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À la rencontre du territoire, à la rencontre de l’autre

Dans mon imaginaire, je ne sais trop pourquoi, la toundra s’associe à l’hiver, à la neige qui tombe et s’accumule parfois avec langueur, parfois avec violence. C’est un espace vaste, dénudé, riche pour celui qui sait regarder. Elle m’inspire le respect et la majesté. L’idée d’y prendre un thé avec Joséphine Bacon, poétesse et réalisatrice innue, m’interpellait beaucoup. Un thé dans la toundra, Nipishapui nete mushuat a donc été ma porte d’entrée dans une œuvre puissante et bouleversante.

Le recueil

Un thé dans la toundra a été écrit à la fois en français et en innu-aimun (le montagnais), comme tous ces autres recueils. Il s’ouvre avec un court prologue racontant la première visite de l’autrice dans cette fameuse toundra québécoise. Ces quelques pages nous préparent à plonger dans l’immensité du territoire, dans la grandeur du recueil qui se veut l’éloge de la toundra, de l’horizon infini, du territoire des ancêtres, du retour aux origines. On y parle de la terre, du ciel, de la chasse, de l’exil et du cycle de la vie. Les poèmes sont courts, poignants.

« Enfant de la Toundra

Résonne mon cœur

Ta musique, la rivière

Ta lumière, les étoiles

Ton tapis, le vert tendre du lichen

Je ne sais pas voler mais tu me portes

Ta vision dépasse le temps

Ce soir je n’ai plus mal

La ville ne m’enivre plus »

« Mushuau-auass

Natuta nitei

Shipua nikamuat

Utshekatakuat tshuashtenamakuat

Tshitakushkaten uapitsheushkamiku

Tshipapamipanin tshishikut

Tshititutein anite tshe nikan-tshissenitaman

Uetakussiti apu kassenitaman

Ninakaten utenau »

Les textes me chavirent et me font frissonner. Je me demande s’ils résonnent aussi fort en innu-aimun. C’est une langue que je ne parle pas, que je ne connais pas. Je m’attarde tout de même aux mots, j’essaie d’imaginer leur sonorité, leur musicalité.

Plonger plus loin dans ce territoire inconnu

Ma curiosité piquée, je fouille et je découvre que Bâtons à message Tshissinuashitakana, le premier recueil de Joséphine Bacon, est offert en version audio sur la plateforme Web de Radio-Canada. Chloé Sainte-Marie lit les poèmes en français et l’autrice, ceux en innu-aimun. Je me lance donc dans cette écoute accompagnée du recueil, et je me laisse porter par les mots et la langue montagnaise. C’est une surprise totale, à mille lieues de ce que j’avais imaginé.

La lecture est magnifique, les voix se répondent, s’entremêlent parfois. Les textes sont forts et beaux, mais le recueil me touche moins qu’Un thé dans la toundra. Je crois que c’est simplement dû à la présentation des textes, aux chapitres qui les classent, aux nombreuses dédicaces qui interrompent le flot des mots. Une magnifique postface cependant nous présente l’autrice et son processus d’écriture. À elle seule, elle vaut le détour.  Les mots m’ont vraiment séduit, mais la poésie récitée dans la langue maternelle de l’autrice m’a permis de me plonger plus profondément dans un territoire et un pan de notre histoire qui au fond, me sont plutôt inconnus.

C’est une grande rencontre que celle de Joséphine Bacon et son œuvre. Je vous encourage fortement à lire et écouter les recueils de l’autrice pour en saisir toute la grandeur. Son plus récent recueil, Uiesh – Quelque part, est paru cet automne chez Mémoire d’encrier.

Et vous, de quelle façon découvrirez-vous cette poétesse ?

Ayez un aperçu grâce au vidéo Le territoire des anciens de la Fabrique culturelle.

Bonne découverte!

 

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Autour des livres : Les éditeurs en feu

C’est en septembre dernier que Florence Falgueyret et Simon Harvey ont lancé leur toute nouvelle maison d’édition, Les éditeurs en feu. L’ambiance était chaleureuse et festive au Zaz Bar, où la soirée avait lieu. Plusieurs sont repartis avec les deux premiers livres de la maison d’édition lancés ce soir-là, soit Les Réserves, de Florence Falgueyret et Journal d’un étudiant en lettres, de David Fiore Laroche.

Je suis moi-même tombée sous le charme de ces œuvres qui se distinguaient par le fond et la forme de tout ce que j’avais lu jusqu’à présent. Petite entrevue enflammée avec les deux éditeurs passionnés.

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1. Quel est votre premier souvenir en lien avec la lecture?

SH : Mon parrain m’avait offert Tintin en Amérique. C’est une lecture fondatrice pour moi qui m’accompagne encore dans ma démarche d’écriture. Je suis obsédé par l’alliance entre image, récit et dialogue.

FF : Dans la maison, nous avions un gros livre illustré des Fables de La Fontaine. Je les lisais tellement que j’en avais mémorisé quelques-unes et dès que c’était possible, pour «faire mon show», j’aimais bien les réciter devant le public très restreint que formait ma famille ou bien les amis de la famille.

 2. Aviez-vous un rituel de lecture enfant ou un livre marquant? Et maintenant, avez-vous un rituel de lecture?

FF : Du primaire jusqu’à la fin de mon secondaire, tout le temps passé dans l’autobus était dédié à la lecture pour moi. Aujourd’hui, j’adore lire dans le bain!

