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Au café existentialiste – La liberté, l’être et le cocktail à l’abricot

Autour du livre

Fortement attirée par le titre, la couverture et le sujet philosophique, je n’ai pas su résister très longtemps avant de m’offrir l’ouvrage de l’autrice britannique Sarah Bakewell, Au café existentialiste. Je savais qu’il allait être question de Sartre et Beauvoir, Jean-Paul et Simone de leurs prénoms, « petit homme » et « castor » de leurs surnoms, dont je ne connaissais pratiquement rien, mis à part l’image du couple mythique peu commun et quelques ouvrages survolés ici et là. Comme souvent, j’avais déjà eu quelques croisements de vie avec ces deux figures marquantes de la philosophie existentialiste du XXe siècle, mais sans plus. S’il est bien un sujet, une discipline ou une forme de pensée qui me fascine et m’attire – outre les arts visuels et littéraires – sans pourtant que je ne m’y laisse choir totalement, c’est la philosophie.

Je ne pensais pas écrire un article sur cette délicieuse lecture, parce que l’émotion prend une fois de plus le contrôle de tout ce qui me concerne. Justement, pour contrecarrer cette habitude et tenter de voir plus loin, suivant ce qui, du livre, m’a traversée, je tente d’affiner mon intuition (sujet capital au cœur de mes réflexions ces derniers temps) et je me mets au défi chaque jour sur divers points en ce sens. C’est donc pour moi un défi et un exercice de plus que de tenter d’exprimer, avant que tout ne s’efface avec les jours qui passent, ce que m’a fait vivre cet essai et ce qu’il me laisse de si précieux dans le creux de l’être entier.

Sarah Bakewell est une révélation pour moi. J’insiste et je n’exagère pas. Si vous êtes comme moi et que vous subissez les affres des craintes sans mobiles, ces peurs qui n’ont de source que l’insécurité due à une genèse émotionnellement instable, il faut me tendre une main pour que je la prenne. Une fois lancée, par contre, tout s’ouvre et ma soif est difficile à assouvir. Donc, Sarah Bakewell, merveilleuse par sa capacité à rendre accessible une matière aussi dense que la philosophie, m’a pris la main. Elle s’appuie sur sa propre vie pour nous ouvrir au monde de tout un tas de personnalités marquantes, avec Sartre et Beauvoir comme points d’attache centraux. Cette manière de jouer avec les histoires entremêlées met immédiatement en confiance. Par contre, Bakewell ne reste pas en premier plan; elle offre toute la place aux penseurs et à leurs idées.

Sur la couverture du livre, nous découvrons une illustration représentant trois personnages attablés à l’extérieur d’un café (le Flore, peut-être) : il s’agit – et nous le découvrons dans le résumé de la quatrième de couverture – de Raymond Aron, de Simone de Beauvoir et de Jean-Paul Sartre. C’est, si je ne me trompe, l’illustration de leur rencontre autour de la phénoménologie, qui donnera naissance par la suite à la philosophie existentialiste. C’était en 1932.

Accessibilité à l’existentialisme

Même si l’ouvrage est riche en matière, il se déguste comme un roman. L’écriture de Bakewell est honnête et fluide. Par le biais de Sartre et de Beauvoir, nous faisons la connaissance de Heidegger, Husserl, Jaspers, Merleau-Ponty, Camus et tout un tas d’autres penseurs, qui ont chacun à leur manière marqué et créé notre histoire. Ce que j’aime de Bakewell, c’est sa totale ouverture : elle ne juge pas, elle apporte des nuances et des possibilités de réflexions. Elle va même jusqu’à donner des frissons et des larmes, des rires et plusieurs sourires.

J’ai plongé dans cet ouvrage comme dans une mer bien fraîche, j’ai senti que s’ouvraient de nouveaux horizons pour enrichir ma pensée.

Si je puis me permettre, j’ai vu une certaine correspondance entre le récit La femme qui fuit écrit par Anaïs Barbeau-Lavalette et Au café existentialiste de Sarah Bakewell, dans cette capacité à décrire et à faire ressentir une époque avec des mots, au point où je me sentais un accès privilégié à l’univers des philosophes, comme je l’avais auparavant ressenti pour celui des artistes automatistes. C’est pour moi une grande qualité d’écrivain que de parvenir à un tel résultat : faire revivre une époque, des gens, des grands évènements, et permettre à certaines questions de ressortir aujourd’hui pour résonner fort dans l’époque et le contexte actuels.

Et aujourd’hui?

Peut-on comparer, par exemple, l’époque d’incertitude de la Deuxième Guerre mondiale, leur fin du monde, le début de l’ère industrielle, la forte concentration du racisme et la cause des femmes avec notre époque, pendant laquelle la planète se réchauffe avec une rapidité jamais égalée, la peur et le mal-être font des ravages, et le racisme et le sexisme sont encore des points vertigineux à prendre en main?

Voici quelques citations tirées aléatoirement du livre (j’ai dû en souligner le quart!) :

Parlant de la philosophie sartrienne :

« Vous devez faire vos choix comme si vous les faisiez au nom de toute l’humanité, assumant l’entière responsabilité de la manière dont la race humaine se comporte. »

« La tendance humaine naturelle est de s’efforcer de poursuivre autant que possible une vie ordinaire et civilisée, aussi longtemps qu’on le peut. »

Merleau-Ponty :

« (…) les philosophes devaient se soucier avant tout de ce qui est ambigu dans notre expérience. (…) ils devaient réfléchir clairement à ces ambiguïtés en usant de la raison et de la science. »

« (…) c’est une des raisons pour lesquelles les existentialistes demandent à être relus. Ils nous rappellent que la vie des hommes est difficile et que le comportement des gens est souvent épouvantable, mais ils nous montrent aussi combien nos possibilités sont grandes. »

Pour vous aider dans votre lecture ou votre compréhension de la philosophie, je vous conseille aussi la fabuleuse bande dessinée Balades en philosophie, de Janine, et le film Les amants du Flore, d’Ilan Duran Cohen.

