All posts tagged: littérature québécoise

Écrire l’indicible : « Déterrer les os », anorexie de l’intime

Je dois vous dire, pour débuter, que je connais Fanie personnellement, et qu’elle est en plus collaboratrice pour Le Fil rouge (!). Pourtant, cela ne m’a pas empêchée de lire son livre avec les yeux d’une lectrice anonyme, et de découvrir un livre extraordinaire, à la différence près que je sais qu’il a été écrit par une femme extraordinaire. *** Je lis le livre de Fanie et j’ai faim. Mon ventre se creuse à mesure que je tourne les pages. Mes deux toasts me semblent bien loin, alors que je pose mes yeux sur ces lignes qui décrivent le défi de ne manger qu’une clémentine par jour. Je lis le livre de Fanie un dimanche matin, en engloutissant mon café, qui me réchauffe le corps alors que cette fille, dans le livre, n’a que de la peau sur les os. J’ai froid. J’ai froid et j’ai faim. J’ai envie de la serrer très fort, cette chère auteure. La réchauffer et l’entourer de mes bras bien dodus, qui pourraient peut-être la réconforter un peu. Car je …

Visites libres : les plus jolies bibliothèques québécoises

Les bibliothèques, parfois synonymes d’ennui chez certains (qui n’a jamais eu la larme à l’œil à la simple idée de passer une fois de plus la journée le nez dans ses livres, pressé d’en finir avec une fin de trimestre particulièrement éprouvante?), servent toutefois de véritables refuges chez d’autres. À travers leurs allées silencieuses et leurs tables jonchées de vieux livres oubliés, chacune d’entre elles se distingue par son unicité et figure toujours parmi mes endroits préférés. Si les plus grandes bibliothèques nous fascinent par leurs rangées infinies, leurs sols aux milles pas feutrés et leurs histoires chuchotées au détour d’une allée, celles au Québec n’ont en revanche rien à leur envier. Portes ouvertes sur ces lieux inspirants, où leurs doux silences côtoient à la fois la beauté, la découverte, l’innovation et bien évidemment, le plaisir de lire. 1. La Maison de la littérature  Probablement ma préférée au sein de cette liste, la Maison de la littérature abrite non seulement une bibliothèque publique, mais aussi une exposition permanente dédiée à l’univers littéraire québécois, des salles réservées aux …

Le Clochard invisible

Se lever dans un lit propre sous un toit isolant; manger un petit déjeuner; s’habiller et se brosser les dents; amasser ses effets scolaires et franchir la porte d’entrée; prendre le métro; passer prendre un café au Tim Hortons avant le cours de 9:30; s’installer à un pupitre qui appartient à une institution scolaire et apprendre… Toutes ces choses que nous tenons – trop – pour acquises et qui forment notre douillet quotidien sont le plus grand des luxes pour certaines personnes que nous considérons invisibles : ceux qui vivent dans la rue. Dans son livre Clochard, Jocelyn Lanouette positionne le lecteur dans la vie de Serge Comtois « Résidant du Plateau, écrivain de quartier, itinérant ». « … Je te jure je suis invisible – Je te vois – Toi, oui. Toi tu me connais depuis des années. Mais regarde. Je me place au centre du trottoir et je descends mon pantalon jusqu’aux genoux. Ce n’est pas très élégant, j’en suis conscient, mais comme prévu on passe à mes côtés comme si je n’existais pas. …

