All posts tagged: Roman

Le grand cahier d’Agota Kristof

La trilogie des jumeaux, zoom sur Le grand Cahier   « Un roman magnifique sur le déracinement, la séparation, l’identité perdue et les destins brisés dans l’étau totalitaire. » L’Express Agota Kristof, auteure hongroise décédée en 2011, fût romancière, poétesse, écrivaine et dramaturge. Elle écrivit la plupart de ses œuvres en français, sa deuxième langue, qu’elle considérait comme une langue « ennemie ». Le grand cahier fait partie de la Trilogie des jumeaux. Résumé qui peut sembler banal Deux jumeaux, Klauss et Lucas, sont déposés bien contre leur volonté chez leur grand-mère (qui fait passer la mère d’Aurore comme une biche) parce que la guerre qui sévit force leur mère à prendre cette difficile décision. Instinct de survie oblige. Ils tenteront de survivre à cette femme immonde, au froid, à la faim et à cette cruelle réalité dans laquelle ils sont forcés d’évoluer. Ils amorcent cette auto-analyse/éducation de leurs apprentissages, tant monstrueux que fascinants, ils rejettent les valeurs apprises et la morale pour créer leur propre système de fonctionnement. Aucuns lieux communs L’écriture de Kristof est froide, factuelle, cinglante, …

Tout ce qui meurt derrière les apparences

Il y a peu de temps, je me suis plongée au cœur de Chrysalide, un roman d’Aude, choisi au hasard dans ma bibliothèque (j’ai emprunté ce livre à une amie il y a quelque temps). Chrysalide, qui m’a d’abord attirée par son titre, puis par le résumé en quatrième de couverture, raconte l’histoire de Catherine. Enfant unique de deux parents aimants et ne voulant que son bien-être et son bonheur, à l’aube de ses 14 ans, Catherine sent croître en elle une forme d’inconfort qu’elle n’arrive pas à nommer. Le jour même de son anniversaire, où elle est joyeusement entourée de ses amis, de sa famille et de cadeaux, elle fuit et tente de mettre fin à ses jours, comme ça, sans qu’elle-même s’y attende. Elle ne supporte plus l’univers superficiel dans lequel elle vit depuis toujours, douillet, mais douloureusement vide. Elle devient une jeune femme, après avoir brisé quelque chose entre elle et les gens qui l’avaient entourée jusque-là. Catherine les dérange. Jusqu’à l’adolescence, je m’étais si bien conformée à ce que les autres …

L’un comme l’autre, vous n’êtes probablement personne de Marie-Jeanne Bérard

C’est sur la route entre Montréal et Québec à 7 h le matin un samedi que j’ai ouvert Vous n’êtes probablement personne, premier roman de Marie-Jeanne Bérard (Leméac, 2016). L’esprit fatigué, j’allais assister à un enterrement. La neige s’est mise à tomber à la hauteur de Drummond. À Québec, c’était l’hiver. Au retour, j’ai terminé ma lecture. L’espace d’une journée, le texte de Bérard m’a accompagnée dans cet étrange rituel que l’on tend comme un pont entre la vie et la mort. Vous n’êtes probablement personne cadre les liens énigmatiques, à la fois distants et étrangement intimes, entre une jeune Montréalaise du nom d’Espérance et son maître de peinture japonaise, Toshio Ohta, de quarante ans son aîné. C’est avec une élégance singulière et un phrasé délicieusement fluide que se déplie le court roman de l’auteure québécoise. Par touches impressionnistes, celle-ci dépeindra l’univers épuré et infiniment silencieux du duo de personnages qui composent les tableaux en forme de vanité, semés de fleurs et d’instants diaphanes à peine chuchotés. Les chapitres se consomment à petites doses afin de se …