Sur ce, bonne lecture, bonne philosophie; on s’en reparle!

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Plus de bonheur, moins du reste : rendre sa vie plus douce grâce au minimalisme sacré

« Le minimalisme sacré veut vous aider à mieux vivre, à être plus heureux, à amener plus de ce qui est sacré à vos yeux dans votre vie. »  p.7

Voilà une belle façon de résumer ce qu’est le minimalisme sacré, terme qui peut rendre certaines personnes confuses ou les mettre sur leurs gardes, alors qu’il n’a rien de bien compliqué. Il s’agit simplement de mettre au centre de notre vie ce qui a de l’importance à nos yeux et d’en faire une célébration. Et cette démarche commence par une réflexion. C’est ce dont nous parle Josée-Anne Sarazin-Côté, l’autrice du livre Plus de bonheur, moins du reste.  

Réfléchir pour mieux choisir

Josée-Anne (pour ceux et celles qui ne la connaissent pas, suivez le lien ici vers son site web et ici pour son compte Instagram) avait tout pour être heureuse (maison, travail, amoureux) et, pourtant, elle ne l’était pas. Alors grande consommatrice et workaholique, elle rapporte dans cet ouvrage la réflexion qu’elle a entamée pour découvrir ce qui l’empêchait d’atteindre le bonheur. Josée-Anne propose un guide pour découvrir ce qui fait obstacle à notre bonheur. On se pose les mêmes questions qu’elle, on avance au même rythme, ce qui est réconfortant puisqu’on sait qu’elle est passée par là elle aussi. Elle nous invite à répondre à des questions bien précises et directes comme : Quelles activités me remplissent de joie? Qui sont les personnes les plus importantes pour moi? Quelle est ma relation avec l’argent? Est-ce que j’aime mon travail? Elle insiste sur l’importance de prendre le temps de bien réfléchir, de ne pas sauter d’étape. Le livre est séparé en 9 chapitres où l’autrice aborde, entre autres, les thèmes de la mode, du zéro déchet, du travail, des enfants. On y trouve les témoignages d’une dizaine de femmes (youtubeuses, entrepreneures, blogueuses) qui ont simplifié leur vie, selon le sujet du chapitre.

Le temps, centre de nos vies

L’élément-clé qui revient tout au long de la lecture est sans contredit le temps. Celui qu’on gaspille sur les réseaux sociaux, celui qu’on aimerait prendre pour voir nos proches plus souvent, celui qu’on investit sans compter au travail, celui qui vaut de l’or. S’il y a un message à retenir de cet ouvrage, c’est que le temps est plus précieux que tout et qu’il peut nous mener au bonheur si on l’utilise à bon escient. Moins de temps à magasiner des vêtements, à envier nos amis sur les réseaux sociaux ou à ne rien faire le soir parce qu’on est trop épuisé par le travail; plus de moments à consacrer à notre bien-être et notre bonheur. Bref, plus de temps pour soi!

Un livre rempli de bienveillance et de douceur

Ce que j’ai aimé par-dessus tout dans ce livre, c’est la bienveillance qui en émane. Faire une démarche pour simplifier sa vie, c’est bien beau, mais si on ne le fait pas pour soi, à quoi ça sert? C’est pourquoi Josée-Anne nous incite à le faire avec toute la douceur qu’on peut s’offrir. Le concept de bienveillance n’est arrivé que récemment dans ma vie. Avant, je me jugeais énormément, sans même m’en rendre compte. C’est tout un défi de prendre conscience de la perception qu’on a de nous-même. Et c’est encore plus difficile de la changer.

« Ce qui est dit dans notre tête a tellement d’influence sur notre vie, c’est probablement l’endroit le plus important à travailler. »  p. 177

Être bienveillant envers soi-même est le plus beau cadeau à s’offrir. Et grâce à son livre, Josée-Anne nous invite à nous choisir, à nous mettre au centre de notre vie, sans pression et à notre rythme. En lisant Plus de bonheur, moins du reste, vous allez découvrir non seulement un bel objet (les photos et les illustrations sont invitantes et magnifiques), mais aussi un outil concret pour simplifier votre vie, à l’extérieur comme à l’intérieur. Bref, ce livre fait du bien à l’âme et je crois qu’il a sa place dans nos bibliothèques personnelles.

Et vous, y a-t-il des ouvrages qui vous incitent à questionner vos choix de vie?

