Derniers Articles

Le lecteur et les best-sellers

Best-seller. Cette expression, utilisée abondamment dans le monde littéraire, n’a pas la même signification pour tout le monde. Dans le milieu de l’édition, cela signifie un livre qui a connu un immense succès commercial, qui s’est énormément vendu par rapport aux autres livres du même genre. Dans la tête de bien des gens, un best-seller est un livre qui doit forcément être bon, étant donné la quantité de lecteurs qui l’ont acheté… non?

Eh bien, ce n’est pas totalement faux… ni totalement vrai. L’autre jour, au travail, j’ai décidé d’ouvrir l’œil et, en plaçant les livres sur les rayons, je me suis efforcée de repérer ceux sur lesquels figurait la mention « best-seller ». Verdict? Énormément de livres portent cette mention, à un point tel que j’ai renoncé à compter. Le plus fascinant dans tout ça était sans contredit le fait qu’il y avait, dans le lot, de nombreux ouvrages dont je n’avais jamais vraiment entendu parler dans les médias, ni même par bouche à oreille. Bon, je sais, il m’est impossible de connaître tous les livres et d’être au courant du succès de tous les romans sur le marché (je suis humaine, hé!); malgré tout, je constate que ces livres dits best-sellers l’ont sans doute été dans leur pays d’origine, dans leur version originale, ou alors durant une période très définie dans le temps et maintenant révolue. Aussi, il faut préciser que, lorsqu’un auteur a connu un best-seller dans sa carrière, la mention continuera souvent d’apparaître sur ses prochains livres, comme un gage de qualité pour le lecteur. Utile ou trompeur?

Personnellement, j’aime bien les best-sellers, de façon générale. Plusieurs d’entre eux font partie de mes coups de cœur, ont de nombreuses qualités et beaucoup de potentiel. Je pense entre autres à la saga Harry Potter, avec ses personnages complexes, ses intrigues accrocheuses, son univers totalement original et sa véritable magie, celle d’avoir fait lire des millions de jeunes à travers le monde; je pense aux premiers romans de Patrick Senécal, à ses histoires sombres et décadentes, à sa plume bien de chez nous, à son ironie mordante jumelée à son sens du récit qui nous happe dès les premières pages; je pense au formidable Les Misérables, à la richesse de son écriture, à la beauté de son récit, à la complexité de l’histoire de Cosette et Jean Valjean, des noms connus de plusieurs d’entre nous, car ancrés désormais dans une certaine culture populaire. (J’ai choisi de vous mentionner ceux-là, mais il y en a beaucoup d’autres, évidemment.)

Je pense aussi à des Guillaume Musso, Danielle Steel, Nora Roberts, Nicholas Sparks et autres auteurs de romance, qui retrouvent à chaque nouveau livre un public qui leur est fidèle; à des Michael Connelly, Dan Brown, Robert Ludlum et autres écrivains de romans policiers, dont les intrigues captivent leurs lecteurs depuis des années; à des Marie Laberge, Amélie Dubois, Bryan Perro, Michel David et autres écrivains du Québec qui parviennent à remporter un énorme succès local, mais aussi international. Les gens les aiment, en veulent toujours plus, se réjouissent de voir leurs noms figurer dans la liste des nouveautés… et c’est tant mieux, vraiment. Si, grâce à eux, de nombreux lecteurs occasionnels parviennent à cultiver un certain attrait pour la littérature, je leur lève mon chapeau.

Cependant, popularité ne rime pas toujours avec qualité, et là se trouve mon petit bémol (car il en faut bien un!) S’il est vrai que plusieurs best-sellers le sont en raison de leur histoire palpitante et de leur écriture à la fois efficace et accessible, plusieurs autres le sont devenus parce qu’ils «surfent» sur la vague créée par un genre à la mode: la mode des romans érotiques, la mode des séries dystopiques pour jeunes adultes, la mode des vampires, etc. J’ai le regret de vous informer (si vous ne le saviez pas déjà) que, malheureusement, tout ce qui découle d’un courant au goût du jour n’est pas forcément bon, ni même intéressant. Parfois, c’est bourré de clichés; souvent, on a l’impression de lire une énième version de la même histoire; dans certains cas, la qualité de la langue n’est (vraiment) pas au rendez-vous. Mais ça se vend, parce que beaucoup de gens aiment lire ces livres-là, parce que c’est divertissant, que c’est agréable, que ça permet de décrocher du quotidien.

Et c’est correct, vraiment.

Ce qui est important, c’est de se servir de son jugement, quel que soit le choix effectué au final, qu’il plaise ou non à notre conjoint, notre mère, nos amis, nos collègues. Ne pas acheter un livre «juste parce qu’il est populaire»; ne pas choisir en fonction des autres, en fonction des goûts d’autrui. Surtout, choisir de lire un roman parce qu’on en a envie, parce que le sujet nous intéresse, parce qu’on est curieux, parce que le livre nous parle et qu’on veut savoir ce qu’il aura à nous dire. Décider par soi-même si, finalement, on aime ou on n’aime pas.

Best-seller ou pas, l’important, c’est d’écouter ses envies.

Mon petit pot du bonheur

 

article02bellm-0158 jours.

Ça fait 58 jours qu’on est en 2015.

«Déjà ?», qu’on s’dit. Mais au fond, c’est pas beaucoup.

Y’est pas trop tard pour commencer à s’remplir un bocal avec une collection d’sourires.

J’fais ça depuis un peu longtemps. C’est devenu une tradition que j’perpétue à chaque 365 jours (ou 366 quand c’est une année bissextile, mais on s’obstinera pas pour une journée).

Je m’explique.

La vie nous garroche des moments poches en chemin pis on glisse dessus comme sur des peaux d’banane. Sauf qu’après être tombé, on n’arrête pas d’y penser. On pense à la fois où on s’est presque fait mettre à la porte de notre job. La fois qu’notre chum-ou-bein-blonde nous a laissé pour les bras d’quelqu’un d’autre. La fois qu’on s’est senti pas bon en s’comparant aux autres. La fois qu’on s’est ridiculisé en public.