Le territoire qui se déplie sous le ciel : relire Kuessipan

À Uashat, devant la baie des Sept Îles, les maisons sont posées sur le sable. Naomi Fontaine raconte ce sable qui colle aux semelles et s’infiltre partout : derrière les portes jamais verrouillées ; dans les nuits longues, rendues bruyantes par les jeunes qui boivent en gang ; sous les petits ongles des bébés emmaillotés ; dans l’atelier du grand-père artisan qui a perdu toutes ses dents ; dans les cheveux des petites filles qui s’abreuvent aux rivières froides et nourrissent les écureuils. Bien sûr que j’ai menti, que j’ai mis un voile blanc sur ce qui est sale (p. 11), nous dit très tôt la narratrice. Pour elle, la mise en récit de sa communauté n’est pas simple : comment réconcilier l’indicible fierté d’être [soi] (p. 90), d’être Innue, avec les conséquences profondes et crève-cœur de la colonisation? Comment parler de son peuple en respectant ses nuances, sans effacer ses noirceurs mais sans non plus le réduire à ses difficultés? Pour tricoter cet équilibre délicat, le livre se décline en tableaux qui racontent des images et …

Manœuvre délicate : relire Du bon usage des étoiles

C’est de plus en plus difficile pour moi de me donner le droit de relire un roman, même un roman aimé. Je me laisse prendre. Je me laisse happée par les piles de livres qui attendent, fébriles, dans les recoins de mon appartement. Par les listes que j’écris dans ma tête, après chaque rentrée littéraire. Par la nébuleuse de noms d’auteurs qui agacent le coin de l’œil, tout le temps, en périphérie des titres prioritaires – qu’est-ce que je lirai quand j’aurai lu ce qu’il faut absolument lire cette année, qu’est-ce que je lirai quand la pile du salon aura diminué de moitié, qu’est-ce que je lirai quand j’aurai vraiment le temps? Et il y a aussi que la relecture est une manœuvre délicate, plus hasardeuse qu’une première lecture : ce qu’on y retrouve parle du passage du temps, le long de nos os et jusque dans nos méninges. Elle révèle l’écart entre ce qu’on était et ce qu’on est arrivé à devenir entre deux lectures – et ça, c’est épeurant. Quand j’ai lu Du bon …

Correspondance chinoise à trois

Il existe des peines et des joies à vivre en colocation. Celle que je vis présentement avec quatre formidables humains amène un plus grand lot de joies que de peines. Parmi ces joies vient celle de partager nos piles de livres qui vivent un peu partout dans la grande maison. Ce matin, au lendemain d’une épluchette de maïs, avec le temps qui était à la pluie, je me sentais l’envie d’errer en traînant les pieds sur le tapis du salon et de parcourir les titres de tous ces livres qui font un peu partie de ces gens avec qui j’habite. Tous les livres que nous avons lus ou que nous désirons lire, même, laissent leurs traces en nous et nous construisent un peu. Entrer dans la bibliothèque d’un autre, c’est un peu ouvrir la porte de son âme, à plus ou moins petite échelle et selon les gens et les genres littéraires. Les livres sont là, offerts, prêts à être empruntés, à être lus, à être partagés. Depuis que les heures diminuent à la galerie, …

Chère Zofia

Tu connais ce sentiment de n’être que le personnage secondaire d’un récit plus grand que soi? C’est exactement cela, mon histoire. Aujourd’hui, je vous invite à découvrir un merveilleux coin de la Gaspésie à travers une histoire d’amour à la fois extraordinaire et ordinaire, Prawda. C’est le premier roman de Roxanne Langlois, publié aux Éditions 3 sista (maison d’édition littéraire indépendante gaspésienne). Roxanne Langlois est née en 1987 à Shawinigan Sud. Son enfance et son adolescence sont tour à tour bercées par la Mauricie, le Saguenay et la Capitale-Nationale. Diplômée du Cégep de Jonquière en arts et technologie des médias (journalisme) et en communication, politique et société (Université du Québec à Montréal), elle rejoint Carleton-sur-Mer, son « âme sœur de village », à l’automne 2011. Objectif : vivre à temps plein son coup de foudre pour la Gaspésie. Prawda est son premier roman. Prawda (vérité en polonais), c’est l’histoire de Marie, une jeune fleuriste trentenaire et célibataire, vivant à Carleton-sur-Mer depuis toujours. Un soir de novembre un peu froid, alors qu’elle prend une bière avec des amies à la brasserie du …

