Auteur : Fanie Demeule

Les (je)ux de Cindy Sherman

Femme aux milles visages, Cindy Sherman est en ce moment l’une des artistes visuelles les plus connues et vendues à travers le monde, et son œuvre a été largement exposé, critiqué, étudié et théorisé durant les dernières décennies. Elle est considérée comme une figure de proue de l’art post-moderne, de la photographie conceptuelle et, selon les points de vue, de l’art féministe, malgré le fait que Sherman elle-même ne considère pas nécessairement son œuvre comme féministe. Je propose le portrait d’une artiste mythique qui a définitivement marqué mon imaginaire et influencé ma vision de la création. Cindy Sherman naît en 1954 à Glenn Ridge dans le New Jersey, aux États-Unis. Elle étudie les arts plastiques au State University College de Buffalo où, dédaignant la peinture qu’elle considère élitiste, elle s’investit plus particulièrement dans la photographie, médium qu’elle considère plus proche du public, plus désacralisé et démocratique: « One reason I was interested in photography was to get away with the preciousness of the art object. » Par ailleurs, Sherman se considère moins comme une photographe que comme …

« Refus de témoigner : une jeunesse» – Ruth Klüger : récit de la Shoah au féminin

Le corpus des récits concentrationnaires est certes vaste, mais très peu de ces œuvres testimoniales ont été rédigées par des femmes. Ruth Klüger fait partie de ces rescapées. Bien plus qu’un témoignage de l’expérience des camps, dans son «Refus de témoigner : une jeunesse» publié en 1991, l’américaine d’origine autrichienne livre une réflexion sur ce que représentent l’acte commémoratif et le lieu de mémoire de la violence, mais aussi sur la place des femmes, dans l’Histoire comme dans la vie. C’est à travers une contre-posture extrêmement lucide et éminemment féministe que Klüger prend la parole et nous fait basculer à l’intérieur du train, dans un mémoire sans fard qui tend à «percer le rideau de barbelés que le monde de l’après-guerre a baissé sur les camps» (p. 97) C’est la première fois que je lis Ruth Klüger– et certainement pas la dernière. Malheureusement, cette auteure germanophone n’a qu’une seule autre œuvre (également autobiographique) traduite en français: «Perdu en chemin». À quand les traductions du reste de ses textes? Du coup, cette dame m’est devenue, l’espace …

So Blue– So Bluetiful Louise Lecavalier

Ouverture. Dans une atmosphère en suspens, une silhouette est tapie dans l’ombre, au fond, telle un félin guettant sa proie. Devant elle, des tapis sont disposés sous des raies de lumières bleutées. Une seconde bascule et, d’un seul élan, la silhouette se jette en avant, et l’espace d’une heure, emplira la scène de mouvements et d’arrêts, d’une flamme platine, d’un rituel secret qui s’élabore sous nos yeux au son d’une musique percutante. C’est la transe et Louise Lecavalier nous entraîne avec elle dans sa folie, dans un monde sans mots de l’autre côté de soi. Louise Lecavalier, tant sur la scène locale qu’internationale, n’est plus à présenter depuis un bon moment. Considérée comme l’une des plus grandes danseuses des temps modernes, elle a définitivement marqué le monde de la danse contemporaine, mais aussi les imaginaires de milliers de spectateurs. Depuis la production Human Sex de la compagnie montréalaise La La La Human Steps, qui l’a intronisée en 1985 au rang d’étoile, compagnie dans laquelle elle est la muse du chorégraphe Edouard Lock, Louise Lecavalier en …

La méditation – Un espace à soi

Il y a deux ans, mon coeur a commencé à palpiter. De grosses palpitations. J’ai commencé à avoir des crampes dans le pied gauche, et puis c’était tout mon côté gauche qui irradiait de spasmes. En même temps, j’avais une douleur à la poitrine qui ne démordait pas. Après quelques visites (d’urgence) à l’hôpital, qui se sont avérées inutiles, je me suis rendue à l’évidence. J’étais plongée dans une angoisse perpétuelle. C’était littéralement invivable, crise de panique après crise panique, la peur de mourir me collait à la peau, peau que je ne pouvais malheureusement pas quitter. J’étais prisonnière de moi-même, de mon corps qui disjonctait, de ma tête qui perdait sans cesse la carte. Mais le vrai problème avec les crises de panique, c’est que chaque fois que t’en fais une, ton cerveau « oublie» qu’il s’agit seulement d’une crise et tu crois fermement que c’est la fin de ta vie. On est vraiment mal foutu. J’ai essayé l’ostéopathie, la massothérapie, la chiropractie, les suppléments de magnésium, j’ai acheté des roches spéciales (malachite, quartz), …

Histoire d’une fille végétale (suite) – Inventaire de mes essentiels

Qu’est-ce que ça mange, une végétalienne, en hiver? Souvent, lorsqu’on apprend que je suis végétalienne, c’est la question classique que l’on me pose. Qu’est-ce que tu manges? Question légitime pour le non-initié pour qui, à prime abord, une vie sans produit animal ressemble plus au verre à moitié vide que celui à moitié plein. Question à laquelle je réponds, invariablement : des tonnes d’affaires! Mais en quoi consiste donc cette « tonne d’affaires », me demande-t-on ensuite. Des orgies de fruits et de légumes composent mon quotidien, pour être honnête. Et cela me plaît énormément. (by the way, les photos, c’est de la vraie bouffe que je me suis faite, pour vous donner une idée…) Je mange souvent les aliments sous forme crue sans être crudivore, car j’aime l’énergie et la lumière que cela procure. J’aime aussi le concept de pouvoir manger des quantités énormes et de se sentir bien après. Et ce n’est vraiment pas la variété qui manque! Toutefois, comme tout le monde, j’ai mes favoris. Ces chouchous dont je ne saurais me …