Avec tout ça, on oublie les p’tits bouts d’notre vie qui remontent nos coins d’bouche à la hauteur de nos pommettes gonflées. Ceux-là, on les range dans un tiroir de notre esprit pis on les laisse dormir sans trop oser les faire sortir de leur cachette.

Mais des fois, ça fait du bien d’les garder réveillés.

Pis j’pense que j’ai trouvé une solution qui nécessite juste un stylo, des morceaux d’papier pis un contenant.

article02bellm

Chaque fois que j’vis quelque chose de l’fun, je l’écris sur un bout d’papier déchiré, avec la date. Ensuite, j’le plie et j’le mets dans mon p’tit pot sur lequel j’ai inscrit l’année en cours.

Ça peut être n’importe quoi. La fois qu’j’suis partie en voyage. La fois qu’j’ai croisé un ami qu’j’avais pas vu depuis je-sais-pas-combien-mais-trop d’années. La fois que bon ok vous comprenez l’principe j’pense.

Après l’avoir déposé dans l’pot, j’le relis pas d’l’année.

J’y touche pas.

J’touche à aucun papier.

J’les regarde s’accumuler.

J’regarde le bonheur prendre de plus en plus d’place.

J’attends qu’on soit la veille du jour de l’an pour tout relire.

À la mi-année, souvent mon pot est presque plein. J’pousse et j’écrase mes papiers heureux pour créer assez d’espace pour les six autres mois.

Le 31 décembre, j’lis chaque petit bonheur que j’ai vécu depuis l’1er janvier.

Des fois j’braille parce que j’suis une fille de même. Trop émotive.

J’trouve ça capoté d’voir comment les choses peuvent évoluer en une seule année. Et c’est là que j’réalise que c’est vrai qu’on les oublie, nos beaux souvenirs un peu plus banaux.

J’ai longtemps essayé d’tenir un journal intime, mais j’abandonnais tout l’temps après deux jours. En plus, j’savais jamais quoi écrire sur la première page. Est-ce que j’devais m’présenter?

Cher journal,

J’m’appelle Marika pis voici ma vie.

Non.

C’est p’t’être juste moi. En tout cas.

J’trouve que la formule du p’tit pot fonctionne mieux dans mon cas. Mais ça reste deux principes qui s’ressemblent. Ça permet d’comprendre qu’au fond, on est heureux, même si la vie nous fait des jambettes des fois.

Sur ce, j’vous invite à collecter vos sourires, vous aussi.

J’vous invite même à commencer aujourd’hui.

Julia, Sofia et moi

IMG_2935 (2)

C’est en 2013 que j’ai entendu parler des pages du matin pour la première fois. Je suivais à ce moment-là une formation intensive en gestion de carrière artistique et c’était un exercice fortement suggéré. À l’époque, je m’étais contrainte à écrire ces trois pages dans un très grand cahier, dès le réveil. J’avais des problèmes de santé (qui se sont dilués avec le temps) et ma vie était bien remplie par l’école, le travail, le déménagement, le chum, la formation et tout et tout. J’ouvrais les yeux et dans la pénombre j’écrivais, les yeux à demi clos, tout ce qui passait par mon esprit. Pour être franche, ça a été une période épuisante de ce côté-là. J’ai donc fait l’exercice comme on me le demandait et puis j’ai tout mis de côté. Le moment était mal choisi.

Jusqu’au moment où, en fouinant dans la section librairie de la coop étudiante où je travaillais, je suis tombée sur Libérez votre créativité de Julia Cameron. J’ai pris le petit livre rouge entre mes mains, il m’était familier. J’ai donc choisi de l’adopter. Tranquillement, j’ai fait miens les principes de base et les outils de celle qui devenait un vrai mentor pour moi. Je me suis alors transformée en gourou. Je voulais à tout prix que tout le monde autour de moi accède à l’expérience de la reconquête de la création et qu’on fasse tous religieusement l’écriture sacrée de ces trois pages chaque matin.

Une journée où je feelais curieuse, j’ai décidé de relire mes premiers cahiers de pages du matin. Ce que j’y ai trouvé m’a vraiment surprise. Le temps avait passé, ça devait faire un an. Les carnets avaient été remplis vers les 6h00 du matin, dans une période que je me rappelais difficile. J’étais certaine d’avoir noirci les pages de bla-bla négatif et répétitif. Mais c’était loin d’être ça. Oui, je chialais un bon coup quand c’était le temps, mais j’y trouvais aussi des passages poétiques et des réflexions sur la vie. Ma plus grande surprise a été de constater que dans cette demi-conscience, où je me trouvais au sortir du sommeil, j’ai noté intuitivement des aspects de ma vie qui allaient se produire un an, pile, plus tard. J’avais l’inconscience divinatoire. Je ne vous donnerai pas d’exemple ici puisqu’il s’agit de ma vie privée, mais je vais revenir avec le sujet de l’écriture prophétique dans un prochain article.

Pourquoi trois pages manuscrites? D’après Mme Cameron (que vous pouvez d’ailleurs suivre sur Facebook) et d’après ma courte expérience, il se trace automatiquement un chemin inconscient au fil des pages. Je m’explique: la première page traite davantage de ce qui nous traverse l’esprit, au premier degré, un rêve par exemple, ce qui vous entoure ou ce qui vous chicote. Elle se remplit aisément. La deuxième page est, quant à elle, plus difficile à écrire. On sent une baisse d’inspiration et on n’est pas sorti du bois. On se rend finalement à la troisième page, triomphant. Et vers la fin de la page, parfois, si on est chanceux, il se passe quelque chose de magique. Une connexion avec soi, une réponse à une question, une idée ou une petite prose. On pourrait alors continuer des pages durant, mais STOP. On s’arrête là. C’est ça l’exercice et demain on recommencera. Il est primordial d’écrire à la main, le geste mes amis! Le crayon sert de canal à vos idées et l’encre les tasse sur la feuille.

