Littérature québécoise
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Une autrice et son œuvre : Heather O’Neill

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Heather O’Neill fait partie de ces écrivains dont le talent s’apparente à celui des magiciens.

Née à Montréal en 1973 d’un père québécois et d’une mère américaine, Heather O’Neill connaît une enfance difficile. Après le divorce de ses parents et quelques années à suivre sa mère dans ses péripéties en Amérique, Heather O’Neill s’établit à Montréal avec ses sœurs et leur père. Ce dernier, très pauvre, trimbale ses enfants d’appartement en appartement, chacun aussi minable que le précédent. La vie de la future autrice est alors ponctuée de violence, entre les explosions colériques du paternel, ses punitions absurdes et les tribulations des quartiers défavorisés de la ville.

Mais la petite Heather a une force inébranlable en elle : elle sait déjà qu’elle va écrire. Elle se voit devenir une grande écrivaine et y croit dur comme fer.

Elle avait bien raison.

Lullabies for Little Criminals

Avant de connaître un franc succès, ce livre fut d’abord rejeté plusieurs fois, qualifié d’impossible à publier et bon pour la poubelle par certains éditeurs. Premier roman d’Heather O’Neill, il est plutôt autobiographique puisqu’il se base sur son enfance.

Il s’agit de l’histoire de Baby, douze ans, qui suit son junkie de père, Jules, dans ses déménagements incessants. Jules laisse souvent Baby seule durant de longues périodes allant d’une semaine à un mois, sa dépendance à l’héroïne l’accaparant tout entier. Lors de l’une de ces absences, la jeune fille s’enfuit et tombe dans les pattes d’un proxénète. Sa vie suit alors une spirale descendante alors qu’elle se retrouve sous l’emprise de cet homme qui abuse d’elle tout en lui offrant l’illusion de l’amour et de la protection, qu’elle désire tant. Mais la rédemption est toujours au tournant, et Baby possède un courage capable de tout changer.

On y découvre Montréal tel que l’écrivaine le percevait lorsqu’elle avait le même âge que la protagoniste du récit; le quartier du Red Light et toute sa pauvreté constituaient alors le plus bel endroit du monde à ses yeux. Le récit se passe ainsi à la fois dans la ville et dans les foyers d’accueil, mais aussi au cœur du monde des rêves d’enfants. Loin de s’apitoyer sur le sort de Baby, Heather O’Neill remplit son écriture d’humour, ce qui résulte en un parfait équilibre entre le rire et les larmes. Ce talent étant très bien rendu dans sa langue maternelle, l’anglais, et, n’ayant pas trouvé de traduction qui lui fasse honneur pour ce livre, j’ai choisi de le lire dans cette langue; c’est pourquoi j’ai conservé ici le titre original.

Une lecture qui m’a beaucoup émue, par sa manière de nous rappeler qu’au fond des ténèbres se trouve toujours un rayon d’espoir.

Mademoiselle Samedi soir

Montréal, 1994, rue Saint-Laurent. Nouschka et Nicolas Tremblay, jumeaux inséparables et si proches que leur relation en devient parfois toxique, vivent avec leur grand-père Loulou qui les élève seul depuis que leur mère les a abandonnés et que leur père, chansonnier souverainiste célèbre, n’est présent que lorsqu’il peut les utiliser comme publicité. Ce récit d’apprentissage à la Agota Kristof est surtout celui de Nouschka, narratrice dont l’imagination transforme toute grisaille en arc-en-ciel. Elle tentera de s’émanciper de sa famille et de s’inventer une vie plus droite et plus stable que tout ce qu’elle n’a jamais connu, malgré son frère qui la tire constamment vers le bas par ses choix dangereux et violents.

