All posts filed under: Littérature québécoise

À la fin ils ont dit à tout le monde d’aller se rhabiller : l’errance humaine mise à nu

Encore les mouches. Il est seize heures sept. Je me couche, je ferme les yeux, je tourne dans le lit, je pense à des légumes frais, j’emmêle mes pieds dans les draps puis je pense à quelque chose que j’oublie, je tourne de l’autre côté, je déprends mes pieds, je tourne encore, je remonte les couvertures, je m’assois. Il est encore seize heures sept. J’appelle mon superhéros, qui ne répond pas. Au fil de mes lectures, je me suis rapidement aperçu que deux éléments m’interpellaient beaucoup dans la stylistique d’une œuvre littéraire : les récits d’errance et ceux qui sont découpés en plusieurs fragments. J’aime qu’une histoire m’emporte, même si elle ne possède pas d’intrigue particulière. Je cherche surtout une expérience, et c’est ce que j’ai retrouvé dans le tout premier roman de Laurence Leduc-Primeau. Paru chez les éditions de Ta Mère, cette œuvre au très long titre est divisée en des dizaines et des dizaines de fragments : des longs, des courts, des brefs, des poignants, des tristes, des beaux. À la fin ils ont dit …

Le géant : un roman singulier aux personnages colorés

 Le géant, c’est Victor Scarpa, un trucker, avide de littérature. L’élément central du roman, c’est lui, un géant de 6 pieds 7 pouces, qui partage sa passion pour les livres dans les truck stops. Autour de lui gravitent les membres de sa famille, des personnes aussi spéciales les unes que les autres. Il y a sa conjointe, Franie, une herboriste et lectrice à la voix enivrante, née d’une mère atikamekw. Femme mystérieuse au passé trouble, elle parcourt le long chemin vers la résilience. Ensemble, ils ont une petite fille, Babal, albinos, qui inquiète ses parents et son éducatrice à la garderie par des comportements étranges. Atteinte d’un trouble de langage, Babal parle mieux dans un autre monde. Et puis, il y a Rosita (Rosie), la fille que Victor a eue avec sa copine Madeline qui est aujourd’hui en couple avec Natsuo (Compagne). En plus d’être une calculatrice humaine, Rosie virevolte dans la tempête de l’adolescence et vit mal l’obligation de faire sa valise chaque dimanche. Ce deuxième roman de Francine Brunet nous présente une famille …

L’envers du décor- processus d’écriture, première partie

Il m’est arrivé, à quelques reprises déjà, d’effleurer le fait que je suis présentement, et ce depuis plusieurs mois, en plein processus d’écriture. J’ai pensé qu’il serait intéressant de vous partager l’envers du décor de l’élaboration d’un roman, à partir de mon expérience personnelle. Voici donc, en deux parties, le récit de mon voyage au cœur même de la littérature. Tenez-vous prêtes et prêts, parce que oui, une fois de plus, je vous parlerai de Julia Cameron et de son indispensable ouvrage Libérez votre créativité. Je ne peux qu’affirmer tous les changements positifs vers une plus grande réalisation de moi qui me sont venus en traversant ces pages et je n’ai pas fini, oh non! Mais bien sûr, avant de m’élancer dans l’aventure Cameron, j’étais déjà habitée par l’envie de réaliser ce rêve, c’est-à-dire l’écriture d’un roman, mais aussi celui de vivre une «vraie vie d’écrivaine». J’ai toujours écrit pour partager et d’une certaine manière pour publier, sans que ce ne soit le centre de mon désir, mais plutôt une suite. L’art et l’écriture existent …

