All posts tagged: littérature québécoise

Des kilomètres de souvenirs en bus voyageur

J’ai de la chance. Grâce à mon travail d’infirmière à domicile, je développe des liens avec une multitude de personnes au passé singulier. Je leur prête mon oreille attentive et elles me partagent généreusement des pans de leur existence. Ainsi, elles semblent se délester d’un peu de bagages lourds qu’elles traînent depuis longtemps. Probablement en prévision du dernier grand voyage. J’imagine qu’en vieillissant, on doit vouloir prévoir notre dernier grand droit avec un cœur plus léger. Et c’est alors que Vasyl est entré dans ma vie, cette fois en ouvrant le dernier roman de l’auteure québécoise Judy Quinn, Les mains noires. Vasyl a commencé par me raconter sa vie à la gare d’autobus de Montréal, en attendant au quai numéro six en direction de Québec. Il doit faire le voyage pour voir son fils Tassik, avant qu’il ne parte pour l’Afghanistan ce même jour. Durant le trajet sur la 20, autoroute pour laquelle il ne porte plus son attention puisqu’il l’emprunte depuis 35 ans, il a pu me transporter encore plus loin, soit dans son …

Tarmac ou l’adolescence en banlieue nord-américaine

Pour agrémenter votre lecture… Tarmac, le deuxième roman de Nicolas Dickner (publié en 2009, après un ouvrage collectif signé d’un pseudonyme), est un livre « hommage » aux années 1990. Alors qu’on voit depuis quelques années un retour en force des années de gloire des Spice Girls et du grunge (surtout en musique et en mode), Dickner sort des boules à mites une décennie sombre, marquée par les conséquences de la guerre froide, où règnent en maître le béton et les bungalows. Nous sommes en banlieue-dortoir, la canicule est pesante, les condos sans âme poussent comme des champignons : c’est l’envers du rêve américain. Dans Tarmac, on suit les aventures de deux adolescents Louperivois, Michel Bauermann et Hope Randall, à l’humour cynique et cassant, mais toujours juste. Entre les cours au cégep, les beuveries au bar local et les baignades à la piscine municipale, Michel et Hope s’intéressent aux bunkers, à l’énergie nucléaire, aux nouilles ramen, aux bombes atomiques, aux menstruations, aux actualités internationales meurtrières, à la date de la fin du monde. Des adolescents normaux, quoi. Sans l’ampleur …

Big Bang, de Neil Smith : une entrée fracassante dans mon univers

Traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Big Bang est le tout dernier roman de l’auteur montréalais anglophone Neil Smith. Quand ce livre m’est tombé entre les mains, j’ai tout de suite su que cette lecture allait me plaire. Mon instinct ne m’a pas trahi, puisqu’en une seule journée, je tournais la dernière page de ce délicieux roman. Neil Smith décortique l’esprit humain à travers son œuvre, et s’intéresse aux absurdités qui orchestrent nos esprits. Big Bang est composé de plusieurs récits qui se penchent sur diverses existences, qui parfois se frôlent entre elles ou se fondent simplement dans la masse. L’indifférence, l’empathie, le deuil, le rire et la tendresse sont des émotions qui gravitent autour des récits de Smith, ce qui nous évoque constamment notre propre condition d’éphémère. Ma lecture était rafraîchissante, et je ne peux passer outre l’originalité de la plume de l’auteur : la lucidité livresque et l’humour se rejoignent pour former un style d’une formidable acuité intellectuelle. Big Bang est à la fois une œuvre divertissante et profonde. An est une …

À la fin ils ont dit à tout le monde d’aller se rhabiller : l’errance humaine mise à nu