Histoire d’une fille (pas toujours) végétale

Mars étant le mois de la nutrition, je vous brosserai un petit portrait diptyque de ma relation avec le végétalisme, qui répondra peut-être à quelques interrogations sur ce mode de vie encore assez méconnu; un bref historique aujourd’hui suivi d’un inventaire de mes essentiels la semaine prochaine. N’hésitez pas à nous faire part de vos expériences, questions ou réflexions alimentaires, qu’elles soient végés ou non! Il y a deux ans, après quelques allées et venues dans le végétarisme, après maintes tribulations à travers choucroutes et escalopes, je décide de devenir végétalienne. L’un de mes choix qui s’avérera les plus libérateurs de ma vie. En effet, déjà enfant, je répugne à manger viande, œuf, lait, fromage, yogourt, poisson (surtout le poisson); tsé, les fameux enfants «difficiles », j’avais ma réputation! Déjà enfant, quelque chose clochait dans ma tête avec ça. C’était au-delà du dédain, une véritable incohérence à mes yeux. Mon imaginaire en puissance restait fixé sur l’image de l’animal et n’arrivait pas à décoller de celle-ci. Je buvais le lait en me pinçant le nez …

« Le nénuphar et l’araignée » : biographie de la peur de Claire Legendre

« Ces peurs sont maintenant à l’extérieur de moi. Ce n’est plus moi. » affirme Claire Legendre lors du lancement de son dernier ouvrage Le nénuphar et l’araignée à la libraire Gallimard, le 4 février dernier. En soi, y a quelque chose d’angoissant dans le fait d’exposer ses phobies aux yeux et aux jugements des autres, comme un bris de l’intimité, mais surtout parce que lorsque ces peurs ne sont plus palissades, elles deviennent armes qui peuvent potentiellement se diriger contre nous, ainsi que l’exprime Claire à la toute fin de son texte : « J’ai peur de t’avoir donné des armes contre moi. » Se dénuder et rendre les armes sont tous deux des gestes téméraires. Je dois d’abord avouer avoir tout lu de cette auteure, et que tout m’a plu. Son univers et sa voix me rejoignent, me fascinent, me marquent. Et que lorsqu’elle a annoncé la publication du Nénuphar et l’araignée, je suis tombée par terre. Cette parution était pour moi un événement attendu, un livre que je devinais être un trésor …

Les Enflammées

Elle n’a pas froid aux yeux. Sauvage et indépendante, elle se moque (avec raison) de l’autorité patriarcale. Elle a un joli minois et se montre légèrement arrogante. On la reconnaît par sa cascade de cheveux couleur de cuivre et sa robe verte tournoyante. De plus, c’est une pro du tir à l’arc doublée d’une reine de la forêt. À qui je pense? Princesse Merida de Disney? Non, mais ça aurait pu être le cas! Il s’agit plutôt de Tauriel, l’Elfe inventée de toutes pièces par Peter Jackson pour sa trilogie The Hobbit. Retour sur une guerrière à la réception controversée. Mise en garde: Spoiling alert niveau élevé! Mon chum m’a souvent posé cette question: pourquoi est-ce que tu l’aimes pas, Tauriel? Et moi de répondre, systématiquement: c’est pas que je l’aime pas, c’est qu’elle me gosse! C’est pas la même chose, voyez-vous, et c’est justement ce que je tenterai d’éclaircir ici. Lors de sa création, la mission confiée à Tauriel était d’emblée glissante, soit d’apporter une dimension féminine (et féministe) à la franchise tout en y …

Liliane Giraudon; ma rencontre avec une biophage

« Ce n’est pas un livre érotique » indique Giraudon, en entrevue avec P.O.L, éditeur du recueil Les Pénétrables, paru à l’été 2012. Non, effectivement, il n’est pas question ici d’histoires cochonnes. Toutefois, la corporéité occupe une place importante au sein de cette œuvre, se présentant comme un répertoire de vies comprimées entre deux pages et deux dates fatidiques; la naissance et la mort. Invitation à « pénétrer » dans un objet littéraire comme dans un cabinet de curiosités, qui défie les limites du genre poétique. Madame Liliane Giraudon est marseillaise. Je ne la connaissais pas du tout, j’ai lu Les Pénétrables, et puis tout le reste de son œuvre a suivi. En plus de l’écriture poétique, Giraudon s’adonne à ce qu’elle appelle l’écriredessiner, qui consiste en une pratique multidisciplinaire et performative mêlant lecture publique, écriture et arts visuels. Inclassable. Giraudon, en tant qu’auteure, ne s’impose pas de limites. Au contraire, son écriture se présente comme une exploration des genres littéraires, qu’elle déjouent librement et revisitent sous le signe du jeu et de la transgression. …