Avant Travaux manuels, il y avait Nu

Nu, c’est un recueil de seize nouvelles érotiques toutes québécoises, ce qui le rend d’ailleurs plus intéressant, sorti en 2014. On y retrouve dans l’ouvrage des auteures et auteurs tels que Sophie Bienvenu, Patrick Senécal, et plusieurs autres. Parmi ceux-ci, Stéphane Dompierre, directeur du projet, participe également à la création d’une histoire coquine. Je n’ai jamais lu de littérature érotique, ou « sentimentale » comme elle est classée en librairie, d’ailleurs j’ai probablement rougi en arrivant à la caisse. Après avoir tant entendu parler de Travaux manuels sorti tout récemment et également dirigé par Stéphane Dompierre, je me suis intéressée au tout premier projet et c’est pour moi une énorme sortie de ma zone de confort. J’ai donc entamé ma lecture « d’adulte » avec de grandes attentes. Sans justement trop savoir à quoi m’attendre. En lançant le projet, Dompierre cherchait à regrouper plusieurs nouvelles au contenu ludique et sain, comme il le mentionne, il n’y a donc pas de scènes glauques ou déviantes dans ce recueil. Pour les nombreux auteurs du recueil, c’était parfois une aventure en terrain …

Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer : écrire et rire!

J’ai entamé ma lecture de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer avec plusieurs horizons d’attente. Premier roman de Dany Laferrière, immortel de l’Académie française, il y a de quoi s’exciter! Pourtant, l’utilisation du mot « nègre », le n-word, dit-on même au 21e siècle, me laissait sceptique… Publié en 1985, le récit de Dany Laferrière se déroule à Montréal. Les deux protagonistes, Bouba et Vieux, réfléchissent sur le monde et sur le racisme. Le racisme dont on commençait à s’inquiéter dans les années 1980 au Québec et qui trouve beaucoup de résonance chez le lecteur des années 2000. Je n’ai pas besoin de vous rappeler le scandale de Louis Morissette et des moustiques… Le ton de Laferrière est toujours très badin : j’ai beaucoup ri en lisant les aventures amoureuses du narrateur, jeune écrivain qui cherche à publier son premier roman. L’écriture est simple, précise, bien qu’enchâssée de références du Coran, d’Henry Miller, de Chester Himes, de jazz, etc. C’est une mosaïque éclectique de couleurs, de sons, d’odeurs et de mots sur fond de canicule montréalaise au …

L’hiver, hier : un peu de fraîcheur d’antan

  Il ne fait pas si chaud, mais il y a un soleil de plomb à Montréal. J’ai troqué les bottes Sorel contre mes Converse poids-plume et c’est la journée parfaite pour instagramer #sansfiltre le printemps qui vient d’arriver. Pourtant, lire L’hiver, hier de Michel Garneau m’a quasiment rendue nostalgique des vrais gros bancs de neige de campagne. Et ce, malgré l’hiver québécois qui finit toujours par exceller à s’étirer. Avec L’hiver, hier, Michel Garneau nous ramène dans le temps en grosse motoneige (à hublots!) de Bombardier. On se retrouve à « Saint-Quelquechose-des-Hauteurs », année 1958, époque où Maurice Richard est nommé athlète de l’année, où Camilien Houde est décédé et où les Canadiens de Montréal remportent la Coupe Stanley. Une grosse année au Québec. Il y a déjà près de 60 ans, mais c’est un peu hier en même temps. J’ai pris plaisir à me raconter ce livre à voix haute. Une histoire vécue de l’auteur qui, alors qu’il avait 18 ans, va passer les Fêtes dans la famille de sa fiancée de l’époque, âgée de …

Je n’ai jamais embrassé Laure, ou la beauté dans le danger

J’ai rencontré Kiev Renaud dans le cadre d’un séminaire de création à la maîtrise, séminaire au cours duquel nous devions rédiger de courts textes de fiction qui étaient par la suite lus et commentés par les autres étudiants. J’ai immédiatement été charmée par sa plume singulière, sa manière de créer des images fortes grâce à de petits détails et sa façon de traduire en mots la beauté, les relations humaines, le quotidien, l’imaginaire. C’est pourquoi, quand j’ai appris que le roman par nouvelles Je n’ai jamais embrassé Laure allait paraître chez Leméac, j’ai su qu’il s’agirait pour moi d’une lecture printanière incontournable! « Laure est belle, Florence ne l’est pas. Pourtant, elles vivent et s’aiment comme des âmes sœurs, peut-être un peu plus. Leur désir et leur affection ne s’atténuent pas avec le mariage de Florence, puis la naissance de Cassandre, qui aura son mot à dire et voudra, elle aussi, tenir un rôle dans cette pièce aux miroirs. » L’histoire, simple, tient en ces quelques phrases; pourtant, les sujets et thématiques abordés, eux, recèlent une grande …