SH : Je n’ai pas eu de «rituel de lecture» comme enfant. Aujourd’hui, si j’ai un «rituel», ce serait de lire dans mon bain.

 3. Vous êtes vous-même auteur.es. Avez-vous une routine d’écriture, des rituels? Dans quel état d’esprit êtes-vous pour écrire?

SH : Ma routine d’écriture est au quotidien. Ne pas écrire une journée serait l’équivalent pour moi de ne pas manger. J’écris souvent avec une playlist que j’ai nommé ironiquement «Écrire un chef-d’œuvre». Elle est 100 % en anglais.

FF : Il m’est assez difficile de créer une routine à cause notamment de mon horaire chargé, mais aussi de ma personnalité en général, donc pas vraiment. Cependant, j’essaie d’écrire à tous les jours, ou bien du moins je pense à mon écriture à tous les jours, à ce que je pourrais dire, la manière dont j’aimerais le formuler, aux thèmes que j’affectionne.

J’ai aussi découvert très récemment que j’aimais écrire dans des espaces publics comme des cafés, ou des bibliothèques, ce que je ne faisais jamais avant. J’écrivais dans mon lit ou bien à mon bureau dans mon appartement. Je crois qu’à cause de ce changement récent, mon état d’esprit quand j’écris est quelque peu décalé de celui dans lequel j’étais l’an passé par exemple. Mon écriture aussi en est changée. J’écris beaucoup plus de narration que de poésie maintenant!

4. Quels sont les livres qui vous ont donné envie de devenir des éditeurs?

FF : Toute la littérature québécoise, en général. C’est une littérature qui est bouillonnante et excitante. C’est une littérature qui mérite d’être lue, d’être diffusée et ce sont des textes qui méritent de devenir, par le processus d’édition, des objets d’art.

SH : J’ai un grand respect pour les éditeurs en général. Surtout depuis que nous œuvrons dans le domaine. Ce ne sont pas des livres qui m’ont donné le goût de me lancer dans cette aventure, ce sont des textes lus dans le cadre d’atelier de création. Je trouvais injuste que ces textes ne trouvent pas plus de lecteurs.

5. Quel est le livre qui vous a le plus fait cheminer personnellement et pourquoi

FF : Pour ma pratique d’écriture, je dirais que l’œuvre d’Anne Hébert a été pour moi extrêmement marquante. J’ai toujours en tête certaines des phrases ou des expressions qu’elle a écrites / qu’elle utilise. Par exemple, j’adore reprendre l’expression «comme autant de…» dans mes propres écrits.

Sur un plan plus personnel, les poésies de Marjolaine Beauchamp et de Roxane Desjardins m’ont aidé à comprendre beaucoup de choses, m’ont beaucoup fait pleurer aussi.

SH : J’ai un triptyque d’auteur qui a beaucoup d’influence sur ma propre pratique. Geneviève Pettersen, William S. Messier et Mathieu Handfield hantent beaucoup ma vie pour les univers propres à leurs romans et pour leurs rapports à l’oralité.

 6. Si vous deviez vivre dans un monde littéraire fictif, ce serait lequel?

SH : Sans aucun doute, ce serait l’univers d’Edgar Allan Poe.

FF : Définitivement Star Wars.

7. Quel livre relisez-vous constamment sans même vous tanner? 

FF : Ces derniers temps, je relis le prochain texte que nous allons publier, sans arrêt (lol).

SH : La nouvelle «Le Masque de la mort rouge» de Poe. Je l’écoute même en audiobook pour m’endormir le soir.

8. Quel est votre mot de la langue française préféré? Et celui que vous détestez le plus?

FF : J’adore le mot «pourtant».

Je ne sais pas si je déteste vraiment un mot. Oui, il y a certains mots qui ne sont pas agréables à dire, ou à entendre, mais je ne les déteste pas pour autant. Tous les mots sont utiles, et donc, aucun mot ne devrait être détestable.

SH : Je déteste le mot «tolérer». En ce moment, mon mot préféré serait «zombie» puisqu’il est en lien avec mon mémoire de maitrise.

 9. Quel livre auriez-vous aimé avoir édité et publié au sein de votre maison d’édition?  

FF : J’aurais tellement aimé éditer Ce qu’on respire sur Tatouine, de Jean-Christophe Réhel. Je crois que c’est un chef-d’œuvre.

SH : J’aurais aimé publier Chien de faïence de Viviane Marcotte publié l’an dernier chez Fond’tonne.

 10.  La question qui tue : qu’est-ce qui vous fait penser qu’il y a encore de l’espoir dans le domaine de l’édition au Québec?

FF : Drôle de question. Est-ce vraiment une question d’espoir? N’est-ce pas plutôt une question d’amour? Ou plutôt une question de l’importance du partage. À mon avis, il y a et il y aura toujours de la place pour plus de livres, pour plus d’édition, parce que si un livre peut toucher seulement un lecteur, si la lecture d’un chapitre, d’un poème ou même d’une phrase peut susciter une émotion chez seulement un lecteur, que cette lecture lui fasse comprendre quelque chose de nouveau, lui fasse réaliser quelque chose sur sa propre existence, alors ce livre n’a pas été édité pour rien.

SH : Il y a toujours de l’espoir, comme Leia le dit à Obi-Wan Kenobi. Nous croyons que tant qu’il y aura des textes à diffuser, il y a de la place pour des maisons d’édition du Québec. Nous souhaitons même voir se multiplier les maisons d’édition dans les prochaines années pour le bien de la littérature québécoise.

Note : Pour se procurer les ouvrages des Éditeurs en feu, rendez-vous sur le site Le pressier!