Pourquoi le matin? Parce qu’après une longue nuit de ménage de l’esprit, on a besoin de se recentrer et de se reconnecter à soi en s’accordant ce petit moment et en jetant sur papier tout ce qui nous tracasse. On se libère et on classe ses idées pour être vif et éveillé pour le reste de la journée. Notre esprit est alors libre d’être créateur.

Petits conseils: Gardez vos cahiers pour vous et relisez-les quelques temps après l’écriture. C’est extrêmement révélateur de qui on est, cet être en continuel changement. Parfois, comme je le disais plus haut, notre inconscient est au courant de bien des affaires qui nous échappent encore. Je vous suggère aussi de choisir un cahier de format moyen pour avoir le temps d’écrire et un endroit calme pour passer ce tête-à-tête avec vous. Ici, on ne privilégie pas le contenu autant que le geste, alors on réfléchit le moins possible et on laisse aller le crayon. Les fautes, les répétitions, la qualité de la calligraphie, c’est le cadet de nos soucis.

Au fil du temps, j’ai pris plaisir aux pages du matin, en fait j’y suis accro. Une journée sans et je me sens toute croche. L’exercice a sa place bien ancrée dans ma routine matinale. Une routine qui me ressemble, bien sûr. Je prends le temps de savourer un de mes moments favoris, le petit matin. Je me réveille, puis je me fais un bon café et je m’installe pour écrire mes trois pages. Depuis que j’ai une jeune chatonne, Sofia, c’est un peu plus compliqué pour moi. Elle prend mon cahier pour une glissade et mon stylo pour une souris, mais ça reste un beau moment.

Si vous n’êtes pas du type écriture, je vous suggère de plutôt remplir un cahier de dessins ou de mandalas. Ça fait aussi la job en termes de centration et de libération.

En terminant, laissez-moi vous dévoiler mon petit secret. À la fin de chaque trois pages d’écriture, je prends le temps de me souhaiter une bonne journée et de m’encourager à réaliser tout ce qui m’attend. Si on ne commence pas par croire en soi, qui le fera pour nous?!

Suivez-moi dans cette belle folie et faites-vous plaisir en incluant les pages du matin à votre quotidien.

*Dix ans après Libérez votre créativité, Julie Cameron publiait L’art pratique de la créativité, seulement il est quasiment impossible à trouver, ou presque, contrairement au premier, qui,  pour sa part, se vend en format poche dans toutes bonnes librairies.

Sur ce, bonne écriture !

Chloé Delaume et le retournement du sablier

Je regarde ma bibliothèque. J’y vois un nombre imposant d’oeuvres écrites par des femmes écrivaines. Je lève le drap sur leur corps, je dévoile leur transparence, leur présence spectrale. Ces femmes écrivent et se positionnent contre le discours dominant, jouent avec ses codes jusqu’à les dissoudre. Elles ne sont pas passives; elles entrent dans l’action, elles se retournent contre les monstres institutionnels. Elles refont les structures. Elles effondrent les frontières de leur corps tombeau, elles se libèrent à travers une langue réinventée. Car elles savent que la langue est une construction patriarcale, reflet des idéologies dominantes androcentriques. En tant que femme, la langue nous fait violence. Elle est teintée d’euphémismes, des mots gentils qui viennent servir, encore une fois, les intérêts masculins. Mots-évitements, mots-opaques, mots-complices à la violence subite. Parce que le livre de Delaume, Le cri du sablier, est un renversement, une démolition, une reconstruction. Un coup de marteau à l’origine de la structure. Elle gratte, creuse. Elle extrait. Elle pointe, nomme. Elle cesse de faire disparaître les bourreaux derrière leur crime. Elle fait naître une brèche où passera un peu de lumière, où nous pourrons entrer pour renverser, pour démembrer, pour défaire. Et mon féminisme se trouve dans cet espoir-là. Comme Delaume et une lignée de femmes écrivaines, je crois que nous n’avons pas besoin d’utiliser les mêmes armes langagières utilisées contre nous depuis trop longtemps. À force de marteler, d’ouvrir, de retourner les choses, de remettre en question l’ordre, nous serons entendues.

Ces femmes croient qu’il faut nommer les choses pour qu’elles existent et j’y crois.

Chloé Delaume s’approprie un langage malléable et plastique en réponse au discours dominant qu’elle trouve oppressant. Sa littérature prend la forme d’un corps avec lequel elle s’investie d’une nouvelle identité en démantelant les structures identitaires qui l’enserrent et la tiennent enfermée. Dans le roman Le cri du sablier, la narratrice, Chloé, lève les voiles sur une poétique du trauma. Son écriture transgressive, débridée et cathartique est un cri. Sa bouche cimentée s’émancipe des grains de sable qui étouffent sa prise de parole. Elle retourne le sablier et active des mécanismes pour faire couler le sable jusqu’à la dissolution complète. Le terme «sable», utilisé maintes fois par la narratrice, acquiert une signification intrinsèque à l’oeuvre: il est métaphore du père, plus largement des hommes et des institutions patriarcales. Le corps du texte ainsi que le corps du personnage sont une surface marquée, meurtrie par les coups, par «les souvenirs ecchymoses» (1). Ils sont tous les deux construits comme un sablier qui, au fil du récit, se fissure jusqu’à l’explosion, libérant le personnage de toute emprise. Au fil du récit, Chloé retourne le sablier comme elle retourne le langage; son écriture provoque un mouvement de séparation, de déconstruction, de table rase. Elle passe d’un statut de non-femme à un devenir-femme, à une identification en mouvement, en constante création.