 

 

Le profil du papillon lune (partie 1), par Kim Renaud-Venne

Elle frottait depuis vingt minutes, si bien qu’elle s’arracha le bout de l’ongle en poussant un cri rageur. C’était l’index, le travailleur. On pouvait bien lui détruire les mains si c’était pour lui laisser la pensée libre ne serait-ce que pour quelques heures, voire quelques minutes. Elle prit les grands moyens et sortit l’éponge en laine d’acier. Antiadhésive, mon œil. Robyne se râpa le creux des mains, ravivant à regret son eczéma. Un couteau, il fallait un couteau avec des dents, le genre d’ustensile qui s’enfonçait immanquablement dans une de ses phalanges lorsqu’elle coupait du pain le matin, la tête encore engourdie par le sommeil. Entre deux soupirs exagérés, Robyne alimenta une fois de plus ses réflexions sur le non-sens de son existence. Déloger la crasse, racler la cendre. Ses yeux commencèrent à se troubler quand elle se mit à frictionner vigoureusement, en invitant tout le poids de son torse, pour qu’enfin la souillure diabolique renonce. Pulvériser ce qui reste de solide afin que l’étincelant remplace la saleté. « Demain, ce sera à refaire », pensa-t-elle en échappant un rire nerveux. Elle pourchassait la routine comme les accrocs recherchaient leur prochaine dose alors qu’au fond d’elle s’égosillait un petit être assoiffé de vivre. À chaque jour, depuis qu’elle avait quitté la Maison, elle se répétait ce petit discours. Peut-être pour se donner du courage, la force de modifier un chemin déjà tout tracé ou, au contraire, pour se complaire dans le train-train quotidien. Elle-même ne le savait pas. Cette logorrhée mentale était une sécurisante routine, car la surprise était devenue quasi absente. Cependant, il arrivait parfois, dans de rares moments d’extrême lassitude, que ses pensées s’écartent de leur trajectoire. Une à deux fois par année, elle franchissait ce qu’on pourrait nommer son sommet d’insatisfaction. Robyne se refusait alors à mener cette vie une seconde de plus, celle-là, celle qu’elle décrirait dans les moindres détails si on le lui demandait, celle qui serait la même dans dix ou trente ans. Se faisant violence à elle-même, elle saisissait d’une main ferme sa clé d’appartement et s’élançait comme une échappée de l’asile vers la sortie, là où sa respiration deviendrait enfin douce. À tout coup, au pied de la porte, prise de torpeur, elle mettait les freins, tentait d’immobiliser ce corps affecté par sa course folle. Elle ressemblait à ce clown gonflable pour enfant, celui qui, à chaque coup de poing, revenait avec son sourire angoissant. Son étourdissement prenait aussitôt fin, son cerveau se remettait en marche. Sa route familière lui revenait de plein fouet. Elle partait alors acheter du lait ou du pain ou tout autre objet qui la pousserait inévitablement à revenir. Dans ces moments ordinaires, cette écervelée était tapie bien loin. Elle avait été élevée ainsi, dans l’ordre et la mesure. Avec le souffle coupé, la douleur aux tempes et les muscles tendus. Elle n’y pouvait rien. Ce n’était pas une disposition qui l’affectait quand tout se déroulait comme prévu. La plupart du temps, tout se passait comme elle le souhaitait. La plupart du temps.

Lundi, elle reçut un texto d’une collègue. On l’invita à un 5 à 7. Ce n’était pas dans ses plans. Quels plans? Revenir à l’appartement, préparer un souper fade, frotter un peu de vaisselle incassable, tremper son corps flapi dans un bain chaud, lire un peu pour oublier ce qui vient d’être lu et visionner un épisode d’une émission de télé insipide afin de l’aider à s’endormir – car, parmi ses défauts de fabrication, s’ajoutait le fait qu’elle était du genre nerveuse et anxieuse, l’insomnie la guettait à chaque nuit depuis l’enfance. Il faudrait qu’elle aille chez elle pour déposer ses documents de travail, se changer et, par la suite, elle irait rejoindre ses collègues au bar. Mais à qui racontait-elle cette menterie? Si elle chatouillait ne serait-ce que le bout de ses orteils sur le seuil de l’entrée de son appartement, on ne la reverrait plus avant le lendemain au bureau, en train de s’affairer à une quelconque tâche répétitive. La quintessence de la monotonie trépignait d’impatience, il ne fallait pas la faire attendre. Avant que ne prolifèrent ses réflexions familières sur l’impossibilité de changer ses habitudes de vie, chaque membre s’activa à tour de rôle à l’exception de sa tête qui, dans un accord tacite, avait été exclue du groupe. Elle rangea ses effets dans un sac, enfila son manteau, son foulard et ses gants, et vérifia, en dernier lieu, que le tout était propre et rangé, disposé à la recevoir demain.

Sortir un lundi, un soir de semaine, une folie comme elle en connaissait peu. Encline à la culpabilité, Robyne avait le sentiment d’avoir quatorze ans. Elle revoyait ses yeux à lui, à la fois furibonds et emplis de déception, devant la jeunesse que sa sœur et elle représentait dans leur vitalité déraisonnable. Il allait les tailler, les sculpter à sa manière, pour leur apprendre à vivre «comme du monde», leur transmettre la peur de la transgression et faire taire leurs désirs égoïstes. Elle avait aussi le sentiment d’être centenaire, prise en otage par des gestes répétitifs à la fois injustifiés et légitimés par ces fameuses récurrences. Robyne devinait trop bien la boucle de son enchaînement. Elle n’avait pas encore trente ans, la pauvre. Arrivée au bar, elle réussit sans le moindre effort à repérer ses collègues et les salua en levant la main mollement. Des êtres semblaient absorbés par leur conversation et des éclats de rires fusaient dans une ambiance invitante. Elle se sentit bien, étrangement à l’aise. Installée au côté de sa collègue Pascale, qui avait le talent de s’épivarder avec élégance, Robyne se commanda un verre de vin blanc sur le menu plastifié. Elle l’avait choisi au hasard. Elle ne voyait pas la différence, car elle buvait peu. Elle avait connu ses moments d’extravagances à la fin de l’adolescence. Elle sortait en cachette avec ses amis du secondaire à la fin de la semaine. Les lendemains matins étaient aussi douloureux que discrets, la crainte qu’il découvre le pot-aux-roses accentuait ses tremblements causés par l’abus d’alcool. Cela n’avait duré qu’un court moment. On aurait dit que c’était pour prouver à tous, plus tard, le moment venu, lorsqu’on la questionnerait sur son passé, qu’elle avait aussi connu ce que les jeunes vivaient généralement à cet âge-là. Ce qu’elle en gardait comme souvenir était assez confus. La raison avait pris une part considérable dans son esprit que le désir adolescent n’avait pu freiner.

