All posts filed under: Littérature étrangère

Champagne et autres saouleries d’Amélie Nothomb

Amélie Nothomb, auteure belge soi-disant née au Japon vers la fin des années soixante, est un sujet avide de folies bien particulières. Véritable boulimique d’écriture, cette « graphomane » publie un roman par année, sans compter les innombrables qu’elle garde au «réfrigérateur». Connue pour sa passion pour les fruits pourris après une révélation publique, elle voue également un culte au champagne. Après avoir dévoré l’entièreté de son œuvre, je peux confirmer que ce pétillant et dispendieux alcool se glisse véritablement un peu partout à travers son univers littéraire, qui est tout sauf sobre. L’ivresse est ancrée chez Nothomb. Dans sa Biographie de la faim, qui reconstitue la relation tortueuse que l’auteure entretient avec la faim depuis son plus jeune âge, elle raconte son alcoolisme précoce lorsqu’elle séjourne à New York durant sa préadolescence, siphonnant avec sa sœur Juliette les fonds de verre des invités lors des réceptions de ses parents dans cette capitale de la démesure : «Il fallait donc se saouler le plus possible. Où que notre père soit posté par la suite, ce serait forcément …

La Princesse des glaces

«La Princesse des glaces» se trouve à être l’un de ces nombreux polars suédois. Ma première expérience fut avec la trilogie «Millenium» de Stieg Larsson. Une lecture que j’avais beaucoup appréciée pour ses personnages. J’étais curieuse de retrouver l’univers des romans policier suédois, surtout que ce n’est pas mon genre de lecture préféré. Erica Falck, trente-cinq ans, auteure de biographies installée dans une petite ville paisible de la côte ouest suédoise, découvre le cadavre aux poignets tailladés d’une amie d’enfance, Alexandra Wijkner, nue dans une baignoire d’eau gelée. Impliquée malgré elle dans l’enquête (à moins qu’une certaine tendance naturelle à fouiller la vie des autres ne soit ici à l’œuvre), Erica se convainc très vite qu’il ne s’agit pas d’un suicide. Sur ce point – et sur beaucoup d’autres -, l’inspecteur Patrik Hedström, amoureux transi, la rejoint. À la conquête de la vérité, stimulée par un amour naissant, Erica, enquêtrice au foyer façon Desperate Housewives, plonge dans les strates d’une petite société provinciale qu’elle croyait bien connaître et découvre ses secrets⌈…⌋ Babelio Comment vous décrire ma …

Voyagez vers Mars

Andy Weir est l’auteur du roman The Martian (fr – Seul sur Mars) et il s’agit de sa première oeuvre littéraire à date. Toutefois, Andy Weir est également ce qu’on peut appeler un génie. Il est programmeur et fut engagé par un laboratoire national à l’âge de quinze ans. Dans ses temps libres, il s’intéresse à la physique et aux voyages dans l’espace (http://www.andyweirauthor.com/). Dès les premières pages du roman, je savais que j’allais aimer. Si je suis honnête, je savais que j’allais aimer ce livre même avant de l’acheter. J’en avais entendu parler à maintes reprises par l’entremise de certains podcasts que j’écoute régulièrement et la prémisse m’avait fascinée. Je n’aime pas beaucoup la science-fiction et je n’aime pas la fantaisie, toutefois avec The Martian (Seul sur Mars) vous retrouvez un contexte très réaliste pour une situation très extraordinaire. L’histoire me rappelait un peu l’histoire du film Gravity (Alfonso Cuaron), mais plus détaillée et avec un personnage plus intéressant. No offense. Bien entendu, la situation est tout de même très différente. Le livre raconte …