La narratrice du roman vit, dans son enfance, des épisodes de violence physique et psychologique répétés. Celles-ci sont commises par le père, mais s’étendent jusqu’au système plus généralisé qui dépasse les limites de sa famille, c’est-à-dire le patriarcat. Sa mère est négligente et son père livre des coups, frappe le corps qu’il considère comme accessoire, comme animal. Ses parents refusent de lui attribuer un prénom à cause du sexe de l’enfant : «Durant quarante-huit heures, le nourrisson ne fut personne» (2). Même si elle finit par porter un nom (divisé par une virgule marquant l’incohérence identitaire de l’enfant), le père l’appelle toujours l’enfant, ce qui la relègue à un rang inférieur. L’emploi du déterminant «l’» crée une distance; elle n’est pas son enfant, mais bien un enfant. Elle n’aura jamais de nom propre: l’enfant, la petite, la grande, la connasse, la folle, la pétasse, sont autant de mots employés pour la nommer. Le langage lui fait croire que son corps est anticonstitutionnel et que le père a de bonnes raisons de vouloir la corriger, la redresser pour qu’elle ait la droiture des morts avant qu’il ne la tue. Dès le jeune âge, elle doit s’occuper seule et s’allouer à des responsabilités beaucoup trop grandes pour un enfant. Elle est délaissée plusieurs heures à la maison, entourée d’objets qui représentent un réel danger pour sa vie. Elle rentre seule après l’école, alors que tous les autres enfants sont raccompagnés. Son enfance est parsemée de questionnements sans réponse, de coups absorbés par son corps, de cicatrices sur l’épiderme, de menaces de mort. Au paroxysme de la violence, il y a l’assassinat de sa mère par son père et le suicide de celui-ci. Le roman tente d’écrire cet événement innommable, cette scène qui se répète constamment.

Selon Ansermet, disciple de Freud, le trauma survenu durant l’enfance ramène le sujet adulte à l’état d’infans, c’est-à-dire à la période hors du langage, hors de toute représentation mentale. C’est une expérience désubjectivante où le sujet est objet passif face au réel qui l’absorbe, au réel impossible à nommer. Chloé subit, suite à l’événement qui acquiert une valeur traumatique pour elle, une perte de la parole: elle se retrouve donc hors du sens, incapable d’appréhender le réel avec comme médiation le langage. Elle est impuissante face aux mots, produits d’une «langue pâteuse blanchie dans une bouche tétanique» (3) et étrangers à elle. Elle se retrouve face à un hiatus, à un trou : «Durant neuf mois au sein du rien en moi je menais l’enquête» (4). Pendant ces neuf mois, elle est donc plongée dans un mutisme. Sa parole est limite, ne permet pas de remplir le vide, l’ombilic : «Un d’entre vous naguère osa nommer mon vide lorsque mes propres lèvres se soudaient de refus» (5). Elle a du sable dans la bouche l’empêchant de s’exprimer. Elle passe alors les grains au tamis et elle retrouve la voix, sans que la saleté toutefois ne soit évacuée, laissant des tâches, des traces mnésiques. Il y a, chez la narratrice, une reprise de la voix qui finit par devenir cri. Ce n’est que lorsqu’elle comprend le crime «en un ce [qu’elle] [a] vu» (6) que «la scène se digère en mémoire» (7). Chloé sort alors de la période où il n’y avait aucun mot pour expliquer la scène dont elle a été témoin.

Le trauma vient donner sens à l’existence du sujet et il demeure figé dans cette identité déterminée. Ainsi, la narratrice incarne son trauma, ce «hiatus abyssal» (8): son récit s’engorge de grains de sable, de mots blancs, de non-dits, de syntaxes incomplètes, d’associations d’idées éclatées et débridées. Sa narration est fragmentée et sa linéarité est brisée: il y a une adéquation entre sa parole et son trauma. Ses mots ont absorbé l’effet de choc tout comme son moi. De plus, cette phase est marquée notamment par une fixation sur la répétition: Chloé vit à nouveau son traumatisme à travers des relations amoureuses analogues, à travers des hommes qui partagent sa vie et qui portent en eux le grain du père. Son premier époux a d’ailleurs le prénom de son père, Sylvain, mais elle n’arrive pas à démasquer le mécanisme cyclique. Ces amants sont des substitutions de la figure paternelle et elle est repositionnée en être inférieur. Elle redevient enfant.

Au fil du récit, elle arrive à faire éclater les limites du traumatisme; c’est ainsi que l’image du sablier qui explose représente bien le dénouement du récit et la sortie du trauma. Elle défait toute causalité en se déliant du sable, de son père, de tous les hommes, en rejetant le système étouffant du patriarcat et ses branches institutionnelles (comme le langage, par exemple, qu’elle pousse à l’aventure, qu’elle démantibule, qu’elle dissèque, qu’elle démembre). La «place d’un impossible à dire» (9) est maintenant remplie par son vocabulaire réinventé qui lui permet de se reconstruire une identité. L’invention de soi s’opère contre celle imposée par les autres. Chloé se sert du trou comme espace de création libre où elle peut se nommer dans ses mots et se réapproprier. Elle traverse diverses étapes de reconstruction par la destruction, en commençant par l’élimination du père-sable en elle, par la fragmentation du je-sablier pour enlever toute trace encore présente de son passé. Bref, elle devient active dans la construction de son identité et elle ne s’installe pas en position de victime; au contraire, elle reprend le contrôle d’elle-même, se dessable, se libère des contraintes identitaires dans lesquelles elle était réduite.

Elle rend libre son corps emprisonné dans le souvenir traumatique à travers l’élaboration de son récit et d’un discours qui lui est propre. De par sa syntaxe brisée, elle rend dicible l’innommable. Elle décide de bouleverser le sens du sablier jusqu’à un revirement total du temps afin de reprendre possession d’elle comme sujet. Ainsi, elle détruit l’espace où continue de s’animer la violence des hommes et des institutions patriarcales, sa «voix n’[étant] plus fuette» (10).


Notes:

(1) Chloé Delaume, Le cri du sablier, Espagne, Gallimard, coll. «folio», 2010 [2001], p.44

(2) Ibid., p.27

(3) Ibid., p.14

(4) Ibid., p.18

(5) Ibid., p.16

(6) Ibid., p.18

(7) Idem

(8) Ibid., p.86

(9) François Ansermet, «Sortir du traumatisme» dans Revue de la Cause freudienne, num. 58, octobre 2004, p.26

(10) Chloé Delaume, op. cit., p.120

Le journal d’Anne Frank ou l’annexe

 

FRANK_275Comme vous le savez sans doute, cette année, cela fait 70 ans que la Deuxième Guerre Mondiale s’est terminée. Pour l’occasion, énormément d’événements et de publications ont été créés pour commémorer les victimes de l’Holocauste. C’est essentiel de prendre le temps de se souvenir et même pour plusieurs, d’apprendre sur ce passé historique incroyablement dur. Voilà pourquoi le Théâtre du Nouveau Monde a décidé de présenter l’adaptation d’Eric-Emmanuel Schmitt du Journal d’Anne Frank et ce, pas seulement à Montréal, mais un peu partout au Québec.