Encore les mouches. Il est seize heures sept. Je me couche, je ferme les yeux, je tourne dans le lit, je pense à des légumes frais, j’emmêle mes pieds dans les draps puis je pense à quelque chose que j’oublie, je tourne de l’autre côté, je déprends mes pieds, je tourne encore, je remonte les couvertures, je m’assois. Il est encore seize heures sept. J’appelle mon superhéros, qui ne répond pas. Au fil de mes lectures, je me suis rapidement aperçu que deux éléments m’interpellaient beaucoup dans la stylistique d’une œuvre littéraire : les récits d’errance et ceux qui sont découpés en plusieurs fragments. J’aime qu’une histoire m’emporte, même si elle ne possède pas d’intrigue particulière. Je cherche surtout une expérience, et c’est ce que j’ai retrouvé dans le tout premier roman de Laurence Leduc-Primeau. Paru chez les éditions de Ta Mère, cette œuvre au très long titre est divisée en des dizaines et des dizaines de fragments : des longs, des courts, des brefs, des poignants, des tristes, des beaux. À la fin ils ont dit …

Le géant : un roman singulier aux personnages colorés

 Le géant, c’est Victor Scarpa, un trucker, avide de littérature. L’élément central du roman, c’est lui, un géant de 6 pieds 7 pouces, qui partage sa passion pour les livres dans les truck stops. Autour de lui gravitent les membres de sa famille, des personnes aussi spéciales les unes que les autres. Il y a sa conjointe, Franie, une herboriste et lectrice à la voix enivrante, née d’une mère atikamekw. Femme mystérieuse au passé trouble, elle parcourt le long chemin vers la résilience. Ensemble, ils ont une petite fille, Babal, albinos, qui inquiète ses parents et son éducatrice à la garderie par des comportements étranges. Atteinte d’un trouble de langage, Babal parle mieux dans un autre monde. Et puis, il y a Rosita (Rosie), la fille que Victor a eue avec sa copine Madeline qui est aujourd’hui en couple avec Natsuo (Compagne). En plus d’être une calculatrice humaine, Rosie virevolte dans la tempête de l’adolescence et vit mal l’obligation de faire sa valise chaque dimanche. Ce deuxième roman de Francine Brunet nous présente une famille …

Causerie entre Dany Laferrière et Alain Mabanckou

Dany Laferrière et moi, c’est une grande histoire d’amour, bien qu’elle ait commencé assez récemment. Non seulement je raffole de ses livres colorés, magiques et profonds, mais aussi, lors de chacune de ses apparitions télévisuelles, je le trouve si charmant. Et je suis béate d’admiration devant l’aisance de son discours et sa facilité à jongler avec les mots. J’apprécie beaucoup aussi Alain Mabanckou. J’ai étudié Verre Cassé à l’Université, dans le cadre d’un cours sur la Francophonie, et l’exemplaire que j’ai encore en ma possession témoigne de mes nombreuses lectures avec ses milliers de post-its et ses mots soulignés pratiquement à chaque phrase. À l’époque, j’avais été impressionnée en découvrant une écriture si vivante et réelle, moi qui avais été nourrie aux Grands Classiques plus formels dans leur usage de la langue. J’avais déjà eu le plaisir de rencontrer les deux écrivains, mais séparés; Alain Mabanckou dans une librairie en France, Dany Laferrière dans le cadre du Salon du Livre de Montréal. J’avais un peu discuté avec eux quelques instants et reçu mes dédicaces. Mais …

Réflexion : l’industrie littéraire au Québec

La rage et la violence empreignent le roman Ça va aller de l’auteure Catherine Mavrikakis et dégouttent sur notre esprit coupable. Coupable d’être trop clément, d’être trop généreux et indulgent envers nos auteurs.es québécois. L’auteure s’attaque directement à l’institution littéraire de notre Québec ainsi qu’à la mollesse des débats et critiques entourant le milieu du livre. Ses mots crachent son dédain pour l’industrie capitaliste qui n’aurait qu’engendré des auteurs.es-machines ayant pour objectif de satisfaire les besoins cupides des éditeurs, qui, eux-mêmes, profitent de la passivité de leurs lecteurs, qui sont bien plus à la recherche de divertissements passagers que d’élévation intellectuelle. Moi, j’aime la littérature américaine ou étrangère. C’est bien mieux que celle que l’on fait ici en ce moment. On écrit mal ici : on est si complaisants. La critique est épouvantablement besogneuse, sans envergure. (- Ça va aller) Catherine Mavrikakis révèle l’envers du décor de l’institution littéraire au Québec, le tout dans une critique acérée et sans prétention. Depuis quand la littérature est-elle glamour? Plutôt qu’un objet de consommation, ne devrait-elle pas être un …