La conversation avec ses collègues alla bon train. Elle parvint à interagir, à avoir quelque chose à dire au moment opportun, à intéresser et faire réagir son auditoire, et ce, positivement. Non pas qu’elle eût un mauvais effet sur autrui lors d’échanges des plus banals, mais elle analysait souvent tout et rien, ce qui rendait parfois les discussions maladroites et peu spontanées. Du moins, c’est ce qu’elle pensait. Cette manie d’analyser toute situation passée, présente et future lui nuisait. Et cela, sans compter l’analyse des situations qui ne se produiraient jamais. Des inventions de toutes pièces qui la mettaient dans tous ses états, sauf celui de la sérénité. Quoi qu’il en soit, cette soirée ne présagea que du bon. Elle se dirigea pour la énième fois vers les toilettes afin d’assouvir son envie d’uriner. « Ils doivent penser que je m’y rends trop souvent », songea-t-elle. Voilà une pensée furtive. Son troisième verre de vin l’empêchait de se concentrer, lui évitant ainsi l’enchevêtrement d’idées toutes plus ridicules les unes que les autres. En sortant de la cabine, elle vit un homme au loin qui la dévisageait. Avait-elle oublié de remonter sa fermeture éclair? Elle s’inclina juste un peu pour vérifier. Peut-être la trouvait-il de son goût? Ce ne serait pas la première fois. Pas que ce fût récurrent, mais il arrivait que l’on tente de la séduire de temps à autre, les rares fois qu’elle mettait le nez dehors. Elle ne se prenait pas la tête avec ça. À bien le regarder, l’homme ne semblait pas chercher à la séduire. Elle vérifia son visage dans un miroir qui se situait à l’extérieur des toilettes; le genre de bar qui imposait le nettoyage de mains en compagnie, avant de retrouver ses collègues tout au fond. L’homme, quant à lui, avait disparu. Elle ne le chercha pas des yeux. Puis, elle eut la sensation qu’on l’observait ici et là, dans chaque recoin du bar. Un curieux sentiment qui la fit frissonner. Une femme, dans l’ombre créée par les lumières tamisées, prenait des notes tout en lui jetant quelques regards discrets. L’imagination est une matière élastique pour Robyne, mais l’alcool aidant, elle n’en fit pas de cas. Elle était davantage occupée à trouver quelque chose à dire, car son tour approchait, mais aucune anecdote de travail intéressante lui vint en tête.

À suivre…

Le profil du papillon lune est une création inédite de Kim Renaud-Venne qui sera publiée sous la forme d’un feuilleton. Pour connaître la suite du récit, il faudra attendre la prochaine publication!

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Une fileuse au FIL (partie 3) – À la hauteur de Grand Central Station je me suis assise et j’ai pleuré

cf«FIL» est l’acronyme du Festival international de littérature, événement d’envergure qui s’est déroulé cette année à Montréal du 20 au 29 septembre. Avec la mission de partager et de faire vivre la littérature, le FIL présente une série de soirées multidisciplinaires où elle est mise en scène, en musique et en images. 

Lundi le 23 septembre, à la Cinquième Salle de la Place des arts, Magalie Lépine-Blondeau se glisse dans la peau de l’autrice ontarienne Elizabeth Smart pour nous faire découvrir À la hauteur de Grand Central Station je me suis assise et j’ai pleuré, une œuvre publiée en 1945 et traduite dans les années 1990, au Québec, par Hélène Filion. La mise en lecture du texte, dans le cadre du FIL, est de Justin Laramée. Sur scène, la comédienne est accompagnée du pianiste Laurier Rajotte, et les deux interprètes prennent place dans un décor sobre uniquement composé d’un piano à queue et d’une dizaine de lutrins éparpillés dans l’espace.

Dès son entrée sur scène, Magalie Lépine-Blondeau s’élance sans attendre dans le récit passionné que fait Elizabeth Smart de sa relation tumultueuse avec le poète britannique marié George Baker. Son écriture est dense, lyrique et émotive. Le texte dévoile la douceur des moments d’amour, mais aussi la douleur et la rage qu’elle cultive contre lui et contre cette autre femme, la vraie épouse, celle avec qui elle doit le partager. Le personnage que joue la comédienne apparaît simultanément forte et fragile, parfois désespérée, mais à tout coup, elle nous touche par son authenticité.

La prestation est hachurée en une dizaine de tableaux, chacun renvoyant à une étape de la relation de l’autrice avec Baker. À plusieurs reprises, quelques effets viennent agrémenter la lecture, comme lorsqu’une une voix pré-enregistrée se mêle à celle de la comédienne, parfois en décalage, formant une sorte d’écho murmuré qui crée un effet saisissant. Le piano, quant à lui, ajoute une touche sensible à la lecture et magnifie les émotions exprimées. Et, lors des intermèdes un peu plus longs, il est celui qui nous permet de respirer, de souffler, car le récit qui nous happe demeure très prenant, plein d’intensité.

