Littérature québécoise
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Dée de Michael Delisle : l’envers du décor de la banlieue américaine

Ai-je manqué le mémo? Est-ce que tous mes professeurs de littérature québécoise ont comploté contre moi pour omettre volontairement de leur corpus l’auteur Michael Delisle? On dirait bien! Je viens de découvrir cet auteur (dont Laurence L. vous a parlé ici), poète lauréat du prix Émile-Nelligan en 1987, romancier émérite depuis le début des années 2000, et je suis subjuguée. Je vous parle aujourd’hui du court roman Dée, publié en 2002, roman magistral grâce, entre autres, à son laconisme particulièrement efficace.

Longueuil dans les années 1950. Entre la campagne et la grande ville, on commence à goudronner les rues, à installer l’eau courante dans les maisons. C’était il n’y a pas si longtemps, pourtant l’histoire d’Andrée Provost prend place dans une maison digne des Filles de Caleb, une maison bancale, affligée par des armées de mouches et par des odeurs de porcherie. Dée a treize ans, mais elle a déjà les dents complètement cariées, connaît une sexualité précoce troublante, est destinée à travailler à l’usine dès l’âge de 15 ans. Avant même de réellement commencer, la vie de Dée est déjà ratée. Elle tombe enceinte et se marie au père de son enfant à venir. On la dépose dans un bungalow de banlieue cossue comme on aurait pu la déposer sur une tablette. Malheureuse, esseulée, Dée se distrait comme elle peut entre le petit chien offert par son mari, son fils qu’elle n’aime pas et le jeune homme qui livre le journal. Elle espionne les voisins derrière ses rideaux, flambe l’argent de son mari auprès des vendeurs à domicile. On lui règle ses problèmes à coup de médicaments qui l’assomment et on la laisse finalement dans un état d’asthénie complet. Voilà la vie de Dée Provost, pas encore vingt ans.

On connaît plusieurs œuvres qui mettent très sûrement en place un imaginaire particulier de la banlieue américaine durant le baby-boom : la série Mad Men et Betty la femme à la maison exemplaire, le livre The Bell Jar et la jeune Esther qui croule sous la pression du American Dream ou encore le film Deux femmes en or et ses deux protagonistes qui s’ennuient très certainement. Dans plusieurs de ces œuvres, comme le roman de Sylvia Plath et Dée de Michael Delisle, on traite de la thématique de la maladie mentale, de la « folie » de la ménagère, et des remèdes de cheval employés à l’époque. Les femmes sont le plus souvent les « victimes » des banlieues, oubliées à elles-mêmes dans des bungalows préfabriqués alors que les hommes travaillent, voyagent, consomment.

La grande force du roman Dée de Delisle est de mettre en scène un personnage de jeune fille dont la tragédie intime vient toucher le lecteur, vient le prendre à la gorge sans jamais néanmoins que la narration s’apitoie sur son sort dans le pathos. On en vient à prendre la protagoniste par pitié, une pitié qui s’étend à toutes ces femmes qui, il n’y a pas si longtemps encore, étaient réduites aux quatre murs d’une maison sans autres possibilités. Michael Delisle est un narrateur hors pair, concis et efficace. Il nous fait traverser la vie de Dée avec des mots du quotidien où surgissent des images fortes, dérangeantes souvent par leur justesse terrible, comme un pissenlit vient parfois éclore sur la pelouse verte des banlieues américaines.

À votre connaissance, quelle autre œuvre (littéraire, télévisuelle, cinématographique, musicale) met en scène l’imaginaire de la banlieue? Pour vous donner l’eau à la bouche, voici quelques suggestions des fileuses à ce propos : ici, ici et ici.

les coffrets le fil rouge, boites à abonnement, les livres qui font du bien,

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