Year: 2016

La liste des petites choses qui font du bien

L’illustratrice et conceptrice graphique Ana Roy, que vous avez sans doute connue grâce à son énigmatique illustration Namaste Caliss, a lancé il y a quelques temps son premier livre, Les petites choses; un livre qui fait sourire et qui fait du bien. Ces petites choses… Dans ce livre fluo, Ana Roy nous fait la compilation de ces petites choses qui lui font du bien et la font sourire. On s’y reconnait très souvent et on sourit en tournant les pages de voir des situations qu’on a tous vécues et qui sont vraiment « les petites choses » qui constituent l’essence même d’une vie. Des phrases qu’on lit partout (mais qui ne sont pas moins vraies) telles que la célèbre “Enjoy the little things in life because one day you’ll look back and realize they were the big things” le proclament. La beauté des petits bonheurs et des petits instants résulte dans cette capacité à admirer le beau et le tout simple. Le genre de livre qui rassure, qui console, qui fait sourire surtout. Un baume de couleur, de simplicité …

Des bonbons et des livres pour l’Halloween, ou comment faire circuler la lecture en libre-service

J’ai toujours aimé l’Halloween. Plus jeune, j’adorais plus que tout me déguiser, arriver à l’école et avoir la surprise de découvrir mes ami.e.s sous leur costume toujours original. J’aimais plus encore, le soir venu, faire la tournée des maisons de mon quartier pour récolter des bonbons, puis revenir chez moi et tout classer, puis déguster. Cependant, depuis quelques années, à cause de contraintes comme mon travail ou l’université, ou juste par paresse, je ne célèbre presque pas l’Halloween. Je trouvais ça dommage, et c’est pour cette raison que j’ai décidé, cette année, de m’y remettre et de distribuer des bonbons pour les enfants. Puisque j’habite le 3e étage d’un appartement, j’avais décidé que je m’installerais sur le trottoir devant mon entrée toute la soirée, afin de pouvoir accueillir les nombreux « petits halloweens » qui allaient passer. J’avais invité des amis, et l’on allait tous se déguiser. Puis, j’ai eu une idée. Moi, grande folle de lecture, militant pour le plaisir de lire et agissant bénévolement en alphabétisation durant mes temps libres, j’allais distribuer des livres. Je …

L’hôtel de la conscience effrénée

Villégiature : Séjour à la campagne, à la mer, etc., pendant la belle saison, pour se reposer, prendre des vacances. C’est aussi le titre du deuxième roman d’Alice Michaud-Lapointe, auteure que j’apprécie énormément et dont j’avais fait la critique de son premier roman, Titres de transport. Villégiature reste semblable à la source, dans ce roman, soit le nom. Mais il perd tout son sens quand les personnages se retrouvent dans un hôtel où leur conscience et leur psyché sont mises à l’épreuve. « Nous savons pourquoi vous êtes ici. À vrai dire, nous savons déjà tout de vous. Nous savons ce que vous avez fait. Les gestes que vous n’avez pas encore posés. Ceux qui vous ont échappé. » Ce livre rappelle le premier travail de l’auteure où elle crée de nouveau une mosaïque de personnages, chaque chapitre évolue autour d’un personnage et met en oeuvre sa propre histoire. Une seule histoire revient plusieurs fois, permettant de la faire évoluer en crescendo dans un pur mystère envoûtant. C’est un excellent contraste qui est créé entre …

Le protocole compassionnel et le vieillard de 35 ans

Hervé Guibert est né en 1955 et est mort du sida en 1991. Auteur français, il a pratiqué l’autofiction, entre autres dans son récit Le protocole compassionnel publié en 1991 chez Gallimard (NRF). Ce n’est pourtant pas un roman posthume, il a été publié quelque temps avant sa mort. Le protocole compassionnel est le journal intime d’Hervé Guibert, auteur à succès français atteint du VIH. Les lieux, les médecins, les amis sont évoqués par leur nom sans plus de cérémonie, comme si le texte n’était pas réellement dédié à des lecteurs inconnus : les Jules, Berthe, Gustave, Lionel, les docteurs Domer, Dumouchel, Nacier, Chandi vont et viennent dans les entrées du journal sans qu’on puisse vraiment déterminer qui est qui dans la vie du personnage Hervé. Si ça a un peu gêné ma lecture, j’ai rapidement compris que le personnage principal du récit de Guibert n’était pas Guibert lui-même. C’est le journal intime du corps, d’un corps malade. Le journal intime d’un corps qui s’autodétruit, d’un corps rongé, amaigri à l’extrême, hideux, magnifique. Si certaines descriptions font …