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Les racines d’une famille fragmentée

Je fouinais dans les rayons de la bibliothèque de ma ville à la recherche de ma prochaine lecture. Juste pour le plaisir, mais aussi dans l’intention de découvrir des livres dont je n’aurais jamais entendu parler. J’aime me laisser surprendre par les découvertes que je peux faire, pour élargir mes horizons, pour me pousser à lire des livres que je n’aurais jamais été portée à choisir.

Et récemment, j’ai fait une belle découverte. La femme fragment, de Danielle Dumais. Un roman paru en 2009 qui figure parmi la collection Première Impression de Québec Amérique, une collection dédiée à la relève littéraire qui publie les premières œuvres d’auteurs émergents. Alors, j’ai décidé de lui donner une chance.

Orpheline de mère, Caroline Dupré a grandi avec un père jardinier poète, un ancien soldat misanthrope qui se plaisait à lui raconter beaucoup d’histoires et qui lui a donné beaucoup d’affection. Quand Caroline devient une jeune femme, elle sent qu’il lui manque une partie d’elle, qu’un comportement dans ses relations amoureuses cloche, qu’elle manque de repères, de réponses à ses questions au sujet de ses origines. En quête d’identité personnelle, elle découvre l’histoire de sa mère, qui elle était et les raisons qui l’ont poussée à l’abandonner. À travers un cheminement personnel plutôt éprouvant, elle fera des rencontres et apprendra à créer des liens affectifs et émotionnels avec des gens qui deviendront sa réelle famille.

« Cette plongée au cœur de mes racines m’obligeait à revoir les pulsions qui m’avaient guidée jusqu’à ce jour : le besoin de paroles, toujours présent, toujours pressant; le besoin d’amour qui couvait sous ma peau à fleur d’épiderme; le besoin de conquérir, latent, aux aguets de la moindre occasion; surtout, et le plus récent, le besoin de m’enraciner dans une terre féconde. »

Un passé trouble

Au coeur du récit, on suit Caroline qui souhaite retracer l’histoire de sa mère, une histoire qu’on lui a toujours cachée, celle d’une femme qui lui est totalement inconnue. Mais est-ce une bonne idée de retourner dans le passé? Elle y découvre des choses qui la perturbent, qui remettent en question ces propres valeurs, son propre cheminement, ses propres choix et qui finalement brouillent ses pensées plus qu’autre chose. Alors qu’elle pensait guérir ses blessures et trouver des réponses à ses questions, c’est plutôt le contraire qui se produit. Elle se perd. Elle fuit. Elle devient nomade, car elle n’a plus de racines qui la rattache nulle part.

L’histoire de notre famille fait-elle partie de la nôtre, de notre ADN? Ce roman propose une intéressante réflexion sur les liens qui nous unissent à notre famille de sang. Et aussi l’importance de créer, de trouver sa famille de cœur, c’est-à-dire, les proches qui nous donnent le sentiment d’être à la maison. Dans le cas de Caroline, elle avait besoin de s’enraciner, de définir son identité et de trouver sa place dans le monde à travers l’histoire de sa mère biologique.

J’ai apprécié ma lecture qui m’a bien tenue en haleine et dont j’ai trouvé les personnages attachants dans toute leur complexité, leurs défauts, leurs hauts et leurs bas. Je me suis totalement retrouvée dans la fuite du personnage principal qui décide de prendre le large, car elle ne peut plus affronter sa réalité et le monde dans lequel elle vit. J’ai bien aimé la plume de l’autrice qui signe un premier roman bien ficelé et dont la psychologie des personnages est très bien développée et exploitée à travers son histoire remplie de rebondissements.

Et vous, donnez-vous parfois la chance aux auteurs émergents?

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Chrysalides : la poésie viscérale du changement

Présenté le 25 octobre dernier, dans le cadre du festival Québec en toutes lettres, le spectacle Chrysalides de Queen KA et son band poétique m’a fait vivre une expérience unique tout à fait surprenante et bouleversante. Plus qu’une mise en lecture des textes de celle qu’on qualifie de reine du slam, Chrysalides est une performance poétique, musicale et théâtrale puissante qui dépasse les mots.

Le spectacle

C’est sur une scène dépouillée que Queen KA, de son vrai nom Elkahna Talbi, et ses deux musiciens, Blaise Borboën-Léonard et Stéphane Leclerc, prennent place pour livrer certains textes de l’autrice accompagnés tantôt d’une musique électronique, pesante et anxiogène, tantôt plus classique, légère avec ses cordes et son piano. On y parle d’identité, de quête, de nostalgie, d’amour, de quotidien, du poids de l’image et de la performance, de nationalisme, de fuite, d’origine, de couple; tant de thèmes liés de façon souvent évidente, parfois ténue, mais dont le fil conducteur tisse la trame de Chrysalides. L’amalgame des mots et de la musique, la voix riche de l’autrice, sa prestance ne laissent pas indifférents. Voyez par vous-mêmes avec Dépareillés, un texte qui m’a particulièrement émue.

L’expérience

Par les mots, mais surtout par la musique très présente (parfois trop au détriment des textes), j’ai été touchée, dérangée. J’ai ressenti de l’inconfort, du malaise et de l’incompréhension, mais aussi de l’apaisement, de la quiétude. J’avoue que je suis sortie de cette performance mitigée, incapable de mettre les mots sur mon ressenti. J’avais déjà lu d’autres textes de l’autrice et la connaissance que j’en avais ne m’avait pas préparée à ce genre de performance. Ma curiosité m’a donc poussé à fouiller afin d’en apprendre plus sur elle et sur sa démarche, et c’est là que tout s’est éclairé et que je suis arrivée à mieux comprendre ce qui était pourtant annoncé clairement.