Je suis donc allée assister à cette pièce de théâtre inspirée d’un des plus grands témoignages de la deuxième guerre mondiale. J’avais lu, comme plusieurs, Le journal d’Anne Frank, pour l’école, mais je ne m’en souviens pas réellement. C’est plutôt vers l’âge de 19 ans que j’ai relu le journal. Je me souviens d’y avoir perçu une grande lumière et avoir été charmée par Anne. C’est toujours un peu délicat d’adapter un texte si grand au théâtre… Comme il y aurait beaucoup à dire concernant l’adaptation elle-même, je vais m’en tenir seulement à la pièce que j’ai vue.

Jouée par Mylène St-Sauveur, Anne Frank m’a conquise. Son humour, son besoin de liberté et sa vitalité ont su transparaître sur la scène et cela m’a rassurée, car je retrouvais la lumière de ma lecture du journal. La pièce débute toutefois de manière un peu maladroite en nous emmenant directement à la gare où le père d’Anne attend de retrouver ses filles. S’ensuivent des retours en arrière et des lectures du journal pour mieux comprendre le témoignage qu’Anne Frank a laissé non seulement à Otto Frank, son père endeuillé, mais à l’humanité toute entière.

1_photographe-Yves-Renaud_2962La pièce entremêle tragédie et petits moments de la vie, de manière à nous faire comprendre le quotidien d’Anne et de sa famille. Ils ont été obligés de rester dans un bunker avec une autre famille et ce, pendant plus de deux ans. On suit Anne de 1942 à 1944, soit de ses 13 à 15 ans. La gamine des premières pages de son journal fait donc place à la jeune adolescence qui vit ses premiers balbutiements amoureux.

La mise en scène par Lorraine Pintal était excellente et rendait justice à la dureté et à la froideur des lieux. Les acteurs étaient tous excellents, quoi que scandant un texte un peu trop appris par moment. Néanmoins, sans exception, on y croyait à la famille Frank. Une famille des plus normales et conflictuelles. J’ai été émue des passages où on lisait des passages du roman d’Anne. Elle portait en elle tant d’espoir et de liberté qu’on ne peut que verser des larmes en pensant au sort qu’elle a eu. Elle et tant d’autres. Le texte laissait place aussi à des dialogues inventés bien naturellement, quoi qu’inspirés du journal et des faits historiques. C’est peut-être ce qui m’a le plus dérangée dans la pièce, cette façon de mettre des mots dans la bouche d’Anne, sans savoir s’ils auraient réellement pu s’y glisser.  C’est toutefois tout l’art de l’adaptation que de se laisser plonger et divaguer à travers une oeuvre.

Je suis persuadée qu’il faut continuer à lire le Journal d’Anne Frank, c’est un témoignage des plus convaincants en ce qui concerne la tolérance, le racisme et l’humanité. L’oeuvre se doit d’être lue et relue et jouée et rejouée, et la mémoire de tous les survivants et de toutes les victimes se doit d’être remémorée et soulignée.

La pièce part en tournée au Québec, cliquez ici pour voir les dates.

 ______

Texte : Eric-Emmanuel Schmitt
D’après : Le Journal d’Anne Frank
Mise en scène : Lorraine Pintel
Acteurs: Sébastien Dodge, Paul Doucet, Benoît Drouin-Germain, Jacques Girard, Marie-France Lambert, Kasia Malinowska, Sophie Prégent, Mylène St-Sauveur, Marie-Hélène Thibault

Les Misérables sous un oeil nippon

Un manga inspiré des Misérables. Un seul tome d’environ 200 pages. C’est aussi terrible que ce à quoi vous vous attendez. Déjà, l’idée de faire d’une œuvre romanesque de plus de 1500 pages un manga d’un peu plus de 200 est risquée. Deux maisons d’éditions s’y sont essayées, pour le meilleur et pour le pire. (Je vous en parlerai peut-être une autre fois.) Je préfère me concentrer sur cette fantastique adaptation et sa magnifique préface! Oui, oui, la préface. J’ai eu envie de vous la faire lire en entier mais, ayant peur des représailles (notamment des défenseurs (tout à fait légitimes) des droits d’auteurs), je n’en citerai que quelques passages particulièrement éloquents. Du bonbon, vous dis-je!

Avant même la préface, la première chose que l’on lit en ouvrant le volume est une liste illustrée des personnages principaux du manga avec une petite description pour chacun d’entre eux. Déjà, ça ne commence pas bien. Est-ce que cela signifie que même les grandes lignes du récit ne sont pas claires? Que moins de dix personnages, c’est trop pour que le lecteur moyen ne les distingue pas bien? On peut notamment y lire que Les Amis de l’ABC sont «une sorte de société secrète qui lutte contre le gouvernement pour la liberté». « [U]ne sorte de société secrète», okay? Okay. Javert a l’air tout à fait diabolique, et je ne parlerai même pas des Thénardier.

Tournons la page, ça ira mieux. Ah, non. Le sommaire: on annonce 7 chapitres. Ouais, bon. J’imagine qu’il fallait s’y attendre. Ça sera minimaliste: l’œuvre originale est séparée en 5 tomes, qui sont séparés par des livres, séparés par des chapitres. Hugoception. Juste au-dessous du sommaire, la fameuse préface.

« Cette édition des Misérables en manga n’a pas pour but de remplacer l’œuvre de Victor Hugo».

Cela commence fort.