La dualité des amours passionnels

L’amour est multiple. L’amour est contradiction. L’amour est dualité. L’amour est passion. L’amour est haine. L’amour est vérité. L’amour est mystère. L’amour est espoir. L’amour est désespoir. L’amour est folie. L’amour est tranquillité. Et tout ça, Ernesto Sábato l’a bien compris. Dans son ouvrage Le tunnel, l’auteur nous présente une histoire d’amour passionnel comme moteur du déclenchement de la folie chez le protagoniste. Qui n’a jamais vécu ce délire incontrôlable créé par une obsession soudaine pour l’être aimé ou admiré secrètement? La maladie d’amour est puissante, dévastatrice et bien peu souvent, mutuelle. Lorsque l’éclatement de l’âme se fait de façon solitaire, il arrive que le mal-aimé cède à son penchant impulsif. L’artiste peintre Juan Pablo Castel est un assassin. «Il y a eu quelqu’un qui pouvait me comprendre. Mais c’est précisément, la personne que j’ai tuée.» (p.15) Consterné par la vie qui lui semble être vide et sans substance, Castel voit une lueur d’espoir dans cette jeune femme qui s’est arrêtée devant l’une de ses toiles lors de son exposition. «Ce fut le jour du vernissage. …

Kafka sur le rivage

C’était il y a deux ans. Je venais de terminer la lecture de La Ballade de l’impossible (dont Martine a parlé ici!) et j’avais été conquise par la plume de Haruki Murakami, la profondeur de ses personnages, la simplicité de ses descriptions, la mélancolie qui traversait son récit. Un de mes collègues libraires, à qui j’avais fait part de mon appréciation du roman, s’était empressé de me mettre entre les mains Kafka sur le rivage, véritable petite brique littéraire. Enthousiaste, il m’avait dit: « Lis ça, tu vas capoter! » (En réalité, il m’avait plutôt servi une des savoureuses expressions absurdes dont lui seul a le secret, mais je sais que c’était précisément ce que ça voulait dire. J’allais capoter.) Il n’avait pas tort. J’ai adoré le roman, j’ai dévoré les 638 pages en quelques heures à peine. Parce que Kafka sur le rivage est, en bon québécois, « quelque chose ». Là, c’est le moment où je me sens un peu bête. Parce qu’il y a longtemps que je veux écrire une critique sur Kafka, que je veux …

Lire, voir et vivre l’America del Sur

C’est avec les yeux pleins d’eau qu’on a dit au revoir à la Bolivie. Elle nous avait tant donné, tant appris, qu’en quittant la ville je me suis sentie comme une voleuse, je dérobais quelque chose de précieux. J’ai pleuré sans relâche de l’auberge jeunesse jusqu’à l’aéroport. Une vraie Madeleine dans le taxi sous le regard perplexe du chauffeur. Partir m’avait semblé, à ce moment-là, tellement incongru. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard, ni seulement la faute de l’alcool, si je me suis trompée et que j’ai fait la file pour aller à Bogotá, et non à Montréal. Le douanier a senti nos haleines alcoolisées bien avant de nous voir. Il rit, fouille sommairement mon sac et joue un air sur la flûte de pan que j’ai ramenée. Voilà un adieu à l’image de mon voyage. Sur les routes de l’Amérique du Sud, j’ai cru mourir. Les trajets en lacets, au ras des falaises, et les glissements de terrain m’ont valu plusieurs serrages de mâchoires. Mais ces souvenirs ne sont pas les plus vifs, …

Quand le chaos aveugle

Dans les lectures les plus étonnantes de ma vie, il y a L’aveuglement de José Saramago, gagnant d’un prix Nobel. Mon professeur, en première année, nous avait expliqué brièvement l’histoire; un homme devient aveugle subitement au coin d’une rue et s’en suit une cécité globale dans la société… Je vous avoue que je percevais déjà de loin un récit près de la science-fiction et que je n’étais pas très motivée à entamer ma lecture. Or, lecture obligatoire oblige, je me suis mise à la lecture et d’emblée j’ai été séduite. L’ambiance du récit est attirante et c’est un des romans qui définissent le plus justement la grisaille entre le bien et le mal. Tout d’abord, l’oeuvre de Saramago est un paradoxe en elle-même, car s’entremêlent douceur, chaos, dureté et compassion. C’est le genre d’oeuvres où même le plus grand des chaos réussit à trouver lumière. L’histoire débute dans une ville inconnue, cela pourrait être Montréal comme Londres ou même Tokyo. C’est une ville moderne avec des immeubles à bureaux, des feux de circulation, etc. Ainsi, on se …

