Auteur : Rosemarie Savignac

Dée de Michael Delisle : l’envers du décor de la banlieue américaine

Ai-je manqué le mémo? Est-ce que tous mes professeurs de littérature québécoise ont comploté contre moi pour omettre volontairement de leur corpus l’auteur Michael Delisle? On dirait bien! Je viens de découvrir cet auteur (dont Laurence L. vous a parlé ici), poète lauréat du prix Émile-Nelligan en 1987, romancier émérite depuis le début des années 2000, et je suis subjuguée. Je vous parle aujourd’hui du court roman Dée, publié en 2002, roman magistral grâce, entre autres, à son laconisme particulièrement efficace. Longueuil dans les années 1950. Entre la campagne et la grande ville, on commence à goudronner les rues, à installer l’eau courante dans les maisons. C’était il n’y a pas si longtemps, pourtant l’histoire d’Andrée Provost prend place dans une maison digne des Filles de Caleb, une maison bancale, affligée par des armées de mouches et par des odeurs de porcherie. Dée a treize ans, mais elle a déjà les dents complètement cariées, connaît une sexualité précoce troublante, est destinée à travailler à l’usine dès l’âge de 15 ans. Avant même de réellement commencer, la vie …

Virginie Despentes et la catharsis littéraire

Récemment, j’ai lu presque d’un seul coup toute la bibliographie de Virginie Despentes, sans aucun doute mon écrivaine française préférée. En lisant Baise-Moi, Apocalypse bébé, les tomes de Vernon Subutex, Les Jolies Choses, King Kong Théorie, je me sentais littéralement exaltée, submergée par un sentiment puissant et libérateur. C’était un véritable sentiment cathartique. Cathar-quoi? La catharsis, selon le Petit Robert, est une « réaction de libération ou de liquidation d’affects longtemps refoulés dans le subconscient ». Chez les Grecs anciens, la catharsis était le plus souvent véhiculée par le théâtre : les spectateurs se purgeaient de leurs pulsions en voyant les héros tragiques, Œdipe, Antigone, Électre et compagnie, se perdre eux-mêmes dans la libération de leurs affects. À voir les héros tragiques suivre jusqu’au bout leurs passions les plus inavouables et, par le fait même, connaître une fin terrible, les spectateurs n’avaient plus besoin de vivre eux-mêmes ces ardeurs. Ils n’avaient pas besoin de défier l’autorité du roi, de sombrer dans la folie meurtrière — les personnages l’avaient fait à leur place et avaient payé le prix fort …

Champagne, volubilité et authenticité : rencontre littéraire avec Amélie Nothomb

J’ai eu la très grande chance, grâce à mon poste de stagiaire à l’Office franco-québécois pour la jeunesse, d’assister à une rencontre littéraire avec Amélie Nothomb animée par Antoine Boussin à l’Alliance française de Paris le 15 novembre dernier. Je connaissais évidemment Amélie Nothomb et avais lu quelques-uns de ses plus grands romans, mais je n’étais pas une fan. Avant la fin de l’heure d’entrevue, je le suis devenue. Le phénomène Amélie Nothomb en est un d’ampleur : ses livres se vendent comme des petits pains chauds aux éditions Albin Michel depuis presque 25 ans. Le succès est renouvelé chaque année depuis 1992, car tous les ans, Nothomb publie un roman qui se hisse au sommet des ventes. Son public est fidèle et s’élargit constamment, car ses livres sont accessibles pour tous les types de lectorat. « Je suis passée de légume belge à écrivaine grande consommatrice de champagne en trois mois. Je me suis dit que ce serait les trois plus beaux mois de ma vie et qu’il fallait que j’en profite avant que le rideau …