« Tout le monde naît avec une espérance, le désir d’être libre. »

Si l’histoire des jumeaux se déroule en 1994, c’est qu’il s’agit d’une année que l’autrice affectionne particulièrement. Elle avait alors le même âge que ses protagonistes, et Montréal lui semblait excitante, décadente et sauvage sous l’effervescence et la tension créées par le référendum, question abordée dans son roman. La métropole est pour elle une source intarissable d’inspiration; elle croit qu’on pourrait tirer une centaine d’histoires à partir de n’importe lequel de ses recoins. Et c’est ce que je trouve, de mon côté, inspirant : créer à partir de sa demeure, voir la beauté chez cette dernière plutôt que de se contenter de chercher ailleurs. Toutefois, l’autrice ne se sent pas le droit de se dire écrivaine québécoise en raison de ses origines. Sa littérature figure pourtant parmi les plus beaux hommages à cette culture : elle la peint avec des couleurs fantasques qui la subliment tout en éclairant toutes ses facettes profondes, telles que la question identitaire.

Hôtel Lonely Hearts

Il s’agit, selon moi, de son œuvre la plus fantaisiste après La vie rêvée des grille-pains, son premier recueil de nouvelles. L’action du roman commence dans un orphelinat montréalais durant les Années folles. Tous les orphelins répondent aux noms de Marie ou de Joseph, excepté un duo : Rose et Pierrot. Débordants de talent et de créativité, ils se produisent en spectacle devant la bourgeoisie. Rapidement, un amour absolu naît entre les deux enfants qui élaborent ensemble un avenir brillant. Séparés à l’adolescence, chacun mène une existence difficile que la Grande Dépression vient compliquer encore plus. Ils ne cessent de se croiser sans jamais se rencontrer, en une danse bien élaborée. Cependant, deux cœurs unis trouvent toujours une manière de se rejoindre…

Pour ce conte teinté de réalisme magique, Heather O’Neill a trouvé la source de son inspiration au sein de ceux que son père lui racontait lorsqu’elle était enfant, à propos des quatre cents coups qu’il aurait commis autrefois, au centre de cette artère que l’on appelait autrefois la Main. C’est donc encore de la ville et de cet endroit précis dont l’autrice s’inspire pour construire l’histoire mélancolique et rocambolesque de deux âmes laissées pour compte.

« Tous les enfants sont en réalité orphelins. Au fin fond de soi, l’enfant n’a rien à voir avec ses parents, son milieu, son nom de famille, son genre, le métier de sa famille. C’est une personne toute neuve, née avec le seul héritage que reçoivent tous les individus en ouvrant les yeux en ce monde : le droit inaliénable d’être libre. »

Au cœur de l’intrigue, il y a cette quête de soi, thème essentiel à l’autrice. Le personnage de Rose incarne l’idée qu’une personne vient au monde sous forme de page blanche, sans bagage et avec la liberté comme seule caractéristique. Rose a d’ailleurs surpris l’écrivaine, car son évolution ne s’est pas déroulée comme cette dernière le pensait : la voix de la jeune fille a rapidement dominé la sienne afin de tracer sa propre trajectoire. Roman féministe, Hôtel Lonely Hearts dénonce la condition féminine de l’époque et raconte l’émancipation d’une femme forte et indépendante.

L’héroïne partage donc bien des traits avec Nouschka et Baby, et toutes trois ressemblent à leur créatrice qui a connu un parcours semblable aux leurs : celui d’une femme qui ne doit sa réussite qu’à elle-même.

« Le corps d’une jeune fille est le lieu le plus dangereux du monde, car c’est là que la violence risque le plus de s’exercer. »

Heather O’Neill est une écrivaine pour qui la littérature et l’imagination sont une manière d’exister, et cela se ressent à travers son œuvre. Elle fut l’une de mes autrices coup de cœur de l’année dernière, et je suivrai toujours ses prochaines publications d’un œil attentif puisque je crois sincèrement que tout ce qu’elle écrit possède des propriétés magiques. Je vous conseille d’en faire autant, car ses histoires sont des mines recelant des trésors inoubliables, où chacun trouvera de quoi tracer son propre chemin vers les étoiles.

Et vous, quelles sont vos plus récentes découvertes?

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