Autour des livres, Littérature québécoise
Laisser un commentaire

Que reste-t-il du Plateau-Mont-Royal dans la littérature actuelle?

375e Montréal Le fil rouge Le fil rouge lit bibliothérapie littérature lecture livres les livres qui font du bien Plateau-Mont-Royal La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette Marchand de feuilles Le plongeur Le quartanier Stéphane Larue Nelly Arcan À coeur ouvert Seuil Chloée Savoie-Bernard Des femmes savantes Tryptique Testament Vickie Gendreau

L’histoire littéraire du Plateau-Mont-Royal est assez simple à aborder. Il faut inévitablement commencer par visiter les univers de Michel Tremblay, de Mordecai Richler ou de Dany Laferrière, qui ont habité et écrit le quartier. Ces Grands ont marqué les lieux et la littérature en campant leurs œuvres principales sur le « Plateau ouvrier » des années 40-60, sur le « Plateau juif » de la même époque ou encore sur le « Plateau de l’immigrant » des années 70. On peut aussi continuer la visite en faisant un détour par l’œuvre de Nelligan et de Miron, d’illustres résidents de l’arrondissement.

À quoi ressemble le Plateau-Mont-Royal contemporain, dans la littérature? À l’ombre de ceux cités précédemment, quels auteurs le mettent en scène? Quels écrivains le vivent, s’en inspirent et l’animent, aujourd’hui? Voici un petit résumé de mes découvertes sur cet arrondissement de Montréal, très riche au point de vue littéraire, culturel et historique.

Commençons cet humble article de « géolittérature » en délimitant le territoire exploré. J’ai choisi de me pencher sur l’ensemble de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, ce quadrilatère appuyé sur le flanc est de la montagne. La rue Sherbrooke en trace la limite sud, alors que la ligne sinueuse des rails du Canadien Pacifique en dessine les bordures nord-est. Cela inclut donc les districts du Mile-End, de Jeanne-Mance et de De Lorimier. L’arrondissement est aussi traversé du nord au sud par la « Main », l’emblématique boulevard Saint-Laurent, qui a longtemps tracé la frontière entre le Montréal anglophone (à l’ouest) et celui francophone (à l’est).

Si le Plateau est reconnu aujourd’hui pour son côté branché (et hispter), ses premiers pas se sont plutôt faits dans la poussière de pierre calcaire et dans l’odeur des peaux de vaches. De petits villages puis des paroisses se sont développés autour des carrières et des tanneries; ils se sont ensuite étendus sur l’ensemble du territoire décrit plus haut. Après la Seconde Guerre mondiale, le Plateau devient une terre d’accueil pour de nombreux immigrants : à partir de ce moment, l’espagnol, le portugais et le yiddish résonnent aussi dans ses rues, en plus de l’anglais et du français.

Selon l’historien et professeur émérite de l’UQAM Jean-Claude Robert, la période d’après-guerre en est aussi une de déclin économique pour le Plateau parce que les plus riches le quittent pour s’installer en banlieue.

En connaissant ces quelques lignes d’histoire, il est facile de comprendre ce que veut dire Ginette Michaud, dans une analyse de la topographie et de la typographie du lieu : « Il y a toutes sortes de Plateaux, et s’il n’y en a pas mille, il y en a tout au moins une bonne dizaine […] ». La professeure de l’Université de Montréal fait référence aux Plateaux « les plus connus » : celui de Tremblay (coin Fabre et Gilford), celui de Réjean Ducharme dans l’Hiver de force (Avenue du Parc et parc de l’Esplanade) et celui qui loge la binerie du Matou d’Yves Beauchemin. Elle aurait tout aussi pu parler de celui de Mordecai Richler (le quartier juif, autour de la « Main » et de la rue Saint-Urbain), et de bien d’autres…

Effervescence culturelle autour du parc La Fontaine et du carré Saint-Louis

La diminution de la population s’arrête au tournant des années 70, lorsque jeunes artistes et intellectuels — étudiants et enseignants — choisissent de s’y installer, attirés par la proximité du centre-ville et le faible prix des loyers. Les logements ceinturant le parc La Fontaine sont particulièrement prisés.