Un peu plus loin :

« En effet, quelle étrangeté que de lire du Victor Hugo à travers le regard de mangaka! Comme Roland Barthes nous racontait son Japon, ici, à l’inverse, les mangaka nous racontent leur France à travers leur lecture d’un des actes les plus connus et les plus importants de notre patrimoine littéraire. »

L’idée n’est pas mauvaise en soi! Elle est même excellente! Je suis tout à fait d’avis que de voir le regard de l’autre sur une œuvre est non seulement intéressant, mais parfois nécessaire pour redécouvrir une œuvre! Je me questionne plus sur la réussite de leur entreprise. Honnêtement, les amis (pas de l’ABC), faire un seul volume pour la totalité des Misérables, ce n’est pas un peu (trop) ambitieux? Les créateurs ne sont pas de cet avis, surtout qu’ils ont sorti Roland Barthes comme arme de réflexion massive!

« Et quelle réussite! À la lecture de ce manga, on se demande: mais comment ont-ils fait? Comment ont-ils réussi à si bien retranscrire ce roman colossal de 1500 pages en seulement 200 de bande dessinée? Sans fausses notes? Avec tant de poigne et en même temps tant de simplicité dans le texte et sans l’image? »

Je ne voudrais pas vous surprendre, mais ils n’y sont pas arrivés. Ils s’expliquent:

« Évidemment, ce serait mentir que de dire que tout y est. Car en effet, nous y trouvons nombre d’ellipses et de petits arrangements. Mais c’est dans le choix des passages, des images et dans le système de narration que s’illustre la réussite de ce manga. »

Parlons-en, du choix des passages. Chacun des 7 chapitres raconte un événement du roman original d’Hugo. Or, je sais bien que notre cher VH (pas la sauce) a tendance à se laisser emporter dans des descriptions parfois trop enthousiastes sur des éléments que les lecteurs et lectrices trouvent parfois lassants (19 chapitres sur la bataille de Waterloo, c’est un ti-peu long pour bien des gens), mais me semble qu’il se passait des choses, dans le roman? Plus que 7 événements, j’en suis bien certaine! «Minimaliste» est un euphémisme pour décrire leur approche de l’œuvre…

« […] [C]ette approche nippone apporte un regard nouveau et en même temps très juste sur un objet que nous connaissions que trop bien et peut-être dont nous nous étions lassés. […] [D]ans leur découverte de l’œuvre de Victor Hugo, ils nous ont livré quelque chose de neuf dont nous avions besoin pour nous faire aimer à nouveau Les Misérables.»

Comparons un peu les adaptations japonaises. Les Misérables: Shōjo Cosette de Nippon Animation, par exemple. Il leur a fallu cinquante-deux épisodes d’environ vingt-cinq minutes pour narrer la totalité du roman, avec également pas mal de ce que l’équipe de Soleil Manga appelle de «petits arrangements», pour arriver à la fin de leur adaptation. (Si vous pouvez mettre la main sur cette série, cela vaut la peine! Je n’ai vu pour l’instant que le premier épisode, mais je vais sûrement finir par les regarder un après l’autre et regretter mes choix de vie pendant 22h.)

Il n’y a pas que le nombre de passages qui est problématique. Je ne me préoccupe pas vraiment de la fidélité d’une adaptation (tant qu’elle est logique et qu’elle n’est pas trouée comme une tranche de gruyère), mais j’ai trouvé étrange qu’à quatre moments du manga (qui, je vous le rappelle, ne contient qu’un seul volume!), les auteurs ont cru bon de laisser des petites astérisques pour indiquer que le passage n’était pas tout à fait comme le roman… pourquoi? Il me semblait que vous aviez dit au départ que vous ne cherchiez pas à remplacer l’œuvre originale, alors pourquoi vous préoccuper d’un épisode du mouchoir inexistant dans le roman de VH? Il me semble que cela ne fait que mettre l’accent sur l’incomplétude de la bande dessinée!

En plus de ne pas se baser tout à fait sur les événements du roman, le fait est que les personnages y sont vraiment réduits à des archétypes prévisibles et manichéens. Monseigneur Myriel a des yeux de biche, les Amis de l’ABC («L’Abaissé, c’est le peuple») ont l’air d’une parodie de Gabriel Nadeau-Dubois, Martine Desjardins et Léo Bureau-Blouin pendant la grève étudiante de 2012 et Javert est sorti droit d’un des cercles de l’Enfer de Dante. Tout comme dans l’adaptation cinématographique de Bille August en 1998 avec Liam Neeson dans le rôle de Jean Valjean, Uma Thurman en Fantine et Geoffrey Rush en Javert. (Vous pourriez d’ailleurs reprendre mes critiques du manga et les appliquer presque aveuglément sur cette adaptation[i].)

On y diabolise Javert comme si son personnage n’avait pas de profondeur et n’était qu’une simple incarnation de Satan mise sur Terre pour détruire Jean Valjean avec des citations boboches telles que «CRIMINEL TU ES, CRIMINEL TU RESTERAS, JEAN VALJEAN!». (Quelle verve, Javert!) Illustrer Javert ainsi, c’est ne pas comprendre la profondeur de son personnage. Jean Valjean, par sa bonté et son absence de rancœur combinées à son passé de criminel, détruit complètement sa vision de la Justice, ce qui le pousse au suicide. C’est pas mal tragique, non?

Parlant du suicide de Javert, ALLÔ LES GENS!!! Les Misérables ne se termine pas au chapitre «Javert déraillé»! Il se passe plein de choses importantes par la suite, notamment le mariage de Marius et Cosette, la fuite de Thénardier en Amérique et la mort d’un des personnages principaux, que je ne nommerai pas ici. (Hum.) Faire terminer Les Misérables par «Javert déraillé», cela change COMPLÈTEMENT le sens de l’œuvre! C’est comme choisir de terminer Madame Bovary avant la mort de la protagoniste: cela n’a aucun sens. Ne dites pas que c’est une adaptation, c’est carrément une réécriture!