Chrysalide, le nom du spectacle, c’est littéralement l’état transitoire où la chenille se transforme en papillon; c’est aussi, au sens figuré, l’état de ce qui n’a pas pris son essor et n’a pas encore atteint son plein épanouissement. Chrysalides, c’est le changement et ce qu’il nous fait vivre de façon viscérale : doute, angoisse, peur, colère, libération, apaisement, sérénité et joie. Je n’avais pas saisi toute l’ampleur et la profondeur de cette performance.

Toute mon attention était portée sur les textes, les mots, les thèmes et je n’arrivais pas à m’en distancier pour saisir toute l’expérience. Je ne peux que me demander ce qu’elle aurait été si j’avais pris le temps de m’y « préparer », de lire sur le sujet et sur l’autrice. J’aurais assurément mieux compris ce qui se passait sur scène et ce que cela me faisait vivre. Mais justement, aurais-je ressenti avec autant de force toute cette gamme d’émotions?

Au final, je suis vraiment contente d’avoir dépassé ma propre expérience pour m’intéresser à l’autrice et à sa démarche. Mon appréciation de Chrysalides s’en est trouvée grandement transformée.

Et vous, êtes-vous du genre à vous préparer à une sortie culturelle ou même à une lecture? Pensez-vous que cela influence votre réception et votre compréhension?

Le fil rouge tient à remercier le festival Québec en toutes lettres pour les billets.

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Ma première expérience de livre mystère

Tout récemment, je me suis laissée tentée par l’expérience des livres mystères! L’idée est que les romans nous sont présentés dans un sac ou un emballage, avec une description sommaire nous permettant d’avoir une idée de base de ce qui se trouve à l’intérieur.

Ce n’est pas la première fois que le concept est utilisé; Amélie a déjà fait un article sur sa propre expérience avec les livres mystères que vous pouvez aller lire ici! J’ai toujours trouvé l’idée géniale, mais c’est la première fois que j’y avais accès à ma bibliothèque. Il y avait environ une dizaine de choix, allant du classique de la littérature à la poésie, en passant par le roman à l’eau de rose et les histoires d’ici. Je me suis laissée tentée par un roman à suspense! Je suis repartie de la bibliothèque avec mon sac comme une enfant qui repart d’un magasin de jouet avec un sac cadeau mystère, j’étais impatiente de découvrir ce qui se cachait à l’intérieur.

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Sur le chemin du retour, je me suis demandé ce qui pouvait bien se trouver à l’intérieur. Un roman de Patrick Sénécal? De Harlan Coben? Les romans à suspense riment selon moi avec intrigue policière et touche d’horreur. Un genre de thriller parfait pour l’automne et les soirées sombres. Et finalement, roulement de tambours, j’ai déballé… La fille de Brooklyn, de Guillaume Musso!

Toute une surprise!

Je ne vous cacherai pas que pour moi, Guillaume Musso n’était pas associé au genre thriller ou suspense. Je n’ai lu qu’un seul roman de lui, Un appartement à Paris, que j’avais bien aimé, sans plus. J’étais un peu surprise du résultat, mais je crois qu’il s’agit d’un des principaux objectifs des livres mystères: nous faire sortir de notre zone de confort et découvrir de nouvelles histoires. En tant que tel, je ne sortais pas de ma zone de confort, mais je découvrais un autre type de roman, disons un peu plus commercial que ceux auxquels je me suis attardée récemment.

L’histoire raconte l’aventure d’un écrivain parisien, devenu riche et célèbre grâce à une série de romans policiers. Ce dernier plonge dans une enquête tordue à la suite de la disparition de sa petite-amie, dont le passé ne semble pas être celui qu’elle prétend. Fausses cartes d’identité, argent comptant caché dans les murs, faux noms, témoignages troublants, tout secret n’est pas toujours bon à découvrir…

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La fille de Brooklyn

Il s’agit du 14e roman de Guillaume Musso et ce dernier connaît bien la formule pour se hisser au sommet des palmarès et pondre best-seller après best-seller. Les ingrédients sont semblables aux films hollywoodiens : des personnages attachants auxquels l’auditoire peut s’identifier, un gentil contre un méchant, une intrigue amoureuse, une fin qui répond à toutes nos questions et qui nous laisse sur une note positive.

Je ne peux pas dire que j’ai adoré ma lecture, mais je ne l’ai pas détestée non plus. Ça reste, au final, un excellent divertissement. J’ai apprécié le rythme de l’histoire qui nous donne toujours envie de continuer; l’intrigue était également très intéressante et les éléments d’enquête dévoilés au bon moment. Tout s’emboîte parfaitement comme les pièces d’un casse-tête. Je lirai sûrement d’autres romans de Guillaume Musso à l’avenir, ce fut une belle découverte grâce aux livres mystères!

Et vous, seriez-vous intéressés à tester les livres mystères?

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Nick Cave à l’état brut

Il n’est pas surprenant de voir Nick Cave se mêler au domaine de la littérature. Sous mon œil, il demeure l’un des plus grands poètes de notre temps. Loin de moi l’idée de relancer le débat sur le prix Nobel de littérature de Bob Dylan, mais il faut appeler un chat un chat: Nick Cave, artiste d’origine australienne ayant un parcours musical impressionnant depuis les années 70, nous a livré certaines des chansons les plus poétiques depuis que l’humain est en mesure de mettre des paroles sur de la musique. Pas besoin de vous dire que je suis vendue.

