Féminisme
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Les préoccupations d’une féministe rabat-joie

Qu’est-ce qu’une féministe rabat-joie ? Qu’est ce qui préoccupe la féministe rabat-joie moderne ?  Telle est la prémisse de cet essai d’Erin Wunker, professeure, chercheure, autrice et, bien entendu, féministe. À travers ses réflexions et ses questionnements, Wunker s’amuse (pour faire écho au joie de rabat-joie) à déconstruire ces normes patriarcales.

L’état du monde vous inquiète, l’inéquité vous enrage et décourage et vous brûlez de pouvoir faire quelque chose pour changer ça ? Vous êtes probablement déjà une rabat-joie. Et vous vous rendrez peut-être compte que ça donne du courage d’apprendre comment «abattre» la joie peut aider à «refaire le monde». Après tout, si le statu quo est intenable pour beaucoup d’entre nous, s’efforcer de le modifier est une marque d’espoir.

À la croisée des approches 

Wunker le dit elle même, ses textes se trouvent à la croisée entre critiques, théories littéraire, culture populaire et pensée féministe. C’est à travers ces quatre axes qu’elle développe sa pensée autour de trois sujets, soit la culture du viol, les amitiés entre femmes et la maternité.

En ouvrant sur la culture du viol, Wunker frappe fort. Entremêlant récit personnel, études et réflexions, elle dresse, sans surprise, un constat plutôt noir de cette insidieuse culture du viol qui semble parfois difficile à bien cerner.

Ensuite, c’est l’amitié entre femmes qui est remise en question ou plutôt les structures et castes de ces amitiés. L’autrice se questionne sur les représentations de ces relations dans la culture populaire comme dans la vie de tous les jours.

Étant elle-même nouvellement mère au moment d’écrire cet essai en 2016, Wunker se questionne énormément sur la maternité, sur son rôle de mère, son corps, sur l’héritage qu’elle laissera à sa fille, sur le monde dans lequel cette dernière grandira.

Carnets d’une féministe rabat-joie propose donc une incursion dans des sphères plus publiques et d’autres plus privées. À première vue, on peut se demander comment l’autrice naviguera entre ces trois sujets sans perdre son fil conducteur, mais elle réussi très habilement à faire. J’ai pris un réel plaisir à voir comment les liens se sont tissés et comment les différentes approches se répondaient toutes pour créer des textes complets, fort et franchement intéressants.

Un «je» assumé 

Bien que Wunker se base beaucoup sur l’actualité, les théories féministes et la littérature, elle apporte aussi un aspect très personnel à ses écrits. D’ailleurs, elle mentionne, en introduction, l’importance qu’elle accorde au «je» dans l’écriture.

Là encore, l’usage de la première personne est essentiel; c’est un angle qui permet de dresser un bilan, de se prendre en charge et de se ménager une place, le cas échéant […] Le « je » est un interstice, non une intersection. Une ouverture. Une possibilité. Même s’il n’est pas facile de s’y identifier, il invite à une observation personnelle, intime, sans permettre au spectateur de se méprendre sur l’identité du sujet: un individu. Parfois familier, d’accord. Radicalement différent, en général. Mais la première personne est une invitation à l’écoute. À suivre la pensée d’un corps, le cours d’une possibilité.

J’ai trouvé ça beau et puissant de se réapproprier ainsi le «je» qu’on a trop souvent associé à une écriture narcissique et trop personnelle – lorsque le «je» est celui d’une femme, bien entendu- alors que, à mon avis, celui de Wunker est à la fois personnel et universel. C’est un «je»  qui s’ajoute aux autres et qui forme un «nous» puissant, une voix commune.

L’art de se questionner 

S’il y a quelque chose que j’ai particulièrement aimé dans cet essai, – quoique, en vrai, j’en ai aimé l’entièreté – c’est toutes les questions que se pose ouvertement Wunker. Carnets d’une féministe rabat-joie est un amas de questionnements, parfois sans réponses, mais proposant toujours des pistes de réflexions intéressantes et une ouverture sur la multiplicité des potentielles réponses.

J’ai aussi grandement apprécié le fait que l’autrice soit consciente de ses propres privilèges – celui d’être cis, celui d’être blanche, celui d’être éduquée –  et qu’elle se questionne sans cesse sur l’intersectionnalité de son propre féminisme.

Opter pour un féminisme intersectionnel exige du temps, de la prudence et de la pratique. Cela requiert que l’on ne se limite pas à l’écoute de soi et entraîne la possibilité, la nécessité, de s’intéresser au vécu des autres. Pratiquer un féminisme intersectionnel est parfois un défi, voire une tâche pénible, mais essentielle à la construction d’un avenir que l’on veut juste.

En somme, je vous conseille fortement cette lecture. C’est un titre qui s’ajoute définitivement à mes essais essentiels sur le féminisme. Certains passages sont venus me toucher, m’ébranler, m’ont portée à me questionner sur mon propre féminisme. C’est un livre qui m’a poussée à revoir mes structures de pensées et à porter le titre de féministe rabat-joie et à moi aussi refuser ces structures imposées.

La fracture féministe: moment où la rabat-joie fait acte de refus. Un point de rupture. Un rejet des systèmes d’oppression et de répression. Ces ruptures sont tantôt discrètes, tantôt retentissantes. Elles sont presque toujours publiques, d’une façon ou d’une autre. Le refus comme marque de solidarité. Comme pratique de la féministe rabat-joie. Un refus incarnant l’espoir de refaire le monde.

P.S : La traduction est un véritable plaisir à lire. Traduite au Québec, on y trouve quelques sacres bien sentis et des expressions communes qui rendent la lecture de cet essai d’autant plus plaisante.

Et vous, quels essais féministes fait partie de vos essentiels ?

Voici quelques titres pour explorer davantage ces thématiques:

Men explain things to me, Rebecca Solnit

The mother of all question, Rebecca Solnit

Faire partie du monde; réflexions écoféministes , collectif 

Le monde est à toi, Martine Delvaux

 

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3 Comments

  1. Michelle Asselin says

    Le super compliment que vous lui adressez a fait grand plaisir à à la traductrice, j’en suis certaine. Dommage que vous ayez omis (oublié?) de mentionner son nom. Merci à Madeleine Stratford grâce à qui les francophones pourront lire en français…

    J’aime

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