Littérature québécoise
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La deuxième personne heurte plus que la troisième

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La femme qui fuit (un autre article à propos de ce roman ici), c’est un roman qui m’a tout de suite bousculée dans mes habitudes de lectrice, et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, le format du roman n’est pas habituel. Les chapitres sont courts et les phrases sont succinctes. Pour moi qui venais tout juste de terminer Raison et sentiments de Jane Austen, disons simplement que le contraste était grand. Sinon, les premiers chapitres traitent d’une mère qui a abandonné ses enfants et qui, plusieurs dizaines d’années plus tard, ne souhaite toujours pas les revoir. Lire tout cela, sans connaître l’historique de la mère en question, m’a remuée et même un peu contrariée. Une dernière chose que je n’ai pas souvent eu l’occasion de croiser lors de mes lectures: une narration à la deuxième personne du singulier.

L’histoire derrière cette histoire

Il m’a fallu un certain temps pour m’habituer à cette narration particulière, et encore plus longtemps pour comprendre les raisons faisant en sorte que c’était en fait un très bon choix. Avant de commencer, il faut savoir que l’autrice de ce roman, Anaïs Barbeau-Lavalette, est la petite-fille de Suzanne Meloche. Cette dernière était l’épouse de Marcel Barbeau et faisait avec lui partie du groupe des Automatistes, groupe d’artistes québécois derrière la publication du Refus Global, en 1948. Les signataires ont eu bien des problèmes après leur affiliation à cet écrit. Suzanne et Marcel ont abandonné leurs enfants alors qu’ils étaient encore très jeunes. L’aînée, alors âgée de trois ans, est la mère d’Anaïs Barbeau-Lavalette. Cette dernière sait donc l’impact que cette séparation a eu sur l’existence de sa mère et sur sa propre existence. Le roman débute avec des chapitres plutôt crus, qui montrent bien la colère que l’autrice ressent toujours pour cette femme qui a fait du mal à sa mère.

«Le téléphone de ma mère sonne. C’est toi. Tu lui dis de ne plus faire ça. Tu lui dis que tu ne veux plus nous revoir, jamais. Ma mère raccroche. Elle en a mangé, des rejets, et ils sont tous là, coincés dans sa gorge. Elle a tout juste appris à ne pas s’étouffer avec.»

Détester, puis comprendre

Après cet épisode débute une longue épopée, permettant de comprendre la vie qu’a vécue Suzanne. En lisant, j’ai pu mieux m’expliquer les diverses actions posées par Suzanne,  en en apprenant plus sur les événements qu’elle a vécus de son enfance à sa vieillesse. Plus je progressais dans le roman, plus j’adoucissais mon jugement à propos de cette femme. J’ai aussi senti que l’autrice faisait de même, en retraçant l’histoire de sa grand-mère. C’est là que l’utilisation de la deuxième personne du singulier entre en scène.  L’œuvre entière semble être une longue lettre à cette grand-mère qui a toujours été absente.  Elle s’adresse à elle, met des mots sur ce qu’elle a dû ressentir. Les nombreuses phrases débutant par le pronom «tu» semblent parfois attaquer la dame et parfois, au contraire, lui faire réaliser qu’elle est comprise. Ce choix de narration m’a d’abord étonnée, puis impressionnée.

L’autrice explique souvent les sentiments du personnage principal de façon très détaillée, et le fait qu’il s’agisse d’une narration au «tu» laisse sous-entendre que la personne qui a écrit ces phrases comprend exactement ce qui se passe dans la tête et le cœur de Suzanne, alors qu’il a en fait longtemps dû s’agir du contraire.  En réfléchissant un peu, on se rend bien compte que l’écriture de ce roman a dû être tout un défi.

La forme du texte permet une belle prise de conscience.  Les premiers chapitres m’ont fait détester cette femme que je ne connaissais pourtant pas le moins du monde. Mais ensuite, en en apprenant plus sur son passé, sur le contexte historique de l’époque dans laquelle elle vivait et sur sa vision du monde et d’elle-même, j’ai mieux compris.  J’ai mieux compris cette Suzanne que j’ai, un peu malgré moi, détestée dès la lecture de la quatrième de couverture, car personne ne comprend facilement comment une mère peut abandonner ses enfants.  Mais après avoir tout lu, tout vécu avec ce personnage pour lequel j’ai fini par éprouver de la compassion, je me suis sentie mal de l’avoir ainsi jugé.

Sinon, il est impossible de discuter de la forme de ce livre sans mentionner les nombreuses figures de style employées tout au long du récit.  Elles sont à la fois jolies et déroutantes.  L’autrice a certainement hérité des talents d’écrivaine de sa grand-mère poète, qui a publié le recueil Aurores fulminantes.

«Tu prends enfin la main de Mousse dans la tienne et y déposes la promesse brûlante de ton envol.  En espérant qu’un jour, elle s’y abreuvera.  Mais Mousse a trois ans et c’est dans tes jupes et tes chansons qu’elle existe.  C’est dans l’effluve rassurante de ton cou et l’antre de tes bras refermés sur elle qu’elle trouve son souffle.  Ce matin-là, sur une route de terre sans fin, tu lui passes la corde au cœur, tu lacères ce qui la relie au monde.»

En terminant, La femme qui fuit est un roman dont la forme est sans contredit l’une des grandes forces.  Les courtes phrases sont déconcertantes et les images sont poignantes.  Le fait que cette histoire soit celle de la grand-mère de l’autrice la rend plus spéciale encore, considérant le nombre de péripéties qu’elle contient. Finalement, j’ai particulièrement apprécié de lire à propos des artistes québécois de l’époque. J’ai aimé en apprendre plus sur leur processus créatif et leurs motivations, car ce sont des choses qui ne sont pas souvent traitées et qui sont pourtant très intéressantes.

Avez-vous d’autres romans dont la forme singulière du texte a influencé et marqué votre lecture?

 

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