C’est avec plaisir que je me suis laissé porter par le récit d’Elizabeth Smart. J’ai été touchée par l’interprétation de Magalie Lépine-Blondeau et j’ai beaucoup aimé l’apport musical du piano. Depuis, je n’ai qu’une envie, me procurer l’œuvre littéraire pour me plonger encore plus dans cette histoire d’amour passionnée, mais surtout pour pouvoir prendre mon temps et m’arrêter à chaque détail de l’écriture.

 

Je voudrais remercier le FIL pour le billet de presse.

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Une fileuse au FIL (partie 2) – Rien d’autre que cette félicité

«FIL» est l’acronyme du Festival international de littérature, événement d’envergure qui s’est déroulé cette année à Montréal du 20 au 29 septembre. Avec la mission de partager et de faire vivre la littérature, le FIL présente une série de soirées multidisciplinaires où elle est mise en scène, en musique et en images. 

Samedi le 21 septembre au soir, je m’installe dans la salle du Théâtre Outremont. Sur la scène encore vide se déploie un décor convivial qui rappelle un bureau de travail chargé par la paperasse. Sur les deux tables traînent des carnets de note, et des boîtes jonchent le sol. Je suis curieuse et j’ai hâte que la représentation commence. J’adore l’autrice Nancy Huston et je suis venue assister à la mise en lecture de son texte Rien d’autre que cette félicité, dirigée par Jennifer Alleyn, avec la comédienne Pascale Bussières.

Dès son entrée sur scène, la comédienne s’installe au bureau et prend les traits d’une mère qui écrit une lettre à sa fille Lily. Elle la recommence plusieurs fois, ne sachant pas quel ton prendre. Atteinte d’une maladie incurable, elle veut lui transmettre des pans de sa vie passée et lui dresser un portrait réaliste de la femme qu’elle a été. Tout au long de la lecture, l’écriture sert donc de prétexte à des retours dans le temps. Le personnage replonge dans ses souvenirs pour revivre son accouchement, sa séparation ou un affrontement avec ses collègues. Parfois, l’écriture est troquée par la relecture de ses carnets, ceux qui l’ont vraisemblablement accompagnée tout au long de sa vie.

Le ton est cassant, le discours parfois violent ou accusateur. D’autres fois, il est plutôt doux et lumineux. L’interprétation de Pascale Bussières est riche et nuancée. D’ailleurs, j’ai trouvé que la prestation dépassait largement le cadre de la « mise en lecture », et c’est définitivement à une pièce de théâtre que j’ai assisté. Cette idée est soutenue par une mise en scène complète et ingénieuse qui camoufle les références à la lecture, que ce soit par l’intermédiaire des cahiers ou simplement par l’angle de la table de travail d’où on ne perçoit pas le texte de la comédienne.

S’élevant derrière la voix de Pascale Bussières, le son cristallin de la flûte d’Ariane Lessard accompagne parfaitement le récit des souvenirs du personnage. Dans une conception sonore de Bruno Pucella, la flûtiste offre une intéressante palette de sons et de textures qui rend avec justesse l’intensité de certains moments dramatiques.

Finalement, cette lecture m’a grandement touchée, elle m’a fait réfléchir à l’héritage mémoriel qu’on laisse derrière soi, après la mort. Malgré la violence de certains passages, la pièce n’est jamais lourde et on s’attache au personnage qui se révèle être d’une incroyable authenticité. Et en ce qui a trait à l’événement, je dirais que Rien d’autre que cette félicité est décidément une œuvre qu’il est bon de se faire lire.

 

Je voudrais remercier le FIL pour le billet de presse.

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Une fileuse au FIL (partie 1) – Nelly et Sylvia

«FIL» est l’acronyme du Festival international de littérature, événement d’envergure qui s’est déroulé cette année à Montréal du 20 au 29 septembre. Avec la mission de partager et de faire vivre la littérature, le FIL présente une série de soirées multidisciplinaires où elle est mise en scène, en musique et en images. 

Il y avait de la frénésie dans la Cinquième Salle de la Place des Arts, le 20 septembre au soir. Nous allions assister à la rencontre imaginaire de deux autrices marquantes de la littérature, Nelly Arcan et Sylvia Plath; deux voix à la parenté évidente et au même destin tragique, séparées dans le temps par un peu moins de cinquante ans. Dans une mise en lecture d’Alexia Bürger et avec la participation des comédiennes Evelyne Brochu et Alice Pascual, la soirée s’annonçait tout à fait stupéfiante.

Les lumières s’éteignent et aussitôt, les comédiennes émergent du public pour entrer en scène.

Les œuvres respectives des deux femmes de lettres, présentées comme un collage, se font écho, se répondent et s’enchevêtrent. Leur ton est tranchant, toujours juste et jamais voilé. Il est bouleversant de les entendre parler de leur corps, de la mort et de l’obsession dans cette si grande lucidité. Leurs œuvres, dérangeantes, subversives, sont livrées dans toute leur splendeur.

Les comédiennes y sont d’ailleurs pour quelque chose. L’interprétation que font Evelyne Brochu et Alice Pascual des textes est puissante et touchante. Il y a un bel équilibre entre les mots, parfois plus ironiques, de Plath et ceux, plus colériques, d’Arcan. En somme, la pièce nous plonge dans une atmosphère de plus en plus sombre et tragique, au fur et à mesure que les lumières se tamisent et que la lecture s’intensifie. Les derniers mots nous laissent devant deux silhouettes lumineuses qui se détachent des ténèbres.

