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Madame Victoria : écrire l’effacement

Tout ce que je savais en ouvrant le roman Madame Victoria de Catherine Leroux, c’est qu’il était inspiré d’un fait divers : à l’été 2001, le cadavre d’une femme est retrouvé dans le stationnement de l’hôpital Royal-Victoria. Après de multiples enquêtes et recherches, son identité n’est toujours pas connue à ce jour, ni les circonstances de son décès. Que des hypothèses. On décide donc de la surnommer « Madame Victoria », en référence à l’hôpital d’où, selon certain.e.s expert.e.s, elle se serait enfuie. Le roman débute alors qu’un infirmier retrouve le corps. Or, la suite est d’un tout autre ordre : Leroux s’est affairée à imaginer qui a pu être cette Victoria. Il s’agit d’une série de douze portraits, d’une galerie de personnages qui cherchent à coller une identité à cette femme. On croise une itinérante, une esclave d’une époque révolue, une femme devenue invisible à la suite d’expériences scientifiques, une femme allergique à la chaleur humaine. Toutes héroïnes des petits récits de l’auteure, elles proposent de multiples points de vue, à travers des époques qui varient, des conditions sociales différentes. La lectrice a …

Ru ou le Récit d’une mémoire fragmentée

L’expérience de l’exil est, dans la littérature migrante québécoise, liée fortement au thème de la mémoire (1), mais celle-ci est présentée comme brisée, clivée et fragmentée. Le roman Ru de Kim Thúy est porteur de cette mémoire problématique tout en ayant la volonté de la partager et de la faire vivre. C’est ainsi que la narratrice nous transporte au fil des récits dans son enfance au Vietnam, son expérience traumatisante à bord des « boat people », son séjour de quatre mois dans des camps de réfugiés et enfin son arrivée au Québec, où elle s’installera définitivement. Les récits touchants, difficiles, parfois nostalgiques ou anecdotiques qui composent Ru se lisent pourtant comme l’eau douce d’une rivière qui s’écoule lentement, d’ailleurs le mot ru en français signifie, l’auteure le dit, « petit ruisseau » et « écoulement » au sens figuré. Les récits nous touchent et s’insèrent en nous sans nous faire mal, et pourtant les souvenirs racontés sont loin d’être doux. C’est que Ru est ficelé avec tant de finesse qu’une lecture seule ne nous est pas suffisante pour être réellement apte à mettre le doigt …

Beaucoup de thé et du rhum bon marché: Nikolski

Hiver 2012 J’en suis à ma dernière année du secondaire et mon professeur de français nous demande de lire un passage qu’il a photocopié d’un livre québécois. M’imaginant déjà finissante, je n’ai pas beaucoup envie de participer à l’exercice, pourtant, je suis la première à finir l’extrait, assise sur le bord de ma chaise, je veux que mon professeur me parle d’avantage de ce livre. En terminant le cours, je me promets de lire ce roman dans son entièreté bientôt. C’est seulement deux ans plus tard que j’en termine la lecture après l’avoir trouvé dans une bouquinerie sur Mont-Royal pour moins de trois dollars et deux autres années après que j’en fais la critique. Printemps 1989 «Un avant-goût de la fin du monde» (Page 252) L’histoire de Nikolski débute en septembre 1989, pour ensuite se promener sur une période de dix ans. Nikolski, c’est un compas et l’élément clé à cette aventure littéraire. C’est l’histoire de trois personnages début vingtaine, Noah, qui entame des études universitaires, Joyce, qui recherche un peu d’action à travers la vie …