Monogamies et déceptions

Jolène tente de faire son petit bonhomme de chemin à travers la mêlée d’autres mélomanes amoureux de liberté de sa génération. Sauf qu’elle est victime d’une malédiction depuis sa naissance : son prénom est également le titre de la célèbre chanson de la chanteuse Dolly Parton, Jolene. Comme mon prénom est Roxanne, sans dire que The Police ont fucké ma vie sexuelle, je pensais vraiment me retrouver dans le personnage de Jolène, d’autant plus que c’est aussi le prénom de l’auteure, elle doit bien s’y connaitre en la matière! J’avais donc plutôt hâte de mettre la main sur le roman. Monogamies ou Comment une chanteuse country a fucké ma vie sexuelle est écrit un peu à la manière d’un journal intime, entrecoupé de funfacts sur Dolly Parton ou sur sa chanson Jolene, maintes fois reprise à toutes les sauces. On y suit les péripéties de Jolène qui cherche quelqu’un pour partager sa vie un peu trash, tout en voulant garder pour elle seule ses deux meilleurs amis Bear et Pouliche. On y lit aussi parfois …

Anima, ou la quête pulsionnelle des origines

Il y a quelques années, j’ai visionné le film québécois Incendies, réalisé par Denis Villeneuve. La fin m’a vraiment secouée, car elle m’a forcée à aller ailleurs, dans une zone sombre dont je n’anticipais pas l’existence; j’y pense encore régulièrement, car comme certains d’entre vous le savent déjà, j’adore être bouleversée par l’art. J’ai par la suite appris qu’il s’agissait d’une adaptation de la pièce du même nom, écrite par l’auteur Wajdi Mouawad. N’éprouvant pas vraiment de plaisir à lire du théâtre (je préfère, de loin, assister à une pièce pour en savourer le texte porté par les comédiens), je n’avais jamais été tentée de découvrir les écrits de Mouawad. C’est plutôt quand il a fait paraître le roman Anima, en 2012, que je me suis lancée pour la première fois. « Lorsqu’il découvre le meurtre de sa femme, Wahhch Debch est tétanisé : il doit à tout prix savoir qui a fait ça, et qui donc si ce n’est pas lui ? Éperonné par sa douleur, il se lance dans une irrémissible chasse à l’homme …

Tarmac ou l’adolescence en banlieue nord-américaine

Pour agrémenter votre lecture… Tarmac, le deuxième roman de Nicolas Dickner (publié en 2009, après un ouvrage collectif signé d’un pseudonyme), est un livre « hommage » aux années 1990. Alors qu’on voit depuis quelques années un retour en force des années de gloire des Spice Girls et du grunge (surtout en musique et en mode), Dickner sort des boules à mites une décennie sombre, marquée par les conséquences de la guerre froide, où règnent en maître le béton et les bungalows. Nous sommes en banlieue-dortoir, la canicule est pesante, les condos sans âme poussent comme des champignons : c’est l’envers du rêve américain. Dans Tarmac, on suit les aventures de deux adolescents Louperivois, Michel Bauermann et Hope Randall, à l’humour cynique et cassant, mais toujours juste. Entre les cours au cégep, les beuveries au bar local et les baignades à la piscine municipale, Michel et Hope s’intéressent aux bunkers, à l’énergie nucléaire, aux nouilles ramen, aux bombes atomiques, aux menstruations, aux actualités internationales meurtrières, à la date de la fin du monde. Des adolescents normaux, quoi. Sans l’ampleur …