Littérature étrangère
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Nos vies parallèles

L’amour. Ou plutôt cet ardent désir de posséder, de donner et de désobéir à notre conscience pour laisser nos maux nous guider. Cet état qui nous enivre ou nous envenime, qui désamorce tous nos processus de défense et nos convictions les plus creuses. Cette emprise qui réchauffe chaque parcelle de nos corps, qui fait de nous des êtres à la fois puissants et vulnérables. Ce drôle de sentiment qu’est l’amour… Lorsqu’on l’accepte, on sait déjà qu’il n’y aura plus aucune chimère semblable. Car l’amour n’est pas une continuité, c’est une histoire unique. Le passé, le présent et le futur ne s’appliquent plus. L’amour est intemporel.

Et puis il y a aussi le premier. Celui qui nous définit, qui nous semble impossible à affronter. C’est celui qui nous hante encore aujourd’hui, à moitié éveillé de ce mélange d’émotions. On ne s’en remet jamais complètement.

Bien que conscients du pouvoir de cet éloge, nous refoulons souvent notre élan sentimental. De peur d’avouer mes faiblesses, j’ai très longtemps boudé les romans pouvant susciter ce genre d’éveil en moi. Car la peur d’aimer en soi est bien pire que celle du geste. S’embraser, s’entrelacer et se séparer ne nous inspire plus. Comme si tout avait été dit et écrit sur l’amour. Comme s’il n’y avait plus d’espoir de lire un jour un roman sans pudeur sur ce qui, au quotidien, nous inspire.

Et pourtant, à mille lieues de nos préjugés se trouvent souvent ces petites perles bien cachées, déterrées pour nous par certains génies de la littérature et du septième art. Intriguée par les critiques élogieuses du roman et de son adaptation cinématographique, je me suis laissée bercer par Call me by your name, de André Aciman. Portée à l’écran par Luca Guadagnino, l’œuvre risque de faire couler beaucoup d’encre durant la prochaine saison des prix du cinéma les plus prestigieux. J’y ai découvert un roman violent de vérité, porteur d’une beauté sans égale. Hymne à la passion, à l’art et à l’Italie, Call me by your name est un roman sur le passage de l’enfance à l’âge adulte, mais surtout sur la fin de l’innocence.

We are not written for one instrument alone ; I am not, neither are you.

Elio, Elio… Je me souviens de tout.

Les années 80. Au nord de l’Italie, le jeune Elio, dix-sept ans, passe l’été en compagnie de ses parents dans la villa familiale. Ils sont beaux, intelligents et accueillants. Vient s’installer à son tour Oliver, jeune universitaire américain de 24 ans, pour y travailler un manuscrit. Au cours des six semaines qu’ils vivront ensemble, Elio et Oliver tomberont sous le charme l’un de l’autre et vivront la plus belle saison de leurs vies.

Perhaps we were friends first and lovers second. But then perhaps this is what lovers are.

Si, aux premiers abords, l’histoire nous semble être un roman léger sur la passion qu’entretiennent deux hommes d’âges différents, on réalise vite que Call me by your name défie les stéréotypes et les convictions. Non, il ne s’agit pas d’un roman Harlequin, ni d’une œuvre de chick-lit. C’est un récit rempli de beauté, magnifiquement porté par la plume unique et poétique d’André Aciman. Proposant un récit séparé en quatre chapitres, on ne réussit guère à délaisser cette lecture de quelque 200 pages, à la fois intrigante et troublante. Happé par le vent d’Italie, par la légèreté de l’état humain, on sent qu’on peut donner tout l’amour du monde à ce roman, sans aucune pudeur. Valsant entre la relation qui lie Elio et Oliver, la vie familiale d’êtres érudits, les étés chauds et langoureux de l’Italie et le passage obligé à l’âge adulte, Call me by your name est un roman abordant plusieurs thèmes très différents, qui au final, se relient tous l’un à l’autre.

Time make us sentimental. Perhaps, in the end, it is because of time that we suffer.