La remontée de Clarisse

La remontée, de Maude Nepveu-Villeneuve, c’est l’histoire de Clarisse, une fille imparfaite, un peu détruite par la vie, mais qui malgré tout cherche le bien. C’est l’histoire d’une amoureuse qui tombe pour le beau David avec qui elle passe un été à aimer. C’est aussi l’histoire d’un couple qui se sépare pour des raisons pratiques, mais qui continue mutuellement de penser l’un à l’autre. Clarisse continue de penser à lui parce qu’elle élève seule leur fille, Lavinia, secret qu’elle n’a pas confié à David. Les années passent et c’est par un soir d’exposition à la galerie où elle travaille que Clarisse reçoit l’appel d’une dame qui cherche David. Un peu sur un coup de tête, elle décide d’aller à Sainte-Catherine-sur-mer, un village du Bas-du-Fleuve, pour participer à sa recherche. La dame l’accueille chez elle où elle héberge déjà quelques chambreurs, dont David, et c’est ainsi qu’elle se trouve projetée dans un univers où le silence et la nature la ramènent à cet été passé avec lui. Rapidement, on déclare que David est disparu et ce n’est que quelques …

Natasha Kanapé Fontaine : la poésie de la revendication

Natasha Kanapé Fontaine est une poète innue. Engagée et articulée, on la retrouve sur tous les fronts : du mouvement Idle no more aux arts de la scène (la pièce Muliats à venir en février), en passant par la Wapikoni mobile. Ses deux recueils de poésie, N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures et Manifeste Assi, en ont fait un incontournable de la poésie émergente. Entre militantisme, environnement et identité, son œuvre se découpe tout en finesse, simplement belle. Reconnaître la culture pour ne pas l’écraser Le premier recueil de l’auteure, désormais disponible en version anglaise, est empreint d’une sensualité toute particulière, celle-ci est soudée au territoire dans lequel elle se déploie. Mais si cette poésie est charnelle, elle est aussi celle des non-dits. Les grands espaces blancs marquent les silences, les regards qui se ratent, mais les mains qui se touchent. Du thème amoureux, le recueil dérive doucement vers celui des ancêtres, de l’espace mémoriel et des legs culturels. Un peu comme un appel à laisser la culture pénétrer l’intimité, à composer avec …

L’univers d’enfants à travers le regard d’adulte

Je n’ai pas de genre littéraire favoris, pour ainsi dire, mais j’affectionne particulièrement certains types d’écriture, certains types de narration. L’un des genres qui vient particulièrement me chercher est celui où l’auteur fait parler un enfant, où ce sont les réflexions, les états d’âmes et les actions d’un enfant qui sont mis en mots. Je trouve que ça prend un talent et une plume bien particulière pour être capable d’aussi bien rendre tout ce qui peut bien se tramer dans la tête d’un jeune. C’est avec Émil Ajar et Momo ( La vie devant soi, Romain Gary) qu’a commencé mon amour pour ce type de récit, oeuvre qui, dans son genre, est encore bien difficile à égaler à ce jour. Il va donc sans dire que, en recevant une copie épreuve de Le monde par-dessus la tête de Caroline Paquette, j’avais quelques attentes. Le quatrième de couverture se lit ainsi Organisées en triptyques, trois novellas se répondent pour illustrer et décrypter ce qui fait l’essence d’un univers d’enfants. Une chasse-galerie inversée, vue depuis un party de Noël, …

L’Ensorceleuse de Pointe-Lévy : quand le folklore d’ici rencontre la fantasy

Ceux et celles qui me connaissent bien (ou qui ont appris à me connaître à travers mes articles!) savent que j’adore les littératures de l’imaginaire, plus particulièrement le fantastique et la fantasy. Concernant cette dernière, j’aime lorsqu’elle se déroule dans un univers inventé de toutes pièces, bien sûr, mais j’aime encore plus lorsque l’auteur sait rattacher sa magie et ses créatures à une véritable époque de notre histoire. Une fantasy se déroulant au Québec du XIXe siècle, vous y auriez pensé, vous? C’est pourtant ce qu’a construit l’auteur Sébastien Chartrand dans son roman L’Ensorceleuse de Pointe-Lévy, premier tome prometteur d’une trilogie publiée chez Alire et intitulée Le crépuscule des arcanes. Cela faisait déjà un petit moment que ce roman m’intriguait et, depuis que j’avais mis la main dessus lors du (désormais) fameux événement littéraire du 12 août, je n’attendais que le bon moment pour pouvoir me plonger dans son univers. J’ai dévoré les 434 pages du bouquin en quelques jours seulement, à travers le fignolage de mon mémoire de maîtrise, mes nombreux blitz d’écriture et …