Bref, la lecture à haute voix de ces textes par des comédiennes chevronnées en a définitivement magnifié la beauté et leur a octroyé une prestance des plus singulières. La soirée constituait un hommage magnifique à ces deux femmes disparues. Et pour ma part, elle a intensifié mon désir de relire leurs œuvres.

 

Je voudrais remercier le FIL pour le billet de presse.

Le fil rouge; le fil rouge lit; bibliothérapie; littérature; lecture; livres; les livres qui font du bien; défis littéraires; Pumpkin Autumn Challenge

Défis littéraires: le Pumpkin Autumn Challenge

J’adore l’automne. J’aime les feuilles des arbres qui changent de couleur, la luminosité plus douce, le retour des températures plus fraîches, le vent, la pluie, le thé à la châtaigne, les pulls jaune moutarde, les écharpes, les couvartes sur les pieds, et les lectures frissonnantes. Alors, autant vous dire qu’avec un nom comme ça, le Pumpkin Autumn Challenge (PAC) était fait pour moi!

Mais qu’est-ce que c’est que ça?

Organisé par la booktubeuse Guimause depuis 2017, le PAC est un défi littéraire qui consiste à lire des ouvrages en lien avec l’automne du 1er septembre au 30 novembre. Pour ce faire, Guimause nous a concocté cette année quatre menus, chacun contenant trois ou quatre sous-catégories. Si vous souhaitez en savoir un peu plus sur le fonctionnement des menus et découvrir les différentes sous-catégories, je vous invite à aller écouter la vidéo de présentation du défi.

De mon côté, j’ai choisi l’option «Un appétit de Goule», donc en gros, je vais lire un livre par sous-catégorie, soit 13 ouvrages (voire un peu plus parce que parfois je mets deux livres dans la même sous-catégorie, ha ha!). Je ne sais pas si une goule a plus d’appétit qu’un ogre, mais en tout cas…

Ma pile à lire 2019

Pour le menu «Automne frissonnant», qui rassemble les polars, les récits fantastiques et les histoires mettant en scène des créatures, j’ai décidé de lire La force du temps de Deborah Harkness, L’île des chasseurs d’oiseaux de Peter May, Les aventuriers de la mer de Robin Hobb et le recueil de nouvelles québécoises Monstres et fantômes.

Dans le menu «Automne enchanteur», on retrouve les histoires de sorcières, les contes et les légendes, la poésie et les romans gothiques. Depuis le temps que je voulais découvrir la plume d’Anne Brontë! J’ai donc sélectionné La recluse de Wildfell Hall, mais aussi la chouette bande dessinée Bergères guerrières de Jonathan Garnier et d’Amélie Fléchais, Les Dames du Lac de Marion Zimmer Bradley et Magic Charly d’Audrey Alwett.

Le menu «Automne douceur de vivre» fait la part belle aux récits de famille, au retour à l’enfance, à l’Halloween et aux recueils de nouvelles. J’ai donc choisi Le château de Hurle, de Diana Wynne Jones (le roman jeunesse dont s’est inspiré Miyazaki pour son magnifique animé Le château ambulant), La saison des feux de Celeste Ng et le recueil Zodiaque, tout juste paru aux éditions La Mèche.

Enfin, le dernier menu, «Automne astral», est celui pour lequel j’ai eu le plus de mal à trouver des titres. On y retrouve les récits de science-fiction, les mondes post-apocalyptiques, le rêve et l’astrologie. En jouant un peu sur les mots, j’y ai fait entrer Le nom des étoiles de Pete Fromm, L’étrange bibliothèque de Haruki Murakami et, pour finir, The Wicked Deep de Shea Ernshaw.

Ce que j’aime dans le Pumpkin Autumn Challenge

Ayant déjà participé au PAC l’année dernière, j’avais très envie de recommencer cette année. D’une part, parce que l’ambiance autour du challenge est bienveillante. L’organisatrice insiste beaucoup sur le plaisir de la lecture. Certes, il s’agit d’un défi qui nous pousse à nous dépasser, mais le but n’est pas de se contraindre. Si je veux enlever, ajouter un livre ou changer un titre en cours de route, je le fais sans prise de tête.

D’autre part, j’apprécie le rituel qui tourne autour de ce défi: recherche de livres en lien avec les menus, préparation de la PAL, discussion avec les autres participant.e.s et changements d’idées au fil des retours. De plus, tout en m’autorisant une grande liberté dans le choix de mes lectures, je trouve assez plaisant de respecter des thématiques qui m’obligent parfois à sortir de ma zone de confort (le menu Automne astral, par exemple) et à faire de belles découvertes (les histoires de Pete Fromm! ♡).

Et vous, aimez-vous participer à des défis littéraires?

Cette maison : Un roman de maison hantée subversif

Je l’avoue : on dit toujours de ne pas choisir un livre pour sa couverture, mais c’est totalement ce que j’ai fait avec ce roman de David Mitchell. Au départ, j’ai été un tout petit peu déçue : je n’avais pas réalisé que je m’embarquais dans un roman traduit. Habituellement, j’aime bien lire les romans dans leur langue originale… Et puis, la déception est partie comme un coup de vent dans Slade Halley. Je suis tombée dans le piège, et je dois dire que le roman ne m’a pas fait long feu!

La quatrième de couverture de Cette maison décrit le livre comme une « histoire de maison hantée nouveau genre où pastiche, humour et terreur se mélangent », et je crois qu’on peut difficilement mieux décrire ce genre parfaitement unique.