Le protocole compassionnel et le vieillard de 35 ans

Hervé Guibert est né en 1955 et est mort du sida en 1991. Auteur français, il a pratiqué l’autofiction, entre autres dans son récit Le protocole compassionnel publié en 1991 chez Gallimard (NRF). Ce n’est pourtant pas un roman posthume, il a été publié quelque temps avant sa mort. Le protocole compassionnel est le journal intime d’Hervé Guibert, auteur à succès français atteint du VIH. Les lieux, les médecins, les amis sont évoqués par leur nom sans plus de cérémonie, comme si le texte n’était pas réellement dédié à des lecteurs inconnus : les Jules, Berthe, Gustave, Lionel, les docteurs Domer, Dumouchel, Nacier, Chandi vont et viennent dans les entrées du journal sans qu’on puisse vraiment déterminer qui est qui dans la vie du personnage Hervé. Si ça a un peu gêné ma lecture, j’ai rapidement compris que le personnage principal du récit de Guibert n’était pas Guibert lui-même. C’est le journal intime du corps, d’un corps malade. Le journal intime d’un corps qui s’autodétruit, d’un corps rongé, amaigri à l’extrême, hideux, magnifique. Si certaines descriptions font …

Voici le magazine de mode qu’il vous faut lire

En faisant les courses au supermarché à Paris, en passant devant l’étal à journaux bien garni, un magazine rose bonbon m’a tapée dans l’œil. Il annonçait fièrement : « Paulette, le féminin 100 % participatif ». Intriguée, j’en ai feuilleté les pages. Devinez quoi, je suis repartie avec la revue sous le bras. Paulette est un magazine féministe entièrement indépendant conçu par des Françaises et pour les Françaises (d’adoption dans mon cas). Paulette est un projet multi-plateforme : un magazine bimestriel, un site Internet communautaire, une agence de communication 2.0. Sur le site de Paulette, vous créez un compte personnel et vous pouvez relayer des articles, participer à des discussions, suggérer du contenu. C’est une grande communauté virtuelle de filles qui s’entraident, s’informent, se soutiennent. Le magazine est un peu le fruit matériel d’une série de réflexions virtuelles. Pourquoi parler d’un magazine de mode sur un blogue littéraire? Parce que lire Paulette m’a pris au moins 5 ou 6 trajets de métro à travers la Ville Lumière. Les articles sont riches, touffus, intéressants. Les auteures touchent à la mode, à la musique, …

Wild ou le pèlerinage introspectif

Je voulais une lecture sympathique pour l’été, rien de trop aride qui me ferait m’endormir dans le métro le matin en allant au travail. Ma sœur m’a prêté son exemplaire traduit en français de Wild par Cheryl Strayed, écrit en 2012. Comme j’avais déjà vu le film de Jean-Marc Vallée et que j’adore les adaptations cinématographiques (je n’ai aucun problème à lire le livre après avoir vu le film), je me suis lancée dans la lecture de cette brique de presque 500 pages en format de poche. Wild est exactement ça : une lecture estivale qu’il est agréable de lire dans le métro. C’est une histoire inspirée de la vraie vie de l’auteure; le personnage principal, Cheryl, est une jeune femme divorcée qui entreprend une longue randonnée sur la côte Ouest des États-Unis, de la Californie à l’état de Washington. Le style du roman est simple, la trame narrative est quelque peu redondante. Il n’y a pas de grandes envolées, pas de grands suspenses. C’est un livre sur un pèlerinage introspectif et d’acceptation de soi. La trame …

Les Aurores montréales : nouvelles, amours et langue

J’avais mis sur ma liste de lecture Les Aurores montréales à mon entrée au cégep, en 2009. On m’en avait parlé avec beaucoup d’enthousiasme à l’époque, mais au fil du temps, je l’ai oublié au bas de ma PAL. Mais ce n’est que dernièrement que j’ai trouvé un exemplaire usagé du recueil de nouvelles, à moitié prix, à la friperie à côté de chez moi. Il aura donc fallu sept ans avant que je m’attaque au livre de Monique Proulx. Je n’ai pas peur de le dire : ce livre est un chef d’œuvre. À travers les 27 nouvelles (certaines très courtes, à peine trois pages, d’autres plus longues), on traverse Montréal d’un bout à l’autre : les itinérants, les immigrants, les riches d’Outremont, les prostituées rue Sainte-Catherine, les jeunes, les vieux, les amoureux, les célibataires, les hommes, les femmes, les Blancs, les Autochtones, l’anglais, le français. Il y a plusieurs pastiches dans le recueil : Proulx adresse des nouvelles à Dany Laferrière, à Mario Micone, à Patrick Cady, à Pierre Foglia, reprenant leur style, leur histoire, leurs …