L’orangeraie, une histoire d’actualité

Une amie m’a conseillé de lire L’orangeraie de Larry Tremblay il y a quelques mois. Depuis cette discussion, je l’ai contemplé en librairie à maintes reprises, puis finalement acheté. J’ai apprécié cette lecture de la première page à la cent-soixantième par son écriture charmante et directe. Cet ouvrage m’a fait ressentir un amas d’émotions différentes allant de la joie à la nostalgie, à la tristesse, émotions parfois difficiles à camoufler, surtout lors de mes séances de lectures quotidiennes dans le métro. L’orangeraie, c’est l’histoire de deux jeunes jumeaux, Aziz et Amed, vivant quelque part au Moyen-Orient sur l’Orangeraie familiale avec leurs parents. La vie semble paisible dans leur petit coin de paradis, jusqu’au moment où tout bascule, où la guerre supprime toutes traces de sérénité et tache le destin de rouge de cette famille. C’est la démonstration d’une union entre deux frères dont leur enfance s’efface pour laisser la place à un destin beaucoup plus noir que prévu, c’est l’histoire d’une enfance volée par les injustices de ce monde. « Il régnait dans la maison une …

Le Christ obèse de Larry Tremblay

Afin de souligner leurs 10 ans d’existence, les Éditions Alto ont eu la généreuse idée d’offrir aux lecteurs une invitante sélection de 10 livres à 10$ chacun; Le Christ obèse, du célèbre dramaturge et écrivain québécois Larry Tremblay, en fait partie. La première couverture – représentant nul autre que le Christ crucifié sur des tranches de bacon – avait su attirer mon attention. Additionné à la réputation de l’auteur, il ne m’en fallait pas plus pour avoir envie de me plonger dans les pages de ce court roman. Le Christ obèse nous absorbe au coeur du monologue intérieur d’Edgar, un être solitaire, asocial et perturbé. Un soir, dans un cimetière, alors qu’il rend visite à sa défunte mère, Edgar est témoin d’une violente agression envers une femme par des hommes qu’il associe aux 4 chevaliers de l’Apocalypse. Il décide d’enfermer la victime inconsciente dans le coffre de sa voiture, de la ramener à la maison et de devenir son sauveur. La lecture de ce livre fait immanquablement penser à l’univers sombre d’Edgar – Ô coincidence ?- Allan Poe, …

Nirliit : Grand Nord, humanité et résilience

Ce premier roman de Juliana Léveillé-Trudel, Nirliit, qui signifie oies, en inuktitut, se passe dans le Grand Nord,  à Salluit, un village du Nunavik. C’est par un drôle de hasard que je viens tout juste de lire Soeurs volées d’Emmanuelle Walter dont Gabrielle a parlé dernièrement lorsque je me suis décidé à lire Nirliit. Je dois dire qu’on ne peut simplement pas terminer cet essai en l’oubliant sur sa table de chevet, ça nous hante. Et nous hantera probablement toujours. En me plongeant dans Nirliit, j’avais la version fictive de l’enquête menée dans Soeurs volées, mais voilà que je savais très bien qu’il n’y avait rien de fictif dans les mots de Juliana Léveillé-Trudel. La narratrice, une blanche, vient passer ses étés à Salluit, non dans le but du travail ou de l’argent comme le font tant de blancs, mais parce qu’elle s’y sent bien et qu’elle aime la langue. Ainsi, elle y rencontre des êtres merveilleux, résilients et brisés. Le récit tourne surtout autour de la mort d’Eva. La narratrice tente de s’adresser à cette femme qui a …