« Je me représente les fœtus que Jonah et moi avons été, nous partageant l’utérus de Nellie Grayer, il y a cent seize ans; et à nos corps natals, qui se partagent la lacune depuis huit décennies. « Lui » est le nom d’un étranger; un amant est d’abord un « vous », puis un « nous »; mais Jonah, lui, est la moitié d’un « je ». »

Sur Slade House

Slade House est une ancestrale maison qui n’apparaît que tous les neuf ans, et encore, seulement à ceux qui possèdent le don. Elle se situe au détour d’une ruelle et elle est l’archétype de la maison d’horreur par excellence : une grande demeure, de grandes fenêtres, de longs escaliers avec des portraits qui changent pour ressembler à ceux qui les parcourent…

Dès le début, autant par son visuel que par sa quatrième de couverture, le roman s’affiche comme une histoire de fantômes. S’il ne fait franchement pas peur (j’avoue que j’ai été un peu déçue de ce côté-là, je m’attendais quand même à quelques frissons), il dépeint néanmoins l’humanité dans toute son horreur, et les fantômes qui l’habitent n’en sont que plus captivants.

Si le décor de l’histoire rappelle effectivement l’histoire d’horreur, je trouve néanmoins que l‘appellation y est un peu trop forte. L’écriture tient plus de l’humour et de la légèreté que de l’horreur : le style y est carrément pastiché. Mais même si je ne suis pas d’accord avec l’étiquette « histoire d’horreur » qu’on lui a apposé, je considère ce livre comme un tour de maître. Ce n’est pas chose aisée, à mon avis, de prendre un tel style d’histoire et de le tourner à sa main, et David Mitchell l’a réussi avec brio. J’ai été immédiatement happée par l’intrigue, tournant sans cesse plus vite les pages tellement j’avais hâte de satisfaire ma curiosité et de savoir tout le comment du pourquoi! Plus le roman avance, et plus il soulève des questions auxquelles il ne répondra qu’au compte-gouttes. C’est d’ailleurs ce qui crée un suspense juste assez bien dosé pour ne pas être trop agressant, mais qui empêche le lecteur de vouloir passer à autre chose.

Sur les personnages

David Mitchell a une plume qui séduit, qui enchante les mots et qui permet de construire une image très vive des personnages dans l’esprit du lecteur. J’ai habituellement beaucoup de misère à m’attacher aux personnages d’un roman lorsqu’il y en a trop, et plus encore lorsque la narration est au je, mais ici, les personnages sont si bien construits qu’il n’y a pas de confusion possible entre eux.

D’ailleurs, ce que j’ai adoré, c’est que, passé la première partie (il y en a cinq en tout, chacune étant concentrée sur la vision d’un protagoniste différent et séparée de la suivante par neuf ans), les cartes sont mises sur table : on sait que les jumeaux Norah et Jonah sont de « méchantes » personnes qui s’amusent à voler l’âme de leurs visiteurs, et on sait que chacun des protagonistes rencontrés n’y survivra pas. En peu de temps, peu de mots, l’auteur parvient à faire en sorte qu’on s’attache à ces derniers, mais en même temps, pas trop – parce qu’on sait qu’ils vont mourir. C’est aussi ce qui nous permet de ne pas en vouloir à l’histoire de les sacrifier : on nous les fait aimer juste assez pour être fâché, vouloir en savoir plus, espérer que la fin nous venge, mais pas assez pour être réellement triste. Un parfait dosage d’amour-haine qui sert très bien le récit!

La notion de jeu

Ce que j’ai notamment adoré dans ce livre, c’est la dimension légère et l’aspect joueur qui transparaît à chaque instant. Il y a une double notion de jeu, qui se traduit à la fois dans l’histoire et dans la façon dont cette dernière s’articule.

Au sein même du récit, Norah et Jonah, les jumeaux « vampiriques », s’amusent à tourmenter leurs proies à coup d’illusions et de tours de passe-passe. La lecture en devient kaléidoscopique, colorée et surréelle, et le lecteur se demande (à l’instar des protagonistes) ce qui se passe, ce qui est réel ou ne l’est pas. Puisque l’univers narratif se situe dans le fantastique, en tant que personne rationnelle qui lit l’histoire, on est constamment en train de se demander si ça se passe réellement ou si ce n’est qu’une illusion.

En jouant avec les mots et les impressions qu’il en crée, David Mitchell transforme sous sa plume les antagonistes en véritables monstres des temps modernes. L’auteur joue avec ses lecteurs comme les jumeaux jouent avec leurs visiteurs, jusqu’à leur voler leur âme. Le temps d’un roman pour nous, le temps d’une vie pour eux…

Au niveau du style, l’écriture de David Mitchell est donc un vrai bonbon pour les yeux. La voix du roman est forte et bien définie, le style joue sur plusieurs tableaux à la fois sans jamais tomber dans le cliché ou le surfait, et le tout est si bien tissé qu’à défaut de provoquer des frissons, il tient néanmoins en haleine du début à la fin. À mon sens, Cette maison est un vrai jeu de maître : je me suis rarement sentie aussi divertie en lisant un roman! À lire sans plus attendre…

Et vous, quel roman vous a surpris par son genre subversif?

 

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Montréal, fin 1950: nostalgie de l’âge d’or du jazz à travers le hasard et la fatalité

J’adore les bandes dessinées pour tant de raisons. Ces auteurs et artistes dessinateurs réussissent l’exploit de nous permettre de lire un film, carrément. Pour ma part, c’est ainsi que je vis mon expérience bédéesque. J’entre dans un univers où mon imagination a le loisir d’errer dans une création d’autrui, là où les personnages et les lieux sont déjà explicités pour moi et où il ne me reste plus qu’à me délecter, page après page, de ces traits de crayons, ces couleurs, ces cases et ces onomatopées!