Tarmac ou l’adolescence en banlieue nord-américaine

Pour agrémenter votre lecture… Tarmac, le deuxième roman de Nicolas Dickner (publié en 2009, après un ouvrage collectif signé d’un pseudonyme), est un livre « hommage » aux années 1990. Alors qu’on voit depuis quelques années un retour en force des années de gloire des Spice Girls et du grunge (surtout en musique et en mode), Dickner sort des boules à mites une décennie sombre, marquée par les conséquences de la guerre froide, où règnent en maître le béton et les bungalows. Nous sommes en banlieue-dortoir, la canicule est pesante, les condos sans âme poussent comme des champignons : c’est l’envers du rêve américain. Dans Tarmac, on suit les aventures de deux adolescents Louperivois, Michel Bauermann et Hope Randall, à l’humour cynique et cassant, mais toujours juste. Entre les cours au cégep, les beuveries au bar local et les baignades à la piscine municipale, Michel et Hope s’intéressent aux bunkers, à l’énergie nucléaire, aux nouilles ramen, aux bombes atomiques, aux menstruations, aux actualités internationales meurtrières, à la date de la fin du monde. Des adolescents normaux, quoi. Sans l’ampleur …

Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer : écrire et rire!

J’ai entamé ma lecture de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer avec plusieurs horizons d’attente. Premier roman de Dany Laferrière, immortel de l’Académie française, il y a de quoi s’exciter! Pourtant, l’utilisation du mot « nègre », le n-word, dit-on même au 21e siècle, me laissait sceptique… Publié en 1985, le récit de Dany Laferrière se déroule à Montréal. Les deux protagonistes, Bouba et Vieux, réfléchissent sur le monde et sur le racisme. Le racisme dont on commençait à s’inquiéter dans les années 1980 au Québec et qui trouve beaucoup de résonance chez le lecteur des années 2000. Je n’ai pas besoin de vous rappeler le scandale de Louis Morissette et des moustiques… Le ton de Laferrière est toujours très badin : j’ai beaucoup ri en lisant les aventures amoureuses du narrateur, jeune écrivain qui cherche à publier son premier roman. L’écriture est simple, précise, bien qu’enchâssée de références du Coran, d’Henry Miller, de Chester Himes, de jazz, etc. C’est une mosaïque éclectique de couleurs, de sons, d’odeurs et de mots sur fond de canicule montréalaise au …

Le Bruit des choses vivantes d’Élise Turcotte : voyage jusqu’au bout de l’enfance

Vous est-il déjà arrivé de buter sur un roman, de trébucher sur les syllabes, de vous cogner contre des métaphores obscures? Vous est-il déjà arrivé que le sens des phrases vous échappe comme la fumée se faufile entre vos doigts?   Voilà comment je me suis sentie lors de la lecture du premier roman d’Élise Turcotte. Après plusieurs recueils de poésie, Élise Turcotte publie en 1991 Le Bruit des choses vivantes. C’est un roman dont la prose est plus que poétique, dont les métaphores échappent parfois au schéma actanciel, dont les personnages parlent parfois comme des poèmes de Sylvia Plath ou comme dans des films de Marguerite Duras. Pas toujours facile d’accrocher à un récit qui part dans toutes les directions en même temps… Elle dit, comment on imite une avalanche, maman? Comment on joue à l’étoile Polaire? Je dis, on la place droit devant soi et on imagine les montages à franchir pour y arriver. Est-ce qu’on sera toujours là? Je dis, oui. Nous serons toujours là. (p. 130) Pourtant, j’ai poursuivi ma lecture du …