Reconnu pour ses ballades narratives au sein desquelles Cave donne vie à des personnages aux prises avec leurs pulsions et leurs contradictions, il est plutôt aisé de repérer les propres angoisses de l’artiste dissimulées sous sa plume. Créateur multidisciplinaire, il a publié plusieurs recueils de poésie ainsi que quelques romans, en plus de participer à l’écriture de scénarios destinés au cinéma. Bref, tout ce que touche Nick Cave se transforme en or, en art… pour ne pas faire de mauvais jeux de mots. Dans cette optique, il était plus que temps qu’un artiste visuel se penche sur le cas de cet être complexe et profond, et sur la vie tumultueuse qu’il a menée, bien souvent à contre-courant. Pour ce genre de projet, personne ne pouvait être plus approprié que Reinhard Kleist, auteur de bandes dessinées, qui se spécialise dans le roman graphique de biographie fictionnelle. Nous lui devons notamment des bandes dessinées portant sur Johnny Cash, Elvis Presley, Fidel Castro et plus récemment, Nick Cave.

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Puiser dans l’oeuvre de l’artiste qu’on met en scène

L’une des forces de l’oeuvre Mercy on Me est sans contredit l’insertion des paroles de certaines des plus grandes chansons de Nick Cave au sein même de l’histoire racontée dans le roman graphique. Cet apport nous plonge directement dans l’intimité, dans le for intérieur du personnage que l’on tente de dévoiler, oui, à travers des pans de sa vie, en commençant par son adolescence à Warracknabeal, mais surtout par le biais des univers narratifs que l’on retrouve dans ses pièces musicales. Le lecteur se retrouve à la frontière séparant la réalité de la fiction. Ce choix, des plus judicieux, nous permet d’entrevoir un Nick Cave fragmenté entre sa carrière musicale, sa vie personnelle et une existence inventée, romancée et fictionnalisée. À la fois, cela donne à voir un être complet de par la reconstitution et la réunion de chacune des parcelles le constituant. Ce faisant, l’homme devient une sorte de légende imparfaite, un géant parmi les hommes, un antihéros cherchant son lieu entre les différentes options des mondes possibles.

Le dessin, une nouvelle vision des refrains

Kleist est un dessinateur qui a le souci des détails. L’évolution des traits faciaux du personnage de Cave, que l’on voit vieillir au fil des pages, prouve la justesse et la minutie que l’artiste visuel accorde à son oeuvre. Quand ce n’est pas la précision qui attire notre œil, c’est le mouvement, car tout explose dans ce roman graphique, tout se passe et se casse dans une seule page. Par conséquent, une deuxième lecture s’impose puisque rien n’est laissé au hasard. On ne feuillette pas ce bijou littéraire, on ne le survole pas, on s’y enfonce tel qu’on le ferait dans un lac profond et mystérieux, à la recherche de tout ce qu’il y a à voir. L’absence de couleur, dans les planches de Mercy on Me, nous rappelle la noirceur omniprésente dans l’imaginaire de Cave tout en jouant sur la dualité entre ombre et lumière caractérisant l’âme de celui qu’on raconte.

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Or, ce qui est particulièrement passionnant avec l’aspect visuel de ce roman graphique, c’est de voir certains des personnages les plus importants de Cave prendre vie sous nos yeux. Je pense, entre autres choses, à Euchrid, personnage principal de And the Ass Saw the Angel, premier roman de celui que l’on surnomme avec raison « Prince of Darkness », que l’on suit de près dans le troisième chapitre de l’oeuvre. Il y a ce dernier, mais on retrouve aussi la femme aimée et assassinée de la magnifique Where the Wild Roses Grow et le terrifiant protagoniste mis en scène dans l’incroyable Red Right Hand, pour ne nommer que ceux-ci. Kleist nous donne le privilège de redécouvrir la richesse des inventions de Cave grâce à la puissance de ses propres esquisses.

Je pourrais continuer ainsi pendant des pages et des pages vu la panoplie des éléments intéressants à analyser dans cette oeuvre. Je pourrais aborder le fait que ce roman graphique est truffé de références littéraires et d’intertextualité. On y décèle notamment des renvois à La métamorphose de Kafka ainsi qu’au Hamlet de Shakespeare. Cependant, je m’arrêterai ici afin de vous encourager à vous laisser emporter par la folie de Cave, que ce soit à travers sa musique, à travers son oeuvre littéraire ou à travers la vision que Kleist a de cet homme plus grand que nature. De toute façon, je ne vois pas ce que je pourrais ajouter pour vous convaincre du génie de l’homme.

Et vous, avez-vous déjà lu une oeuvre qui reprenait la biographie d’un artiste que vous admiriez tout en romançant son parcours?

Crédit photo : Michaël Corbeil

 

 

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Te revoilà

Te revoilà. Je t’attendais, et en t’attendant, je parlais de toi. Je parlais de toi à tous les élèves que je considérais en âge de t’apprécier, leur vantant ta personnalité unique et tes folies. Je parlais de toi en riant encore de ta personnalité rafraîchissante et pleine de surprises, de tes maladresses et de tes gaffes. Je parlais de toi. Et tu es revenue.