Mais pourquoi, me demanderez-vous, t’acharnes-tu sur cette pauvre bande dessinée? Laisse la tranquille! Eh bien, vous avouerai-je alors, tout simplement parce que je suis atteinte d’une dépendance grave (vous me verrez sous peu sur les ondes de TLC dans l’émission My Strange Addiction): j’ai une obsession sans fin pour les adaptations des Misérables, quelles qu’elles soient. En ma possession, j’ai huit éditions différentes du roman, les suites de François Cérésa (médiocres, ai-je besoin de le préciser), le manga (évidemment), au moins trois versions de la comédie musicale d’Alain Boublil et Claude-Michel Schönberg, le film de la comédie musicale de Tom Hooper, et l’adaptation cinématographique de Jean-Paul Le Chanois mettant en vedette Jean Gabin. Et malgré que cette adaptation en manga soit plus que douteuse, j’aime beaucoup la lire et la relire pour en rire un peu! Ça me fait énormément de bien, et je soupçonne qu’elle apporterait le même sentiment à tous les lecteurs et lectrices assidus de Victor Hugo!

Vraiment, c’est aussi bon que Les Miséroïdes des Inconnus, et presque aussi fidèle! (Jean-Claude Van Damme dans le rôle de Jean Valjean. Allez-y, cliquez!)

[i] Je sais qu’une adaptation cinématographique ne peut pas, et surtout ne devrait pas, être identique au roman dont il est inspiré, mais des fois, les scénaristes prennent de mauvaises décisions. Cette adaptation en entier est une mauvaise décision.

Pour la dernière et pour la première fois, Sophie Calle au Musée d’art contemporain de Montréal

L’incontournable artiste Sophie Calle expose présentement au Musée d’art contemporain de Montréal. L’artiste française, dont la réputation n’est plus à faire, nous présente dans l’exposition Pour la dernière et pour la première fois, deux récentes séries; La dernière image, 2010 et Voir la mer, 2011. L’artiste propose une réflexion sur l’absence, sur la privation et la compensation d’un sens, sur la notion de visible et d’invisible.

Sophie Calle est inclassable, elle utilise les codes de l’art conceptuel tout en dégageant une narration et une poésie unique. Je n’hésiterais donc pas à faire découvrir cette exposition à mes amis qui ne sont pas « art contemporain friendly« , car son oeuvre ne nécessite pas de grands discours, de grandes connaissances en histoire de l’art et on n’est pas tenté de la comparer à d’autres ou de dire « tout le monde pourrait le faire ». Car non, tout le monde n’est pas Sophie Calle et tout le monde n’ose pas briser les barrières de l’intime comme elle sait si bien le faire. En 2002, allongée dans son lit au quatrième étage de la Tour Eiffel, elle invitait des inconnus à venir la rencontrer et lui raconter des histoires pour la tenir en éveil… Proche de son public, son travail a une dimension universelle et intime à la fois.

Sophiecalleportrait

Istanbul et la mer, à perte de vue

La première série est une suite de photographies et de textes qui illustrent les réponses à la question posée par l’artiste à un groupe d’aveugles rencontrés à Istanbul: décrivez-moi ce que vous avez vu pour la dernière fois.

La deuxième série Voir la mer est une suite de courts films sur des gens que l’artiste a rencontrés, à Istanbul, ville entourée par la mer. Nous ne connaissons pas leurs histoires, nous savons juste qu’ils n’avaient jamais vu la mer. De toute leur vie. Il y a là une dimension tragique, car on se demande quelle vie ils ont dû mener pour ne jamais avoir vu la mer, pourtant proche d’eux ? L’artiste les filme donc en train de voir la mer pour la première fois… Inutile de vous décrire la poésie de la chose, je vous laisse l’expérimenter.

IMG_1941-1024x682

Entre les deux séries, une oeuvre, qui a certainement inspiré les deux autres et qui relie toutes les oeuvres entres elles, donne toute la cohérence à cette belle exposition: Les Aveugles, 1986. « J’ai rencontré des gens qui sont nés aveugles. Je leur ai demandé quelle était pour eux l’image de la beauté. Ce fut la première réponse: un aveugle me parlait de la mer. »

Les-Aveugles-

 “The most beautiful thing I’ve seen is the sea, the endless sea »

D’un sujet qui pourrait facilement tomber dans le voyeurisme, le socialement correct ou l’apitoiement, Sophie Calle fait surgir la beauté, l’imaginaire, le rire, la douleur, la poésie.

Et vous, si vous deviez répondre à la question; qu’est-ce que la beauté pour vous? Que répondriez-vous? Moi je répondrais… l’art de Sophie Calle.

Les 5 meilleures librairies indépendantes de Montréal

Rien ne vaut quelques heures à vagabonder dans une librairie. Bon, ce n’est pas la meilleure activité pour notre portefeuille, mais c’est quand même inspirant! Et vous avez toujours la possibilité d’aller les chercher à la bibliothèque ensuite. Bref, que ce soit pour vous gâter ou pour trouver de nouvelles lectures, je vous suggère cinq librairies indépendantes extraordinaires!

Le Port de Tête

La meilleure de toutes! Je la love pour toujours! Je ne vous apprends certainement rien en vous disant que Le Port de Tête est une institution dans le cercle des librairies indépendantes montréalaises. Mêlant livres usagés et livres neufs, ils peuvent, en plus, vous commander n’importe quel livre dont vous avez besoin et ce, avec attention et gentillesse. Surtout, soyez à l’affût de la page Facebook puisque la librairie est l’hôte de toutes sortes d’événements littéraires super intéressants!

L’Écume des Jours

Cette toute petite librairie a failli disparaître. Comme j’aurais été triste! Incapables d’assumer le coût astronomique de leur loyer dans le Mile-End, ils ont finalement été accueillis avec enthousiasme sur Villeray, presqu’au coin de St-Denis. Cette librairie offre un éventail de choix en littérature jeunesse et en bandes dessinées et a une belle collection de nouveautés. J’avoue avoir un parti pris parce que j’habite à moins d’une minute à pied… mais je promets que ça vaut le détour, surtout si vous cherchez des cadeaux pour les tout-petits de votre famille!

architecture-books-building-2757-526x350Le Livre voyageur

Véritable fouillis, le local du Livre voyageur vous fera peut-être un peu peur. C’est le libraire ô combien sympathique qui saura vous guider parmi les piles de livres! Honnêtement, je ne sais pas comment il fait, mais chaque livre est «classé» quelque part dans sa tête… Impressionnant! Vous pourrez vous perdre pendant des heures, notamment parce que vous aurez sans doute de la difficulté à trouver ce que vous cherchez, mais surtout parce que vous aurez envie de piquer une jasette avec le proprio, amoureux de la littérature. (Pssssst : Étudiants de l’UdeM, c’est tout près de l’université!)

