Littérature étrangère
Comments 5

Elena & Lila : une prodigieuse amitié

J’aime beaucoup les romans qui suivent les personnages sur de nombreuses années, voire des décennies, ça nous permet davantage nous y attacher, comprendre leur complexité et se faire une idée bien claire de ce que l’histoire raconte. Dans L’amie prodigieuse, Elena Ferrante se lance dans une saga où les deux personnages principaux, Lila et Elena seront suivis sur près de cinquante ans. Dans ce premier tome, elle y traitera de leur enfance et de leur adolescence. Tandis que dans le deuxième tome, Le nouveau nom, les jeunes filles deviennent des adultes.

Or, L’amie prodigieuse débute au présent, quand le fils de Lila téléphone Elena, qui a plus de soixante ans, pour lui demander si elle sait où est sa mère. Ainsi débute l’entreprise littéraire du roman, Elena tentera de nous décrire le plus fidèlement possible son enfance et son adolescence à Naples, vers la fin des années 50, et ce, en racontant une des plus belles histoires de loyauté, comme de jalousie, sa puissante et chaotique amitié avec Lila.

Dans un quartier pauvre et défavorisé, les jeunes filles deviennent rapidement amies, et ce, même si au départ, rien ne semblait être prometteur d’une si grande amitié. Surdouées et incroyablement intelligentes, Lila et Elena se verront dans l’enfance encouragées par une professeure à continuer leurs études. C’est toutefois Elena qui aura la chance d’être soutenue et encouragée dans le monde des études, et ce, malgré les réticences de ses parents qui croient qu’au fond, la vraie façon de s’assurer un bel avenir est le mariage. Elena poursuivra donc ses études et excellera, souvent grâce à l’aide de sa fidèle amie qui la poussera à se surpasser. Voilà un aspect imparfait de leur si grande relation, il y a un grand besoin de compétition entre les deux amies tout comme un rapport de jalousie dû à cette amitié si forte qui doit rester exclusive.

En devenant adolescentes, elles se sépareront toutefois. Elena continuera ses études tout en vivant ses premiers émois d’adolescence. Du côté de Lila, elle reprendra le travail familial, mais avec l’aplomb d’une jeune fille convaincue de ses désirs et de ses ambitions. Le personnage de Lila est fascinant par sa volonté d’atteindre ses buts, dans une société où cela n’était pas si facile pour une femme et encore moins pour une jeune fille de s’affirmer. L’histoire nous plonge réellement dans une Italie où les femmes sont absentes et souvent déjà épuisées à 35 ans. La mère d’Elena avec qui cette dernière à une très mauvaise relation est un exemple frappant; elle n’encourage pas sa fille à continuer ses études, au contraire, elle souhaitera qu’elle marie un homme riche et prometteur. C’était parfois irritant pour moi de voir que les frères des jeunes filles prenaient des décisions pour elles et qu’elles devaient s’y faire et que les hommes agissaient comme des dieux face aux femmes. Néanmoins, il y a un réel désir d’émancipation chez les deux amies et cela transperce le roman. Même si leur amitié n’est pas exemplaire, elles n’auront pas de contact pendant de longues périodes, elles se soutiendront et s’apporteront une lumière et un bonheur qu’elles ne retrouveraient pas l’une sans l’autre.

Je dus admettre bien vite que tout ce que je faisais toute seule n’arrivait pas à me faire battre le coeur, seulement ce que Lila effleurait devenait important.

L’amitié prodigieuse qui unit les jeunes filles est rassurante, car elle démontre toute la force de l’union à deux, pour se sentir moins seule, moins incomprise, pour apprendre à grandir ensemble. L’histoire laisse présager que malgré les distances, leur relation une fois âgée restera unie de cette fusion incompréhensible qui lie les vraies amitiés; ensemble ou séparées, rien n’a vraiment d’importance. L’amitié survit.

Seule Lila me manquait, Lila qui pourtant ne répondait plus à mes lettres. J’avais peur qu’il ne lui arrive quelque chose, en bien ou en mal, sans que je sois là. C’était une vieille crainte, une crainte qui ne m’était jamais passée : la peur qu’en ratant des fragments de sa vie, la mienne ne perde en intensité et en importance.

J’ai bien l’intention de me plonger dans le tome deux, parce que l’écriture de Ferrante, toute en douceur sans fioriture, ensorcelle et donne vraiment envie de savoir ce qui se passe avec ces deux amies. Emmenée dans cette ville où la tension côtoie le quotidien, j’ai été obnubilée par la noirceur de la ville, par ses générations d’hommes qui dominent, par ce constat plutôt gris que la ville fût enrobée d’un climat de violence, de terreur et de pauvreté. Ces histoires de familles, ces longues lignées familiales, ont sans aucun doute été l’élément le moins enchanteur dans cette histoire, quoique bien nécessaire, je l’accorde. Il fallait bien se remémorer le nom de chaque fils, père et cousin pour bien comprendre les familles, les clans et les ennemis. Je dirais que ce seul petit élément m’a titillée, simplement parce que je ne suis pas une adepte des sagas historiques aux dizaines de personnages. Heureusement, L’amie prodigieuse, c’est beaucoup plus que cela. Je comprends entièrement qu’il ait gagné le prix des libraires du Québec. Une des plus belles odes à l’amitié, conflictuelle, mais pas moins profonde.

 

 

Advertisements
This entry was posted in: Littérature étrangère

par

Lectrice invétérée, Martine est bachelière en études littéraires et la cofondatrice du Fil rouge. Créative et inspirée, elle a l’ambition de faire du Fil rouge un lieu de rassemblement qui incite les lectrices à prendre du temps pour elles par le biais de la lecture. Féministe, elle s’intéresse aux paradoxes entourant les mythes de beauté et la place des femmes en littérature. Elle tentera, avec ses projets pour Le fil rouge, de décomplexer et de dédramatiser le fait d’être une jeune adulte dans une société où tout le monde se doit de paraitre et non d’être. Vivre sa vie simplement et entourée de bouquins, c’est un peu son but. L’authenticité et l’imperfection, voilà ce qui lui plait.

5 Comments

  1. Michèle Morin says

    Quel excellent compte rendu! Je viens de terminer le deuxième tome et je peux vous assurer qu’il est aussi bon que le premier! Le troisième, malheureusement, n’est pas encore traduit en français, je devrai le lire en anglais… mon italien n’étant pas assez riche 😉
    Merci de signaler cette excellente auteure.

    J’aime

  2. Ping : 31 jours de bibliothérapie, jour 19 : Pour célébrer le pouvoir de l’amitié | Le fil rouge

  3. Ping : Les coups de coeurs littéraires 2016 des fileuses | Le fil rouge

  4. Ping : La femme rompue de Turin | Le fil rouge

  5. Ping : Elena & Lila, quel plaisir de vous retrouver… | Le fil rouge

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s