Dans La femme qui fuit (Le Marchand de feuilles, 2015), Anaïs Barbeau-Lavalette raconte la rencontre de sa grand-mère, Suzanne Meloche, avec un groupe d’artistes regroupé dans l’atelier de Paul-Émile Borduas, niché sur le Plateau. C’est avec certains d’entre eux qu’elle élaborera plus tard le manifeste Refus global (sans le signer, toutefois). Bien que cela se déroule préalablement aux années 70, l’extrait qui suit (entre 1930 et 1946) laisse tout de même envisager l’effervescence culturelle de l’époque à venir :

Dans le salon d’un petit appartement, rue Mentana, quelques jeunes fument et discutent. Par terre sont étalés quelques dessins. […]

Ils sont une dizaine, surtout des garçons, mais tu regardes d’abord les filles. Elles sont trois. Tu les trouves simples et distinguées. Claude te les présente tour à tour. Il y a Marcelle Ferron, Françoise Sullivan, puis Muriel Guilbault. Elles lèvent un bref regard vers toi, ne feignent pas la chaleur, t’invitent tout simplement à t’asseoir.

Les hommes sont captivés par une discussion animée, autour des encres qui gisent pêle-mêle sur le plancher. Les dessins étalés ne ressemblent en rien à ce que tu connais. Ils sont une invitation à s’y perdre. Tu comprends qu’à l’extérieur de ces murs, on y voit une offense. Tu te sens soudainement privilégiée de traîner avec les offenseurs. (p. 82)

Tout près de là vivait aussi le poète Gaston Miron. Ce dernier eut de nombreuses adresses sur le Plateau-Mont-Royal, louant d’abord une chambre sur Duluth, puis sur Saint-Hubert, Saint-Denis et Saint-Christophe. Plusieurs des poèmes de L’homme rapaillé ont été écrits au 4451, rue Saint-André, où l’auteur a habité 11 ans. Il ira ensuite s’installer juste au-dessus de la librairie Gutenberg, devenue aujourd’hui la librairie du Square, juste en face du carré Saint-Louis. Nombreux artistes, écrivains et intellectuels ont arpenté ce secteur : Michel Tremblay, Gérald Godin, Pauline Julien, Gilles Carle ainsi que Dany Laferrière. Gaston Miron finira sa vie sur le boulevard Saint-Joseph, juste au nord du parc La Fontaine.

NelliganSquareMLB

Le buste de bronze à la mémoire d’un célèbre résident de l’avenue Laval, située tout près du carré Saint-Louis : Émile Nelligan. Photo : Marie-Lou Beaudin

À partir des années 80, le caractère recherché du Plateau favorise la flambée des prix des logements. La population est de plus en plus aisée et les commerces s’adaptent à cette nouvelle clientèle : les cafés-terrasses, les galeries d’art, les restaurants chics et les boutiques spécialisées font leur apparition sur certaines artères.

L’ancien quartier ouvrier est aujourd’hui branché et créatif. Cet arrondissement de Montréal dont la moyenne d’âge est la plus faible héberge en son sein les quartiers les plus artistiques au Canada selon une analyse effectuée en 2010. « Le Plateau est dynamique, autant au niveau de l’imaginaire que de la pensée, m’a expliqué Éric Blackburn, copropriétaire de la librairie Le Port de tête, ayant pignon sur rue sur Mont-Royal. Il est aussi plein de nuances. »

Plateau-bars

Est-ce que cela suffit pour inspirer les auteurs contemporains? Mes lectures me permettent de constater que les bars du Plateau constituent la trame de fond de plusieurs romans. Le premier de Stéphane Larue (Le Quartanier, 2016) en est un excellent exemple. En fait, l’auteur recense les établissements de l’arrondissement que fréquente le personnage principal. Ce dernier court les lieux de jeux et d’alcool avoisinant le restaurant où il est plongeur : le Zinc, le Bistro de Paris, la taverne Laperrière, le café Chaos, la Brasserie Cherrier, le Roy Bar… Certains d’entre eux sont toujours accessibles sur Mont-Royal, Rachel, Roy et Saint-Denis; d’autres sont aujourd’hui fermés :