Nostalgie d’une époque glorieuse

Une autre chose que j’aime beaucoup, c’est quand les bédés deviennent soudainement des petits recueils d’histoires. C’est ce que j’ai eu le plaisir de vivre lors de ma lecture de La femme aux cartes postales, de Jean-Paul Eid et Claude Paiement. Cette complexe histoire en deux temps narratifs nous fait d’abord suivre les pas de Rose, une jeune Gaspésienne qui gagne Montréal en 1957 afin de réaliser son rêve de devenir chanteuse jazz.

Ce voyage dans le temps est tout simplement extatique. J’admets avoir une affection particulière pour cette époque festive d’extravagance, de musique jazz et d’enseignes lumineuses et colorées dans les grandes rues urbaines, et c’est précisément ce que la bande dessinée nous donne à lire, à voir et à vivre. Même en nuances de gris, je vois les couleurs flamboyantes du Montréal d’antan, et j’entends la musique et même les voix des personnages. Je me délecte des clins d’œil historico-culturels aux débuts du rock’n roll, par exemple, avec la brève mais amusante apparition d’un jeune Robert Charlebois arrogant, mais déterminé. Vraiment, La femme aux cartes postales nous convainc sans difficulté de voyager dans le temps avec elle et de savourer chaque habile détail de chaque page.

L’éternelle question du hasard versus la fatalité

En parallèle, c’est en 2002 qu’on suit le chemin de Victor, cet homme orphelin qui apprend par un tragique hasard l’existence de son frère. Bien sûr, à travers la progression du récit, le lecteur récolte quelques indices par-ci par-là afin d’en arriver à comprendre ce qui relit ces deux trames narratives. C’est d’ailleurs l’une des principales forces de cette bande dessinée: le thème de la dichotomie entre hasard et fatalité.

Personnellement, je me prends souvent d’une affection particulière pour les récits qui abordent ce thème. Pour ceux qui ont lu Watchmen ou vu la série Lost, vous serez satisfaits d’y retrouver le même genre de questionnement existentiel. Je ne peux trop élaborer sur comment cela se déploie dans le cas de cette bande dessinée sans divulgâcher, mais je dirai seulement que si vous aimez les histoires avec un punch, vous serez bien servis! Cette oeuvre magnifiquement dessinée et bien ficelée nous appelle dans un voyage temporel et émotionnel à travers un Montréal qui habite trop peu notre imaginaire collectif. J’espère que vous apprécierez vous promener entre les mystères de ces histoires intimement liées!

Quant à vous, une bande dessinée vous a-t-elle déjà particulièrement marqué de par son habile reconstruction d’une époque révolue?

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La maison des secrets

D’abord, mettons-nous tout de suite d’accord : si vous passez une nuit blanche à lire ce livre, je n’en serai aucunement responsable! Car, oui, Rang de la croix, de Katia Gagnon, fait partie de ces romans qu’il est impossible de lâcher une fois qu’on les a commencés, et qu’il est aussi difficile de décrire sans trop en dire…

Au centre, une maison

Au bout du rang de la Croix se dresse une sombre demeure érigée en 1934, une des plus anciennes du Témiscouata. Imposante, elle domine le paysage. Entre ses murs, de nombreux occupants se sont succédé au fil du temps, leur passage dans la maison bouleversant à jamais leur existence. La figure de la maison est une source infinie d’inspiration dans la littérature, et l’autrice joue ici avec force sur le mystère du lieu. À rebours, Katia Gagnon nous entraîne d’une main de maître dans les recoins de cette demeure, à la rencontre de ceux, et surtout de celles, qui l’ont habitée de générations en générations, poursuivis par leurs secrets et leurs cauchemars.

1994. Pierre, préposé en CHSLD à Montréal, déménage au Témiscouata pour travailler dans la vieille maison reconvertie. Il y rencontre Thérèse, ancienne détenue affaiblie par la maladie d’Alzheimer, qui a un jour commis un geste irréparable.

1974. Michèle rêve d’enfants, de terre à cultiver et de liberté. La demeure, dégradée par le temps, attire son compagnon. Il veut en faire l’endroit où leurs enfants s’épanouiront, et ce, malgré les avertissements des voisins.  

1964. Marjolaine a vécu toute son enfance dans la maison du rang de la Croix avant de la quitter dans la douleur. Elle se fait religieuse, mais rompt ses vœux solennels pour revenir à la maison et y retrouver sa famille déchirée.

1934. Enfin, c’est l’histoire d’Élizabeth, porteuse d’un secret et poursuivie par les ouï-dire, qui défrichera la terre et sera la première habitante de la maison.

Mystères et fantômes

L’autrice, avec une écriture presque journalistique quand vient le temps de décrire les faits historiques, la vie religieuse ou le travail en CHSLD, nous dévoile un à un les liens qui sont tissés entre les différents récits. Le drame est annoncé et le suspense est savamment distillé pour laisser planer le mystère sur l’histoire tant que le récit originel n’est pas dévoilé. Tout ne nous est cependant pas divulgué… à nous, lecteurs, de conclure le récit avec nos propres hypothèses. Bien que cela m’ait surprise au premier abord, quelques éléments fantastiques sont égrainés ici et là. Sans faire tomber le récit dans l’horreur, ils ajoutent une dimension inquiétante aux événements sordides qui nous sont contés. Juste assez pour nous faire frissonner, et ça marche!

Et vous, quel roman vous a fait passer une nuit blanche récemment?

Merci aux Éditions du Boréal pour la découverte!