Chronique « Écrire l’indicible » – Une semaine de vacances de Christine Angot : écrire (et lire) l’inceste

Cette chronique vous présente des récits qui traitent de sujets difficiles, mais qui se doivent d’être partagés, que ça nous touche de près ou de loin. Parce que l’écriture permet de tout dire. Christine Angot est un monstre littéraire. Par monstre, j’entends le statut qu’elle a dans le milieu littéraire français, mais j’entends aussi le sentiment de peur, voire de dégoût qu’elle crée chez ses lectrices, parce qu’elle les amène toujours là où elles aimeraient mieux ne pas aller. Elle écrit d’abord L’Inceste, qu’elle publie en 1999 et qui obtient un succès immense. Il apparaît tout de même inimaginable qu’un livre qui raconte l’histoire incestueuse entre un père et sa fille (que l’on devine être Angot elle-même) gagne une place aussi importante dans le lectorat français… Une semaine de vacances paraît en 2012 et reprend la même thématique, mais d’une toute autre manière. Dans ce roman, l’écrivaine use d’une écriture clinique; le récit est d’une froideur limpide, comme si elle se mettait à distance, alors qu’elle sait que les lectrices en seront incapables. C’est qu’Angot …

Chronique « Écrire l’indicible »: Témoignage d’un héritage : Annie Ernaux et moi

Cette chronique vous présente des récits qui traitent de sujets difficiles, mais qui se doivent d’être partagés, que ça nous touche de près ou de loin. Parce que l’écriture permet de tout dire. En relisant L’Événement et Les Armoires vides d’Annie Ernaux, je me suis replongée dans ma propre expérience. Celle d’un avortement, alors qu’âgée de 17 ans je suis tombée enceinte et ai fait le choix d’interrompre cette grossesse. C’est aussi toute la question d’héritage du féminisme qui m’a amenée à me questionner et à remettre en perspective cet événement, pour utiliser les termes d’Ernaux. Elle en parle comme quelque chose de difficile, dans les circonstances qui étaient en place lors de la parution de son livre. Effectivement, l’avortement était alors illégal. Je vois en Ernaux, donc, une tentative de dire l’indicible, de rendre compte, non pas une, mais deux fois (de manière autobiographie d’abord, puis sous l’écriture testimoniale ensuite) de cette réalité obscurcie par les récits, mais aussi tenue à l’écart des discours. Pourtant, je ne me suis pas reconnue dans ces livres. Pour …

Chronique « Écrire l’indicible » : Tom est mort de Marie Darrieussecq: le «devoir de mémoire» transposé

Cette chronique vous présente des récits qui traitent de sujets difficiles, mais qui se doivent d’être partagés, que ça nous touche de près ou de loin. Parce que l’écriture permet de tout dire. Je n’ai pas d’enfants. Pas encore, en tout cas. Or, après avoir refermé le livre de Darrieussecq, je ne suis plus certaine d’en vouloir. J’ai été envahie d’une crainte. Comment avoir des enfants sans s’inquiéter de leur sort 24 heures sur 24, 7 jours sur 7? Comment vivre avec ces doutes, ces peurs, ces angoisses au quotidien? Comment aimer trop fort sans empoisonner ces petits êtres qui ont poussé en nous? Et s’il leur arrive quelque chose, comment peut-on survivre? Car il est bien question de survie, dans Tom est mort. Darrieussecq a mis en récit la perte d’un enfant, celle d’une mère qui perd son fils Tom, alors âgé de 4 ans et demi. Nous traversons avec la narratrice toutes les étapes du deuil, du choc au mutisme, de la colère à l’apaisement. On lit ce récit d’une femme démolie, qui, malgré …