Le Bruit des choses vivantes d’Élise Turcotte : voyage jusqu’au bout de l’enfance

Vous est-il déjà arrivé de buter sur un roman, de trébucher sur les syllabes, de vous cogner contre des métaphores obscures? Vous est-il déjà arrivé que le sens des phrases vous échappe comme la fumée se faufile entre vos doigts?   Voilà comment je me suis sentie lors de la lecture du premier roman d’Élise Turcotte. Après plusieurs recueils de poésie, Élise Turcotte publie en 1991 Le Bruit des choses vivantes. C’est un roman dont la prose est plus que poétique, dont les métaphores échappent parfois au schéma actanciel, dont les personnages parlent parfois comme des poèmes de Sylvia Plath ou comme dans des films de Marguerite Duras. Pas toujours facile d’accrocher à un récit qui part dans toutes les directions en même temps… Elle dit, comment on imite une avalanche, maman? Comment on joue à l’étoile Polaire? Je dis, on la place droit devant soi et on imagine les montages à franchir pour y arriver. Est-ce qu’on sera toujours là? Je dis, oui. Nous serons toujours là. (p. 130) Pourtant, j’ai poursuivi ma lecture du …

In between de Marie Demers: dans l’entre-deux et le deuil

Je l’avoue, depuis que Marie Demers est venue dans mon séminaire de maîtrise pour nous parler des romans « jeunes-adultes », j’avais très hâte de lire son roman, un projet, nous a-t-elle dit, issu de son mémoire-création tout juste terminé. Quelques mois plus tard, j’ai In between entre les mains et je n’ai pas tardé à le dévorer. Au début de In between, Ariane, la narratrice, est en voyage en Asie et c’est là qu’elle apprend la mort de son père. De retour au Québec le temps des funérailles, elle repart aussitôt, dans un désir de s’éloigner, de reprendre son souffle, de prendre un « break » et de se retrouver. Elle se retrouve tour à tour en Argentine, en Irlande, en Belgique, en France, au Cap-Vert, en Inde, elle parcourt le monde dans une sorte d’éternelle fuite, mais surtout à la recherche d’elle-même. On la suit à travers ses histoires d’amours éphémères, Alfredo, Daniel, ses amitiés, Teresa, Maïté, ses questionnements, ses moments de désillusion, parfois de bonheur, sa recherche d’expériences fortes et d’une sorte de démesure, entre …

Poutine pour emporter : Un premier roman hautement réussi

Tout m’attirait de ce roman aperçu en librairie, mis à part son emplacement sur la dernière étagère à la hauteur de mes pieds, à peine visible, mais personnellement j’aime bien feuilleter un livre assise sur le plancher. Alors je m’installe et prends ce livre d’un vert fluo de Marie Eve Gosemick, avec une première de couverture invitante par son originalité. La quatrième l’est tout autant : «J’ai servi des poutines pendant quatre ans de ma vie, quatre années à sentir la cantine.», avec un résumé qui éveille les intérêts et sème la curiosité. Direction la caisse. On plonge donc dans l’histoire de Fred Proulx, Rimouskois habitant Montréal, né un 1er novembre, qui trouve sa vie monotone, où tout ce qui l’ambitionnait semble s’évanouir devant lui et qui vit le quaterlife crisis. Après un échec en amour, un échec au travail, un échec aux études, Fred a un goût de renouveau. Ses amis, qui peinent à l’aider, lui  proposent donc de partir pour un temps fixé d’une année en Colombie pour aller vivre, se découvrir. Ce roman …