Là où les fantômes dorment

La grande force du roman d’André Aciman réside dans la trame narrative et les personnages complexes et nuancés. L’auteur préférant mettre l’emphase sur peu de personnages, on assiste à la vie quotidienne du cercle fermé de la famille d’Elio. Accompagné au quotidien par un père savant (dit El professore), d’une mère aimante d’une grande beauté physique, d’une cuisinière qui sait tout, d’un homme à tout faire plutôt discret, d’une jeune femme éperdument amoureuse du protagoniste principal et du bello americano, on se concentre sur ces rapports très privés, tous entrecroisés par cette ouverture face aux tabous bien communs de l’époque.

Si Oliver représente la beauté et l’engouement, Elio quant à lui est la clé même du récit. Jeune homme mi-confiant, et pourtant empreint d’une grande sensibilité, il est confronté par son désir d’aimer un homme plus âgé et son désir pour une jeune fille de son âge. Le personnage se définit au courant de l’été par l’éveil de sa sexualité. Sans pudeur, c’est un personnage spontané, habité par un élan de jeunesse et une témérité sans égale. Si l’un est plus méthodique, l’autre laisse ses émotions et ses pulsions lui dicter le chemin. Si l’un n’a rien à regretter, l’autre a tout à perdre. Elio et Oliver se complètent à merveille, et malgré la différence d’âge qui les sépare, ils sont égaux. Chacun offre et prend ce que l’autre peut lui apprendre. Ce sont deux personnages curieux, intelligents et ludiques. De plus, le personnage du père occupe une place très importante. On est ému, presque jaloux de cette relation triangle qu’entretient Elio avec ses parents et qui se résume par le respect de chacun envers l’autre. Car Elio n’est jamais un enfant, c’est l’égal de ces figures qui l’ont mis au monde. Ces sentiments, réussites et échecs ne sont jamais montrés du doigt, on les accueille comme de vieux amis.

Il faut le mentionner, sans aucun doute, la plus belle scène du livre réside en la scène finale, celle qui unit le père et le fils, enfin réunis après le départ d’Oliver. Encore trois semaines après la lecture, je suis prise de frissons par la manière dont le père rassure son enfant sur la nécessité de souffrir, de laisser l’élan amoureux s’effectuer, mais surtout sur l’importance de l’amitié qui n’est jamais bien loin de l’amour. Bien qu’au centre de toutes les intrigues, le personnage d’Oliver réussit à nous impressionner par ses manières, ce mystère qui l’entoure et ses connaissances personnelles si bien exploitées tout au long de l’œuvre. L’assurance transpire de ce personnage, mais tout au long de l’œuvre, on apprend à découvrir une facette différente d’Oliver. On le sent plus sensible, moins rationnel qu’à ses débuts. C’est un personnage respectueux empreint d’une grande maturité et d’une grande sagesse, surtout par cette manière de savoir ce qui est bon et mal et de ne jamais porter ombrage à ses décisions. Les scènes entre Elio et Oliver sont empreintes d’une grande sensualité. C’est la rencontre entre deux âmes destinées l’une à l’autre qui, au final, n’auront jamais trouvé la façon de s’accorder dans cette vie présente. Sans jamais verser dans le « quétaine » ni dans le trop dit, on nous propose des moments envoûtants, où l’imagination du lecteur prend toute la place, si bien qu’on est hanté par ces scènes torrides, sans pudeur et sans préjugés.

We had the stars, you and I. And this is given once only.

Il y aussi toutes ces petites choses si importantes qui captent notre attention. À commencer par l’art italien. Ces sculptures et peintures sont cette métaphore qui unit l’attirance entre les deux protagonistes principaux. Même chose pour la musique et la lecture, au cœur des intérêts qui unissent les deux hommes. Car même s’il est sept ans plus jeune qu’Oliver, Elio est empreint d’une grande sensibilité artistique : il s’intéresse au piano, aux langues, à la lecture de poèmes et aussi à la musique de son époque. On arrive ainsi à mieux capter sa personnalité par la manière dont il nous livre son regard sur l’art en général. Se moquant généralement du jeune homme, Oliver lui demande à plusieurs reprises « Y’a-t-il quelque chose que tu ne sais pas? ». Dès lors, on sent l’engouement de l’Américain pour ce jeune Italien. Tous deux liés par leur religion juive, on sent qu’ils sont fascinés l’un pour l’autre, puisqu’ils sont chacun le reflet de l’autre. Et là réside toute la beauté de l’œuvre; Call me by your name n’est qu’une image, une façon d’affirmer que nous sommes l’autre, et que l’amour nous donne le pouvoir de devenir celui devant nous.