Dans un dernier opus aussi rafraîchissant que les précédents, mais plus mûri, plus vieilli, tu as grandi. Tu es devenue une jeune adulte, tu as terminé tes études, tu as décidé de te lancer en appartement, tu as trouvé un vrai travail. Il est rare d’avoir la chance de retrouver des personnages que l’on a aimés, de les voir grandir et évoluer. Et te revoilà.

India Desjardins avait terminé sa très populaire série Aurélie Laflamme en 2011, clôturant le parcours de cette héroïne unique avec la fin de son secondaire. Quelques années plus tard, de jeunes fans, bien embêtées de devoir renoncer à retrouver Aurélie, ont signé une pétition à son autrice, lui demandant de ramener à la vie la jeune fille colorée. Chose fut faite.

Avec ce neuvième tome, Le journal d’Aurélie Laflamme: Voler de ses propres ailes, paru aux Éditions de l’homme, on retrouve Aurélie quelques années après l’avoir quittée. Saut dans le temps, la jeune femme a maintenant 22 ans. Alors qu’on l’avait quittée le jour de son bal de finissant, on la retrouve cinq ans plus tard, les études terminées et les grandes décisions à prendre. Sa vie de jeune adulte commence et les questionnements qui l’accompagnent abondent: comment s’assurer que l’on a choisi la bonne branche, que la relation de couple que l’on vit est là pour durer, que l’on est bien prête à quitter le nid familial? Des questions qui peuvent toucher tous les fans de la première heure d’Aurélie, qui vivent assurément les mêmes doutes que leur héroïne au moment où l’on se parle.

Avec une petite sœur un brin cauchemardesque, son amitié avec Kat qui ne change pas, son amour pour Tommy qui est encore présent, on recroise Aurélie alors qu’elle se lance dans le déménagement vers son premier appartement. Elle se rendra bien vite compte que la liberté que l’on espère tant obtenir vient avec de nombreuses difficultés.

India Desjardins réussit avec talent à faire revivre sa célèbre héroïne. On la retrouve comme si on venait tout juste de la quitter, comme une amie que l’on n’a pas vue depuis longtemps, mais que l’on recroise et avec qui rien n’a changé. Encore une fois, les rires sont au rendez-vous lorsque l’on feuillette les pages du dernier tome. Bien que plus âgée, Aurélie est toujours aussi colorée, aussi maladroite. Elle accumule les maladresses, les situations embarrassantes et les incompréhensions, à notre plus grand bonheur. Elle se sent encore parfois comme une extraterrestre, elle doute des choix qu’elle fait, mais elle réussit toujours à trouver le chemin.

Elle nous fait rire, mais elle nous touche, également, avec ses réflexions, ses doutes, ses craintes. Les désillusions qui n’étaient pas prévues au programme. Comment évoluer sans toujours ressasser le passé?

Le neuvième tome de la série d’Aurélie Laflamme se dévore à toute vitesse. On en sort après avoir ri un bon coup, un peu en colère contre soi-même, de ne pas avoir pris le temps de savourer son bref passage, comme il se doit.

Mais, qui sait, peut-être qu’une nouvelle pétition convaincra India Desjardins de faire revivre Aurélie le temps d’un nouveau tome?

Ou de deux, de trois, de dix…

 

Le fil rouge tient à remercier les Éditions de l’homme pour le service de presse.

Feue d’Ariane Lessard : des personnages brisés dans un village aux multiples secrets

Bien avant la sortie de Feue d’Ariane Lessard, ce qu’on en disait était déjà prometteur. Je me suis alors lancée dans cette lecture, dans cette histoire complexe, mais finement ficelée par l’autrice. Ce roman a quelque chose de particulier dans la mesure où nous avons accès à des voix diverses émettant leurs propres opinions et perceptions, voire des mensonges. C’est en poursuivant la lecture que des précisions, des souvenirs et des témoignages nous permettent de répondre à certaines de nos interrogations ainsi que celles des personnages eux-mêmes. Nous découvrons ainsi des narrations distinctes adaptées en fonction des personnages tels que Virginia, cette jeune adolescente énigmatique, qui aurait hérité de la folie de sa mère Vanessa, personnage tout aussi sibyllin, dont les secrets l’entourant tiennent bon, restent quasi intacts, jusqu’à la fin. La présence et la non-présence de Vanessa, son caractère presque fantomatique, ainsi que les nombreuses ellipses qui parsèment l’histoire confient au roman l’allure du conte et soulignent au passage l’originalité de l’œuvre chorale d’Ariane Lessard.

Un village consumé

Les personnages sont tous liés d’une quelconque manière dans ce village « où il y a quelque chose de pourri » (p. 100) et où les rumeurs ainsi que les commérages vont bon train, car « le village fait sa propre loi » (p. 146). Nous avons affaire à une communauté en quelque sorte prisonnière de ses propres démons, désemparée et honteuse devant ses multiples et sombres secrets. Il y a Abel, le nouvel arrivant, qui devient obsédé par la jeune Virginia; Mitchell, le propriétaire de la station-service qui, bien qu’affecté par la maladie de sa femme Margaret, lui dissimule une grande partie de sa vie; le père Bellay, alcoolique et incestueux; Laura à la fois serveuse et prostituée dans un diner de camionneurs affamés. Puis, il y a toutes ces autres femmes qui sont jugées, pointées du doigt et qui mettent au monde des enfants sans père :

«On en a parlé avec Laura, a dit ça y fait penser à sa mère, qu’dans l’village, ‘es hommes détestent ‘es femmes. J’ai pas d’misères à l’croire.» (p.142)

Les femmes subissent tour à tour le plaisir des hommes, alors que leur désir à elles est diminué ou tout simplement refusé, les laissant dans une profonde solitude :

 «Ces filles-là doivent tout prendre en charge, c’est désolant. En même temps, elles savent tout faire toutes seules, jusqu’à leur propre avortement.» (p.127)

Malgré leurs embrouilles, elles finissent malgré tout par se serrer les coudes, à se soutenir contre le mal qui les côtoie comme une deuxième peau.

