ah les paradoxes! Toi, t’en as pensé quoi du côté personnel de l’essai ?

Marjorie : Au début, j’ai été surprise parce que je ne pensais pas du tout que l’essai allait prendre ce ton. J’ai ressenti à certains moments qu’il y avait une espèce de réticence, peut-être une colère, face à tout ce qui a trait à la sphère de “ l’extrême bien-être” auquel son père s’adonnait et c’est comprenable parce que son père était dans un extrême certain. Je pense que le côté personnel du livre est super important parce que c’est ce qui motive sa démarche et c’est vraiment complémentaire à tous les faits et études dont elle parle. Malgré tout, jamais elle ne dit qu’elle est contre tout ça, c’est plus une question de mise en garde de ne pas, justement, tomber dans les extrêmes, de ne pas se dire que tout ce qui est “bien-être” comme le yoga, la méditation, manger végé, cru, vert, tout ce qui est spirituel, “new age” , psychopop, sont des solutions miracles ou des solutions complètes, car ce n’est pas le cas, mais c’est super facile et tentant de voir ça, ainsi parce que je crois que tout le monde voudrait bien avoir une solution miracle à ses maux. C’est un des premiers essais que j’ai lus qui est vraiment axé là-dessus et je trouve ça à la fois intéressant et important d’avoir quelqu’un qui le fait. Quelqu’un qui met le pied à terre et qui ose dire que la quête constante du bonheur, ça ne mène pas nécessairement là où on veut aller. Qu’est-ce que tu penses de l’importance d’écrire là-dessus pour contre-balancer avec l’ultra abondance de livres sur le bonheur facile ?

Martine : Je trouve ça super important et fascinant. J’avais d’ailleurs écrit un article suite à mon visionnement du documentaire Happy pour savoir ce que c’était au final le vrai bonheur. C’est vrai qu’on vit dans une société où le bonheur est promis à toutes les sauces et pas seulement en lien avec les livres. Les publicités nous disent que de posséder tel ou tel machin nous rendra plus heureux. C’est un peu dans ce sens-là que je veux ENTIÈREMENT contrôler mon approche face au bonheur. J’ai pas envie de me faire vendre une vision ou une manière miracle pour l’atteindre et je trouve nécessaire qu’un essai comme celui-ci soit publié dans une société comme la nôtre. Marie-Claude a su mener des recherches vraiment importantes pour écrire cet essai tout en apportant sa propre vision des choses et c’est ce qui fait, je pense, tout l’intérêt de l’ouvrage! Finalement Marjo, je pense que l’important est de toujours faire des choix conscients, éclairés et réalistes en ce qui concerne ce monde de la publication psychopop. Il faut rester critique surtout!

Marjo: Tu as tellement raison. Le bonheur préfabriqué, non merci, mais c’est vraiment dur d’y résister. Des fois on accroche vraiment et on se dit qu’on a besoin de tel ou tel truc et c’est dur de faire la part des choses entre ce qui rend heureux et ce qui comble un besoin matériel. Je pense aussi que c’est super important que les gens se réveillent un peu face à ça, parce que le bonheur devient de plus en plus une marque de commerce. Je pense que je suis plus sensible à ça que toi, peut-être un peu plus influençable face à tout ce qui devient une “mode” dans le milieu du bien-être, alors d’avoir d’autres points de vue ça fait du bien et ça remet les idées en place. J’ai trouvé que le livre était vraiment critique justement, mais sans jamais pencher ni trop d’un côté ni trop de l’autre. J’ai aimé qu’à la fin elle ouvre une porte à certains aspects comme la méditation et les techniques de relaxation et d’observation qui, justement, ne font pas de fausses promesses.

Martine : Oui vraiment ! Parce qu’on peut rester critique même en cherchant un peu plus de zénitude ou de bien-être! L’équilibre, encore une fois, c’est la clé! En tout cas, je pense qu’on est d’accord toutes les deux pour dire que La dictacture du bonheur, c’est À LIRE pour approfondir sa réflexion sur cette mode psychop!

Marjo : Oui ! Équilibre, c’est vraiment LE terme central, je pense. Comme quand on dit que la modération a bien meilleur goût. La dictature du bonheur c’est vraiment une belle réflexion sur les dangers de la capitalisation du bonheur et du bien-être. Puis aussi, sur à quel point on pense parfois avoir le contrôle sur ce qui nous arrive dans notre vie avec des trucs comme ça quand, pour la maladie surtout, on a rarement autant de contrôle qu’on le croit.


La dictature du bonheur, Marie-Claude Élie-Morin, VLB Éditeur, 2015, ISBN : 978-2-89649-627-3

 

 

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Le fil rouge est un blogue littéraire créé par deux amies, Marjorie et Martine, toutes deux passionnées par la littérature et par les vertus thérapeutiques de celle-ci. Notre approche face aux bouquins est liée à la bibliothérapie, car nous pensons sincèrement que la lecture procure un bien-être et que les oeuvres littéraires peuvent nous aider à cheminer personnellement. Nous tenons aussi à partager notre amour pour les bouquins, l’écriture, la création et sur les impacts positifs de ceux-ci sur notre vie et notre bien-être. Notre mission première est de favoriser la découverte de livres et de partager l’amour de la lecture, car ceux-ci peuvent avoir des impacts sur nos vies et sur notre évolution personnelle. Que ce soit le dernier roman québécois qui fait parler de lui, le vieux classique, le livre de cuisine ou bien même le livre à saveur plus psycho-pop, chez Le fil rouge, on croit fermement aux effets thérapeutiques que peuvent apporter la lecture et la littérature. Voilà pourquoi les collaboratrices et les cofondatrices se feront un plaisir de vous faire découvrir des bouquins qui leur ont fait du bien, tout simplement.

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