Notre petite bande a débarqué dans un bar que je ne connaissais pas. Ça s’appelait le Roy Bar. On a franchi une lourde porte et une dizaine de clients ont salué mes nouveaux compagnons, comme s’ils les attendaient. Notre arrivée était un peu trop remarquée à mon goût, je ne savais pas où me mettre, je me sentais de trop. […] L’endroit me faisait d’ailleurs penser au skatepark. Les murs étaient abondamment graffités et des haut-parleurs cabossés jouaient du Pennywise. Un énorme requin-marteau en plastique pendait au-dessus de la table de billard. (p. 89)

En 2007, Nelly Arcan campe entièrement l’histoire de À ciel ouvert (Seuil) dans le quartier qu’elle habitait avant sa mort, deux ans plus tard. Les gens, les rues et les lieux du Plateau-Mont-Royal contemporain y sont omniprésents. Les personnages se rencontrent encore et encore sur la terrasse du Plan B, située sur Mont-Royal E, ou encore à une table du Java U sur Saint-Denis.

À l’été 2017, la rue Saint-Denis s’est transformée, à l’honneur de la littérature montréalaise. Une cinquantaine d’artistes du Plateau-Mont-Royal ont été sélectionnés. Leurs textes ont été affichés sur les immeubles ou sur les trottoirs. Le projet a été réalisé par la Société de développement commercial rue Saint-Denis, en collaboration avec l’Union des écrivains du Québec. Photos : Marie-Lou Beaudin

Le Plateau-Mont-Royal : le repère d’un cancer

Plusieurs des nouvelles de Chloé Savoie-Bernard, dans son recueil Les femmes savantes (Tryptique, 2016), sont aussi bien installées sur le Plateau. Dans Être une chatte, la narratrice est amoureuse d’un homme qui la trompe. Leur relation est sauvage et violente. Le Plateau est son repère à lui, son territoire :

J’ai rejoint docilement la fille indienne des plottes prêtes à se faire déchiqueter le cœur par ses dents trop droites, des autres filles j’avais vent, Montréal ce village dans lequel rien ne reste tu très longtemps, et les autres filles, il ne les cachait pas vraiment, elles jaillissaient sur son cellulaire quand j’étais avec lui, poppaient sur Facebook quand on regardait un film sur le laptop, ding, le son d’une nouvelle notification, les autres filles le saluaient partout où nous allions, il marchait dans les rues du Plateau comme un prince dans son fief, comme un pacha dans son harem avec moi, sa concubine préférée, à son bras. (p. 37)

On croise aussi quelques bars du Plateau avec Vickie Gendreau, dans sa dernière œuvre intitulée Testament (Le Quartanier, 2012). Atteinte d’un cancer du cerveau, elle met en scène la fin de sa vie et la réaction de ses proches, passant de son expérience dans son lit de l’hôpital Notre-Dame (juste au sud du parc La Fontaine) à ses souvenirs, rue Mont-Royal.  

En faisait ces lectures, j’ai eu quelques réponses à ma question de départ : le Plateau-Mont-Royal littéraire contemporain se vautre dans les bars de l’arrondissement. Cependant, je sais que je n’ai fait qu’effleurer le sujet. J’aurais bien aimé continuer, parler du quartier de Monique Proulx ou de Patrice Desbiens, présenter l’arrondissement par ses libraires ou ses lecteurs, visiter le quartier portugais ou retourner sur Saint-Urbain. Cela se fera peut-être dans un autre billet ou un mémoire de maîtrise (qui sait?). Il y a assurément de quoi faire tout un travail de recherche et d’analyse sur la place du Plateau dans la littérature, que ce soit en géocritique ou en géopoétique. Avis aux intéressés.

D’ici là, suggérez-moi de nouvelles œuvres campées sur le Plateau-Mont-Royal afin que je puisse continuer ma visite de l’arrondissement!

 

 

Autres références (consultées le 29 septembre 2017): 

 

BUSSIÈRES, Ian. « L’écrivaine Nelly Arcan s’est suicidée », Le Soleil, 25 septembre 2009, http://www.lapresse.ca/le-soleil/arts/livres/200909/25/01-905443-lecrivaine-nelly-arcan-sest-suicidee.php

COMITÉ LOGEMENT DU PLATEAU MONT-ROYAL. « Plus le Plateau est in, plus les locataires sont out – Portrait de la gentrification sur le Plateau Mont-Royal», 2015, Comité Logement du Plateau Mont-Royal http://clpmr.com/wp-content/uploads/2016/04/PlateauIN_locataireOUT2015.pdf