Éteindre le feu par le feu

Et les flammes surgissent de temps à autre parmi les pages comme si la violence qui tiraillait les personnages devenait si forte qu’il faille tout brûler, tout faire disparaître pour mieux respirer :

«L’autre jour, papa a laissé ses cigarettes sur le comptoir. J’en ai pris une. Je l’ai allumée et ça a goûté le feu. J’ai cru que j’allais mourir dans la gorge. Je crachais la fumée. Je me crachais dessus et ça faisait rire Virginia, mais elle voyait bien que j’avais mal, elle est allée chercher de l’eau. Je ne comprends pas pourquoi il en fume si ça lui fait si mal. Peut-être pour se punir. Il doit être tout brûlé en dedans.» (p.95)

Feue, c’est l’histoire de personnages en fuite, en quête de liberté, mangés par la cruauté des autres et la leur, un texte puissant qui nous laisse dans le questionnement, qui nous rappelle que ces vies fictives ne sont pas si inventées, car le monde qui nous y est décrit fait écho à celui dans lequel les femmes vivent encore malheureusement. C’est une oeuvre troublante qui m’a fait m’attacher aux personnages féminins, malgré leur caractère insaisissable, leur inconsistance, que l’on peut aisément voir comme un signe de leur force, un moyen de se protéger contre la possession d’autrui. Ce roman est venu me travailler, me faire réfléchir, bien après que j’ai refermé le livre. À lire absolument!

Et vous, quelles sont les œuvres qui sont parvenues à vous troubler pendant et après votre lecture?

 

Je remercie les Éditions La Mèche pour le service de presse.

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Des noms fictifs criants de réalisme

C’est un véritable coup de cœur que j’ai éprouvé cet automne pour le roman Noms fictifs. Ce livre raconte le quotidien de son auteur, Olivier Sylvestre, qui travaille depuis 2006 comme intervenant en dépendance dans un centre pour toxicomanes à Montréal. Au fil du récit, on croise des personnages inspirés des patient.e.s qu’il a aidé.e.s dans le cadre de son travail au cours des dix dernières années.

La grande force du roman repose, selon moi, sur la vraisemblance des personnages, leur psychologie étant particulièrement bien dépeinte. Le titre du livre est, en ce sens, une astucieuse trouvaille : si les noms des protagonistes sont fictifs, leurs personnalités sont, quant à elles, bien réelles. L’auteur a créé avec brio un récit non fictif à partir de noms fictifs.

Un premier roman bouleversant

C’est un premier roman poignant qu’Olivier Sylvestre nous offre avec Noms fictifs. Criant de réalisme, son livre est une ode aux marginaux et aux malmenés de ce monde. Les problèmes de drogues et d’alcool y côtoient l’itinérance et la maladie mentale. L’omniprésence de ces tragédies humaines suscite des réflexions fortes de l’auteur sur la désinstitutionnalisation des soins en santé mentale et sur sa propre impuissance à combattre autant de misère.

En mettant en scène la souffrance humaine, le roman d’Olivier Sylvestre nous heurte à plusieurs égards. D’une part, le.la lecteur.trice s’émeut et déplore la réalité de ces personnes touchées par divers problèmes sociaux, bien qu’il.elle se sente peu interpellé.e lorsqu’il.elle croise ces personnes dans le monde réel. L’auteur nous amène ainsi à faire face à notre propre hypocrisie. D’autre part, Olivier Sylvestre se reproche aussi son imposture personnelle qui consiste à mettre en scène des personnes en position de faiblesse dans un roman qui commercialise leur existence pour le bénéfice individuel du romancier :

heille tu sais quoi johhny

j’ai un nouveau projet depuis quelque temps

je vais te voler ta vie

pas juste la tienne

celle de dizaines d’autres aussi rencontrés ici

parce que vous êtes de si beaux personnages

que vos vies rocambolesques

comparées à la mienne sont si parlantes

je vais m’en emparer

les déformer

les réécrire

les exposer

tout ça pour qui

pas pour vous-autres certain

pour me couvrir de gloire

gonfler mon propre narcissisme

et enfin réaliser mon rêve

mon rêve de p’tit gars rejeté dans la cour de

l’école les explorateurs de vimont laval

et après au collège mont-saint-louis à ahuntsic

celui de publier un livre

[…]

un livre qui sera pas une de ces plaquettes-de-

cent-pages-qui-se-passent-dans-un-appart-

du-plateau-mettant-en-scène-les-angoisses-

insignifiantes-de-leur-auteur

non

un beau livre qui va parler du vrai monde au vrai monde

grâce à vous

quitte à vous oublier en chemin

parce que j’ai si désespérément besoin d’attention

[…]

est-ce que tu penses que j’ai le droit de faire ça johnny

est-ce que tu penses que c’est professionnel

est-ce que c’est éthique de faire ça

commercialiser vos existences

Innovateur sous plusieurs angles

Noms fictifs est un roman peu conventionnel, autant dans sa forme que dans son contenu. Le texte suit le modèle d’un poème en vers libres, bien que le contenu s’apparente davantage au style théâtral que poétique. Il est par conséquent ardu de classer cet ouvrage dans une catégorie littéraire. En même temps, c’est peut-être le souhait de l’auteur de balancer les étiquettes par la fenêtre, lui qui sait mieux que quiconque comment celles-ci peuvent être nocives lorsqu’elles sont apposées sur les gens avec qui il a travaillé.