Mourir à petit feu et renaître de ses cendres

Elle laisse rarement de glace. On aime ou on déteste la poésie. Ou on l’évite. Et je comprends qu’elle puisse rebuter certains, surtout si le premier contact avec ce genre littéraire ressemblait à un poème poussiéreux écrit en vieux français que vous deviez décortiquer à l’école. Fait vécu! La poésie, je l’ai donc boudée jusqu’à il y a 4 ou 5 ans. Comme je compte dans mes amis quelques poètes de talent qui m’envoient parfois leurs textes, je me suis ouverte à la chose tranquillement. J’ai pu constater en les lisant qu’inaccessible n’est pas forcément ce qui caractérise le style, comme je le pensais avant. Il y a les poèmes qui riment, avec structure et tout et il y a ceux sans règle stricte de musicalité, écrits en vers libres, venant souvent avec une figure de style poétique. Comme dans Shrapnels, d’Alice Rivard. L’auteure, née en 1985, sort l’artillerie lourde, sans vers ni rimes. La lecture de son Shrapnels évoque la noirceur d’une existence en mode survie depuis la plus tendre (pas si tendre) enfance. …

Nos suggestions d’essais pour le mois de novembre du défi #jelisunlivrequébécoisparmois

En cet avant-dernier mois de l’année, nous lirons des essais! Voici ce qu’on vous propose de découvrir : Vanessa « Je conseille de lire comme essais : Le sel de la terre de Samuel Archibald et Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles de Steve Gagnon. Deux livres qui présentent un portrait pertinent de notre société et qui permettent de se questionner sur la classe moyenne et la place de l’homme au 21e siècle. » Karine « Pour le mois de novembre, je voudrais lire le livre d’Alain Deneault, Une escroquerie légalisée. Cet ouvrage traite de la question des paradis fiscaux. Cela peut paraître technique et non attrayant de prime abord, mais je crois que nous devons nous faire un devoir de nous y intéresser. Depuis les révélations des Panama Papers, je suis plus sensible à cette question et j’ai bien le goût d’en apprendre davantage en lisant le livre d’Alain Deneault. » Clara « Le défi de ce mois-ci m’a rappelé que ça fait un moment que je n’ai pas lu d’essai. C’est une occasion de me …

Ce qu’on a pensé de nos lectures classiques québécois #jelisunlivrequébécoisparmois

En octobre, nous lisions des classiques québécois. Voici ce qu’on a pensé de nos lectures! Vanessa « J’ai relu Le libraire de Gérard Bessette. Publié en 1960, Le libraire raconte l’histoire d’Hervé Jodoin qui exerce le métier de commis-libraire à la librairie Léon à St-Joachim, petite ville ennuyante de province. Le roman fait le portrait de la société québécoise d’avant la Révolution tranquille : « C’est pas bon pour la santé icitte de contrer les curés. Les ficelles, c’est eux autres qui les ont. » Une société soumise et dépossédée de toute forme de liberté, censurée, tournée vers le passé, dominée par le clergé qui considère les livres mis à l’Index dangereux. Une lecture rafraîchissante grâce au cynisme du personnage (qui n’est pas sans rappeler Meursault de Camus), qui nous fait se questionner sur l’évolution de la place des livres dans notre société. » Karine « Pour le défi du mois d’octobre, j’ai lu Une Saison dans la vie d’Emmanuel de Marie-Claire Blais. Au départ, j’ai trouvé cette lecture assez sombre, mais dans la mesure où l’auteure dépeint la pauvreté et …

Autour des livres: Rencontre avec Antoine Charbonneau-Demers, récipiendaire du prix Robert-Cliche 2016 pour son roman Coco

Jeune prodige de la plume ayant vu le jour à Rouyn-Noranda en 1994, Antoine Charbonneau-Demers voit son premier roman, Coco, se faire publier sous les éditions VLB en septembre 2016. L’auteur se voit aussi décerner par la même occasion le prix Robert-Cliche du premier roman paru. Lorsqu’on sait que Robert Lalonde et Chrystine Brouillet ont eu ces mêmes honneurs en début de carrière, on a de quoi vouloir porter une curiosité à ce nouvel auteur. 1. Quel est ton premier souvenir en lien avec la lecture ? Je pense que c’est un livre qui s’appelait Pourquoi les gens sont-ils tous différents ? C’était un livre vraiment pas très excitant et surtout long, mais je voulais seulement repousser l’heure du coucher, alors quand mes parents me demandaient ce que je voulais qu’ils me lisent, je choisissais toujours celui-là. C’est devenu un running gag parce qu’on se faisait chier, mais on le lisait tout le temps quand même. C’était une lecture ironique, j’ai d’ailleurs appris l’ironie très tôt grâce à mes parents. 2. Avais-tu un rituel de lecture enfant …