Du livre à l’écran

La plus grande force des deux œuvres est cette poésie qui se dégage autant de la plume d’André Aciman que de la lentille de Luca Guadagnino. Tourné entièrement en 35mm (y compris le générique du début et celui de la fin), le film dépeint avec brio tous ces états et ces lieux qu’on nous décrit avec beaucoup de mystère tout au long du roman. Et pourtant, tout nous semble identique. La villa, les personnages, la musique (encore plus présente dans le film, où on est tout doucement accompagné de chansons originales de Sufjan Stevens) et la description du mythique Oliver. La seule chose qui semble évoluer entre le roman et l’œuvre cinématographique est le personnage principal, celui d’Elio. Porté par Timothée Chalamet, le personnage prend une ampleur différente, encore plus impressionnante à voir qu’à lire. Extrêmement bien maîtrisé, le jeu en nuance de Chalamet s’articule beaucoup à travers les mouvements du corps et la spontanéité de celui-ci. Que ce soit ces accolades qui se transforment en batailles, ou cette tension sexuelle si lourde que les larmes deviennent plus fortes que les mots, on tombe sous l’emprise de cet acteur brillant et de cette spontanéité difficilement captable par caméra. Du pur génie.

Bien que l’adaptation cinématographique rende justice au livre, il vaut vraiment la peine de s’attarder au roman d’André Aciman. Car ce qui pousse Elio à agir, à s’émouvoir et à s’ouvrir n’est pas extrêmement bien démontré au bout du compte. La mince ligne entre l’obsession et le désir est la trame principale de ce personnage, et le voir évoluer au courant du roman nous permet de constater à quel point rien n’est plus fou que d’aimer et d’accepter de souffrir en retour.

Le visuel est aussi sensuel qu’émouvant. L’Italie présentée sous son meilleur angle nous offre ces après-midi où tout semble être sur pause. On a envie de déambuler dans cette belle villa et de rester assis jusqu’aux petites heures pour écouter Elio improviser du Bach. Et même si la fin du film n’est que l’intermède littéraire, soit le début de la fin du livre, on reste tout de même happé et frappé par cette scène finale du jeune Elio assis devant le feu. On ne peut sortir de la salle qu’à la toute fin, obnubilé par la sensibilité du comédien et l’énorme respect que porte Luca Guadagnino pour l’œuvre.

He came. He left. Nothing else had changed. I had not changed. The world hadn’t changed. Yet nothing would ever be the same. All that remains is dreamaking and strange remembrance.

C’est le cœur gros qu’on termine Call me by your name, habité par ce chagrin du dernier baiser. On se demande à quand notre prochaine lecture coup-de-poing, car rares sont ces coups de cœur, ces livres qui nous transpercent et nous bouleversent. M’ayant plongé dans le même état lors de ma lecture et de mon visionnement, j’en conclus que Call me by your name n’est rien de moins qu’une des plus grandes œuvres modernes sur le désir et sur la passion. C’est un livre empreint d’une beauté comatique, qui nous plonge dans un état unique et qui nous enfouit dans ce mélange d’émotions que nous inspirent l’amour, la peur et la nostalgie.

Encore quelques semaines plus tard, j’ai le cœur léger et lourd par toute la beauté du monde relatée dans cette œuvre. Comme quoi les maux du cœur ne sont pas simplement habités par une grande tristesse, mais par une bouffée d’espoir qui nous ronge le cœur, même après l’avoir vu se briser à plusieurs reprises.

Et vous? Quels livres vous ont bouleversés?

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