Soulignons par ailleurs que la calligraphie change au fil du récit, en fonction des différents interlocuteurs. Ainsi, on remarque une calligraphie de type corporatif lorsque l’auteur s’adresse à ses collègues ou à sa patronne, alors que les paroles des patients de Répit-toxico s’apparentent à une écriture à main levée, moins calculée.

Bref, si Noms fictifs ne mettra pas fin à la misère du monde, il aura au moins donné une voix – si fictive soit-elle – à ceux et celles qui n’en ont pas.

Et vous, quels sont les livres dont le propos social vous a bouleversé?

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Se rendre compte qu’on a vieilli… moi et le dernier roman pour ados d’Alexandra Larochelle

Je venais tout juste de terminer la lecture du dernier tome de sa trilogie pour (jeunes) adultes, Des papillons pis des fins du monde, quand j’ai appris que l’autrice Alexandra Larochelle publiait un livre pour adolescent.e.s. Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles je m’empresse de lire tout ce que fait cette autrice depuis son retour à l’écriture, il y a quelques années – la maîtrise étonnante de son style, ses histoires bien ficelées et son humour décadent en étant quelques-unes. Je n’ai donc pas hésité une seconde à me lancer dans la lecture de Troisième étoile. De L.A à Laval, premier tome de ce qui sera éventuellement une trilogie.

Une intrigue plutôt classique

Dans Troisième étoile. De L.A à Laval, Sonia est une Québécoise de treize ans qui vit à Los Angeles. Lorsque son père, joueur de hockey professionnel, est transféré dans l’équipe des Canadiens de Montréal, sa famille et elle déménagent à Laval. L’histoire suit donc l’arrivée de Sonia dans sa nouvelle vie, la jeune fille tentant du mieux qu’elle peut de s’adapter et de se faire des ami.e.s.

On ne réinvente pas la roue avec ce roman pour adolescent.e.s qui reprend des éléments classiques d’un grand nombre de fictions: le déménagement et le déracinement, l’adaptation dans une nouvelle vie, le deuil des anciens ami.e.s, à distance qui se crée avec cette ancienne vie, les péripéties de l’intégration à la nouvelle école, etc. Alexandra Larochelle intègre aussi plusieurs clichés qui alourdissent la trame narrative et qui confirment cette impression de déjà-vu, comme le fameux « t’es assis à ma place » du premier jour d’école avec le plus beau gars de la classe, le classique repas dans les toilettes dû à la peur de manger toute seule et l’association humoristique, mais facile et dépassée, entre la peine d’amour et le gavage de bonbons/crème glacée. Il aurait sans doute mieux valu pour l’autrice de se détourner de ces lieux communs qui amènent un côté fade à la lecture – pièges qu’elle évite pourtant avec brio lorsqu’elle s’adresse aux adultes.

Une intrigue bien ficelée

Si l’entrée en matière m’a également fait sourciller – en faisant surgir en moi la peur d’une histoire sans profondeur avec une héroïne sans personnalité adepte de magasinage et accro aux garçons – la suite amène d’agréables surprises. L’intrigue se révèle plutôt bien ficelée et on retrouve avec bonheur l’aisance déjà confirmée de l’autrice dans la maîtrise des codes du récit: sans qu’on l’ait (trop) vu venir, Alexandra Larochelle nous entraîne jusqu’à une chute narrative réussie. Résultat: on veut lire la suite. Aussi, l’humour, qui est au rendez-vous, sert très bien le récit sans le rendre lourd.

Se rendre compte qu’on a vieilli…

À la fermeture du livre, je n’ai cependant pas été épargnée d’un léger sentiment de tristesse et de décalage. Étant une grande lectrice de romans pour adolescent.e.s (depuis ma propre adolescence), ma lecture m’a amené à me rendre compte que j’avais vieilli. Les échanges de messages sur Snapchat (d’ailleurs, les premières allusions aux messages « snap » m’ont laissé perplexe, ignorant à quoi la narratrice faisait référence), les nombreuses conversations Facetime et les nouveaux codes qui structurent les amitiés et les amours via ces plateformes à l’adolescence sont à des années-lumières de ce que j’ai vécu et m’interpellent vraiment moins. Également, l’alternance de différents médiums visuels  – courriels, textos, listes – et de la narration m’a parfois énervée, bien que j’admette l’utilisation réussie qu’en fait Alexandra Larochelle. Ces différentes méthodes attestent tout le moins du public visé, qui est bien celui du début du secondaire, et si je pense que le roman a tout pour plaire, je crains qu’il ne puisse parler à un lectorat plus large que celui auquel il se destine, comme cela peut être le cas en littérature jeunesse.

Cela ne m’empêchera toutefois pas d’aller lire le second tome. J’ai appris au fil de mes lectures qu’Alexandra Larochelle a toujours eu le don de nous surprendre.

Et vous, y a-t-il des œuvres que vous avez lues – ou relues à l’aube d’une nouvelle étape de votre vie – qui vous ont fait sentir vieux ou vieille? Pensez-vous que certains romans peuvent mieux s’adresser que d’autres à un public qui traverse les âges?

Je voudrais remercier les Éditions de la Bagnole pour le service de presse.