Nos suggestions de lecture « Bande dessinée » du défi Je lis un livre québécois par mois

Le premier roman graphique qui m’a fait tomber amoureuse est Fun Home d’Alison Bechdel. Quelle œuvre remarquable d’intelligence et de sensibilité! C’est ainsi que je me suis mise à davantage lire des romans graphiques et des bandes dessinées. Ma lecture de Les deuxièmes de Zviane est une des plus marquantes pour moi. Tout dans cette BD me plait : le dessin, l’amour, la musique. TOUT. Elle est parfaite et en fait une superbe suggestion de lecture pour ce mois-ci. J’ai décidé d’y aller avec une source presque sûre et de passer le mois de mai avec Zviane. Je lirai Ping-pong. Merci Marie-Hélène, ton article m’a convaincue. Ping-pong, « ça parle euh… des arts? C’est comme une espèce d’essai, y a vraiment vraiment beaucoup de texte ». C’est aussi un projet que Zviane a d’abord publié en ligne avant d’en faire un fanzine autoédité dont les 500 exemplaires se sont écoulés vraiment vraiment vite. Ce que vous tenez entre vos mains fébriles, c’est la version augmentée et, surtout, commentée de Ping-pong. Ça veut dire que c’est plus qu’un livre. C’est un espace commun …

Ce qu’on a pensé de nos lectures d’avril, « Première parution »

Le mois dernier, je vous disais avoir envie de lire un roman plein de lumière, un feel good book, comme on les appelle. Et bien, Les anecdotiers a répondu à mes attentes à plusieurs niveaux. Brièvement, l’histoire raconte la vie de François, un des créateurs du mouvement des Anecdotiers et aussi, sa passion avec la belle Corinne. La philosophie derrière le mouvement, l’envie d’ajouter une touche d’humour, d’innocence, de bonheur au quotidien me charme entièrement. Dans ce mouvement devenu planétaire, on fait face à des gens qui veulent tout simplement magnifier la vie et l’embellir, quoi de plus noble. On y fait la découverte de personnages qui veulent redonner du sens à leur existence et c’est par de petites anecdotes ou parfois des immenses que la vie devient plus belle. C’est d’ailleurs cette aura de positivisme et de volonté de contrôler sa vie dans le bonheur qui m’avait attirée vers ce roman, mais j’avoue que certains passages m’ont fait rouler des yeux. Non seulement on a l’impression que le roman va dans tous les sens parfois, mais on ne comprend pas toujours …

Avant Travaux manuels, il y avait Nu

Nu, c’est un recueil de seize nouvelles érotiques toutes québécoises, ce qui le rend d’ailleurs plus intéressant, sorti en 2014. On y retrouve dans l’ouvrage des auteures et auteurs tels que Sophie Bienvenu, Patrick Senécal, et plusieurs autres. Parmi ceux-ci, Stéphane Dompierre, directeur du projet, participe également à la création d’une histoire coquine. Je n’ai jamais lu de littérature érotique, ou « sentimentale » comme elle est classée en librairie, d’ailleurs j’ai probablement rougi en arrivant à la caisse. Après avoir tant entendu parler de Travaux manuels sorti tout récemment et également dirigé par Stéphane Dompierre, je me suis intéressée au tout premier projet et c’est pour moi une énorme sortie de ma zone de confort. J’ai donc entamé ma lecture « d’adulte » avec de grandes attentes. Sans justement trop savoir à quoi m’attendre. En lançant le projet, Dompierre cherchait à regrouper plusieurs nouvelles au contenu ludique et sain, comme il le mentionne, il n’y a donc pas de scènes glauques ou déviantes dans ce recueil. Pour les nombreux auteurs du recueil, c’était parfois une aventure en terrain …