Manœuvre délicate : relire Du bon usage des étoiles

C’est de plus en plus difficile pour moi de me donner le droit de relire un roman, même un roman aimé. Je me laisse prendre. Je me laisse happée par les piles de livres qui attendent, fébriles, dans les recoins de mon appartement. Par les listes que j’écris dans ma tête, après chaque rentrée littéraire. Par la nébuleuse de noms d’auteurs qui agacent le coin de l’œil, tout le temps, en périphérie des titres prioritaires – qu’est-ce que je lirai quand j’aurai lu ce qu’il faut absolument lire cette année, qu’est-ce que je lirai quand la pile du salon aura diminué de moitié, qu’est-ce que je lirai quand j’aurai vraiment le temps? Et il y a aussi que la relecture est une manœuvre délicate, plus hasardeuse qu’une première lecture : ce qu’on y retrouve parle du passage du temps, le long de nos os et jusque dans nos méninges. Elle révèle l’écart entre ce qu’on était et ce qu’on est arrivé à devenir entre deux lectures – et ça, c’est épeurant. Quand j’ai lu Du bon …

Autour d’elle : ces instants qui forgent la vie

Les admirateurs de Sophie Bienvenu ont été conquis cet automne, car l’auteure publiait un roman, Autour d’elle, chez Cheval d’août, mais aussi son premier recueil de poésie chez les Éditions Poètes de brousse sous le titre Ceci n’est pas de l’amour. D’emblée, je dois le mentionner, je suis une adoratrice de Sophie Bienvenu, c’est une de mes auteures contemporaines préférées. Son premier roman, Au pire on se mariera, m’avait fouettée de plein fouet et m’avait sidérée. Rares avaient été les premiers romans qui m’avaient autant frappée et émue. J’en avais même parlé ici. Son deuxième roman m’a fait le même effet, dans Chercher Sam Sophie Bienvenu réussissait à démontrer toute l’humanité de son oeuvre, et surtout, elle avait un talent fou pour donner des voix si singulières à ses personnages. Elle maitrise l’art du dialogue à merveille, en lisant ses romans, je me surprends à entendre ses personnages dans ma tête, tellement les dialogues sont empreints d’authenticité et de réalisme. J’avais parlé de Chercher Sam juste ici, aussi. Alors lorsque j’apprenais que Sophie Bienvenu préparait un nouveau …

D’amour et d’air frais : La mer, trois kilomètres à gauche

Ce n’est plus un secret, une partie de mon cœur est à l’archipel des Îles-de-la-Madeleine, pour ses plages, bien entendu, mais aussi pour sa culture et sa littérature. Parmi mes coups de cœur insulaires se trouve la maison d’édition la Morue verte, qui s’engage à promouvoir et à diffuser les auteur.es des Îles, toutes disciplines artistiques confondues. En ce début d’automne encore doux, j’y ai déniché ma perle rare pour Le fil rouge, c’est-à-dire le livre le plus réconfortant que j’ai eu la chance de lire cette année. Native de Havre-aux-Maisons, Suzanne Richard publie en 2013 un premier recueil de nouvelles qui a tout pour réjouir. La mer, trois kilomètres à gauche présente une galerie d’individus dans différents évènements qui jalonnent l’existence : le deuil, la maladie, la famille et ses rituels, l’amour naissant comme le couple qui se meurt. Les protagonistes sont d’âges et de caractères bien disparates, même si le ton narratif demeure toujours plus distancié. Usant des expressions locales, toutes les histoires se déroulent aux Îles et dépeignent différentes facettes d’un quotidien contemporain. …