Librairie Olivieri

Avec Le Port de Tête, la Librairie Olivieri est elle aussi une référence de choix lorsque vient le temps de bouquiner. Si vous avez besoin d’aide ou encore de suggestions, les libraires sont de vrais experts. Ce que j’aime beaucoup de cette librairie, c’est qu’elle propose énormément de bouquins. Rares sont ceux que vous aurez de la difficulté à trouver. Vous venez de passer une heure debout, à vous évader dans les incipit de 23 romans? Le bistro, à l’arrière de la librairie, vous donne l’occasion de déguster un de leurs délicieux plats en dévorant le livre que vous venez tout juste d’acheter! Autre avantage que propose Olivieri: sachez que si vous êtes paresseuse, vous pouvez toujours faire vos achats en ligne.

Romans Savons

Me croyez-vous si je vous dis qu’on y vend des savons pour de vrai? Oui oui! En en plus, vous pourrez aussi vous acheter un nouveau t-shirt, ou peut-être un vinyle, si vous êtes fan de musique. Sinon, évidemment, la librairie-boutique possède des romans pour tous les goûts et propose une belle collection de livres pour les tout petits. J’aime beaucoup l’esthétique de l’endroit, aussi: les vieux meubles ajoutent un petit je-ne-sais-quoi qui fait que l’on se sent chez soi!

Fifi Brindacier, la féministe tressée

pippilangstrumpf1

Illustratrice : Ingrid Vang Nyman

Certains diront sans doute que c’est un peu tiré par les cheveux (Tadam!) de proclamer qu’une jeune fille est féministe. Or, ce n’est pas vraiment Fifi Brindacier elle-même qui l’était, mais bien l’espace que ce personnage a pris dans le monde de la littérature jeunesse et l’influence de ce grand classique littéraire. Fifi était féministe sans le savoir et je vous expliquerai pourquoi dans cet article.

Écrit par la suédoise Astrid Lindgren en 1945, Fifi Brindacier ou plutôt Pipi Långstrump en suédois, est un roman jeunesse qui a eu ÉNORMÉMENT de succès. Les séries télévisées et les films à son effigie ne se comptent plus. Petit résumé de l’histoire, que vous connaissez sans doute déjà; une jeune fille vit seule depuis que son père, un capitaine, traverse les mers. Elle habite dans sa villa, Drôlederepos, avec son ami le cheval et son singe. Sa vie est synonyme d’événements farfelus et de liberté, surtout! Elle a aussi un coffre rempli de sous dans sa maison et vit au gré de ses envies.

Alors pourquoi Fifi Brindacier est-elle une féministe ?

À mon sens, Fifi est féministe sans le savoir, elle prône l’autonomie et la débrouillardise. Son mode de vie est hors norme et ne plaisait aucunement aux parents et aux enseignants qui lisaient l’oeuvre (à l’époque). Ces derniers devaient croire que le roman allait donner un mauvais exemple aux enfants. Or, c’est tout le contraire. L’oeuvre est intemporelle et renvoie aux jeunes lecteurs et aux moins jeunes (!!) l’idée que les rôles féminins ne doivent pas être résolus à des stéréotypes de genre. (On est loin de la série Martine, je sais de quoi je parle, ha!)

Fifi est orpheline, elle vit seule dans une grande maison, elle ne va pas à l’école et fait ce qui lui plaît. Elle n’est pas dépendante de quelqu’un, en ce sens, l’oeuvre est très marginale, car l’idéal du patriarcat n’est pas présent dans le récit. Les personnages enfants dans les romans ont en général des parents et vivent sous une organisation dite normale, soit vont à l’école et doivent se plier aux exigences des parents et des supérieurs. Fifi ne conçoit pas être autre qu’elle-même, une enfant. Physiquement, elle est différente, mais se réjouit de cela. Elle adore ses belles tâches de rousseurs et porte que des vêtements confortables, comme des jeans et des salopettes! On admire encore le côté irrévérencieux du personnage et surtout, le modèle d’acceptation de soi qu’elle offre!

Cette nouvelle perception de la jeune fille et de son mode de vie fait rêver les filles et les garçons, car non seulement elle est drôle, forte et attachante, mais elle fait ce qui lui plaît, le rêve de tous les enfants! En faisant cela, elle a remis un peu d’égalité entre les sexes en littérature jeunesse en se présentant comme différente, mais en assurant cette marginalité. L’oeuvre de Astrid Lingren se doit d’être lue encore et encore, car elle permet à des jeunes de s’assumer tels qu’ils sont en ne prenant pas en considération les stéréotypes sexuels dont même les enfants et les héros de la littérature jeunesse sont soumis.

De plus, elle offre une vision réaliste de ce qu’est réellement l’enfance: plaisir, rire, liberté et innocence. On se souviendra que le concept même de l’enfance n’a pas toujours été compris en littérature jeunesse. Plusieurs des grands classiques de la littérature jeunesse sont camouflés sous des morales et des leçons qui ne tenaient qu’à véhiculer les bonnes valeurs de la société. Il suffit de penser à Les malheurs de Sophie ou Les petites filles modèles de la Contesse de Ségur, ou même à la série Martine. Astrid Lindgren a eu énormément de courage en brisant les carcans littéraires traditionnels pour offrir un personnage comme Fifi.

Fifi, veux-tu être mon amie ?

__________________

Et vous, quel personnage de la littérature jeunesse vous a le plus marqué ? Personnellement, je dirais Fifi et Matilda (je vous en parlerai dans un prochain article).