CNW TELBEC. « Une étude de Hill Stratégies Recherche – Le statut de métropole culturelle de Montréal est confirmé », CNW, 9 février 2010, http://www.newswire.ca/fr/news-releases/une-etude-de-hill-strategies-recherche—le-statut-de-metropole-culturelle-demontreal-est-confirme-539271911.html

COUTU, Simon. « La vague « hipster » déferle à Montréal », 24 mai 2012, L’actualité, http://lactualite.com/culture/2012/05/24/la-vague-hipster-deferle-a-montreal/

GRIFFITHS, Sian. « Mordecai Richler’s Montreal », The Guardian, 11 janvier 2011, https://www.theguardian.com/travel/2011/jan/11/montreal-mordecai-richler-literary-guide

HILL STRATÉGIES. « Les quartiers artistiques au Canada », 27 octobre 2005, Hill Stratégies, http://www.hillstrategies.com/fr/content/les-quartiers-artistiques-au-canada

LALONDE, Catherine. « Les adieux d’une libraire (presque) mythique », Le Devoir, (13 juin 2015), http://www.ledevoir.com/culture/livres/442669/les-adieux-d-une-libraire-presque-mythique

LAVOIE, Jocelyne. « Gaston Miron », septembre 2016, Société d’Histoire du Plateau-Mont-Royal, http://histoireplateau.org/personnages/gastonMiron/gastonMiron.html

MICHAUD, Ginette. « Mille plateaux : topographie et typographie d’un quartier », Voix et Images, Vol. 14, no 3, (printemps 1989), p. 462-482, https://www.erudit.org/fr/revues/vi/1989-v14-n3-vi1364/200800ar.pdf

MUSEUM OF JEWISH MONTREAL. « Mordecai Richler », 2015, Museum of Jewish Montreal, http://www.mimj.ca/location/1126

ROBERT, Jean-Claude. « L’identité historique du Plateau », 10 mars 2014, Mémoire du Mile-End, http://memoire.mile-end.qc.ca/fr/lidentite-historique-du-plateau/

RUE ST-DENIS. « St-Denis Littéraire : un projet à saveur littéraire sur la Rue Saint-Denis pour le 375e anniversaire de Montréal », 2017, Rue St-Denis, http://www.ruesaintdenis.ca/nouvelles/festivites/un-projet-a-saveur-litteraire-sur-la-rue-saint-denis-pour-le-375e-anniversaire-de-montreal/

SOCIÉTÉ D’HISTOIRE DU PLATEAU-MONT-ROYAL. « Émile Nelligan », 2015, Société d’Histoire du Plateau-Mont-Royal, http://histoireplateau.org/personnages/emileNelligan/emileNelligan.html

SOCIÉTÉ D’HISTOIRE ET DE GÉNÉALOGIE DU PLATEAU-MONT-ROYAL. La naissance du Plateau Mont-Royal, Panneau d’interprétation historique, 2011, Montréal, http://histoireplateau.org/plaques_historiques/villages_fondateurs/images/plaque_naissance_plateau. jpg

SOCIÉTÉ D’HISTOIRE ET DE GÉNÉALOGIE DU PLATEAU-MONT-ROYAL. Le Square Saint-Louis, Panneau d’interprétation historique, 2011, Montréal, http://histoireplateau.org/wp-content/uploads/2014/09/square_saint_louis. jpg

VILLE DE MONTRÉAL. « Activités du 375e », Ville de Montréal, http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=7297,142718089&_dad=portal&_schema=PORTAL

VILLE DE MONTRÉAL. « Arrondissement du Plateau-Mont-Royal – Ma carte interactive », 2015, Ville de Montréal, http://www1.ville.montreal.qc.ca/CartesInteractives/plateau/CI_PMR.html

VILLE DE MONTRÉAL. « Montréal à la carte – Arrondissement du Plateau-Mont-Royal », Ville de Montréal, 2015, http://ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/page/lib_arr_fr/media/documents/carte_arr_pmr.pdf

VILLE DE MONTRÉAL. « Statistiques – Un bref profil du Plateau-Mont-Royal », 2011, Ville de Montréal, http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=7297,74739592&_dad=portal&_schema=PORTAL

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s