Le territoire qui se déplie sous le ciel : relire Kuessipan

À Uashat, devant la baie des Sept Îles, les maisons sont posées sur le sable. Naomi Fontaine raconte ce sable qui colle aux semelles et s’infiltre partout : derrière les portes jamais verrouillées ; dans les nuits longues, rendues bruyantes par les jeunes qui boivent en gang ; sous les petits ongles des bébés emmaillotés ; dans l’atelier du grand-père artisan qui a perdu toutes ses dents ; dans les cheveux des petites filles qui s’abreuvent aux rivières froides et nourrissent les écureuils. Bien sûr que j’ai menti, que j’ai mis un voile blanc sur ce qui est sale (p. 11), nous dit très tôt la narratrice. Pour elle, la mise en récit de sa communauté n’est pas simple : comment réconcilier l’indicible fierté d’être [soi] (p. 90), d’être Innue, avec les conséquences profondes et crève-cœur de la colonisation? Comment parler de son peuple en respectant ses nuances, sans effacer ses noirceurs mais sans non plus le réduire à ses difficultés? Pour tricoter cet équilibre délicat, le livre se décline en tableaux qui racontent des images et …

Lecture pour l’éternelle romantique en vous

Depuis mon adolescence, je lis des romans d’amour de façon régulière. En fait, j’en ai tellement lu que ça m’a très probablement tourné la tête, me donnant une vision de l’amour littéralement romancée. Mais c’est plus fort que moi, je suis incapable d’y résister. J’adore le sentiment presque euphorique que me procure la lecture d’une bonne histoire d’amour. Une inconditionnelle des romans d’amour comme moi connaissait l’oeuvre de Jane Austen depuis longtemps (Pride and Prejudice love!), mais ce n’est que récemment que j’ai découvert l’auteure Elizabeth Gaskell et son magnifique roman d’amour Nord et Sud. Alors que les romans de Jane Austen se déroulent dans la gentry campagnarde du sud de l’Angleterre, Nord et Sud présente l’autre côté de la réalité anglaise du début du XIXe siècle, celle du nord industriel. Nord et Sud met en scène le personnage de Margaret Hale qui, après avoir connu une existence paisible dans le sud de l’Angleterre, se voit obligée de déménager dans le Nord, qui est en pleine industrialisation. Là-bas, elle est confrontée au monde ouvrier, à la misère et …

La dictature du bonheur : après le livre, le documentaire

L’an dernier, Martine et moi avions décidé d’écrire un article commun, sous forme de conversation, sur l’essai de Marie-Claude Élie-Morin, La dictature du bonheur. Cette année, avec la sortie du documentaire du même nom, il me semble intéressant de revenir sur cette question du bonheur, sur cette constante quête qu’il engendre et, surtout, sur les faux espoirs qu’on s’en fait parfois. Je me rappelle que, à la lecture du livre, j’avais un penchant plus grand pour les livres de psycho-pop, j’étais dans un moment de ma vie où je croyais vraiment qu’ils étaient ma solution. Je croyais que, en trouvant la clé, en changeant des éléments de ma personne à travers des formules préfabriquées, j’allais être plus heureuse. Il faut dire que ce n’était pas une période très rose de ma vie et que ce n’est qu’après en être sortie que j’ai réalisé, et accepté, qu’il y avait, dans cette façon de voir les choses, une certaine absurdité. Une absurdité à chercher sans arrêt une cause à mes maux là-dedans, à croire que je devais changer du tout …

Écrire l’indicible : « Déterrer les os », anorexie de l’intime

Je dois vous dire, pour débuter, que je connais Fanie personnellement, et qu’elle est en plus collaboratrice pour Le Fil rouge (!). Pourtant, cela ne m’a pas empêchée de lire son livre avec les yeux d’une lectrice anonyme, et de découvrir un livre extraordinaire, à la différence près que je sais qu’il a été écrit par une femme extraordinaire. *** Je lis le livre de Fanie et j’ai faim. Mon ventre se creuse à mesure que je tourne les pages. Mes deux toasts me semblent bien loin, alors que je pose mes yeux sur ces lignes qui décrivent le défi de ne manger qu’une clémentine par jour. Je lis le livre de Fanie un dimanche matin, en engloutissant mon café, qui me réchauffe le corps alors que cette fille, dans le livre, n’a que de la peau sur les os. J’ai froid. J’ai froid et j’ai faim. J’ai envie de la serrer très fort, cette chère auteure. La réchauffer et l’entourer de mes bras bien dodus, qui pourraient peut-être la réconforter un peu. Car je …

L’Inde littéraire (3e partie) : La Cité de la joie

J’ai lu La Cité de la joie au creux de l’automne montréalais. J’avais les blues et c’était profond. S’ennuyer d’un lieu, c’est sournois. Il suffit d’entendre une bribe de conversation ou de sentir un arôme, et c’est tout de suite la boule dans la gorge. Mais avec le récit de Dominique Lapierre, j’étais en Inde au mois 15 minutes par jour. En lisant les premières pages du roman, je pensais d’emblée avoir tout compris : l’histoire se déploierait sous la forme d’une saga familiale, le paysan Hasari Pal au centre de cette épopée. J’ai vite changé d’avis en constatant que j’avais affaire à une forme romanesque de Humans of New York, version Calcutta. Tout comme ce projet, les photos en moins, il était ici question d’humaniser la ville, un récit de vie à la fois. D’un chapitre à l’autre, le kaléidoscope que représente Calcutta prend forme. Ce sont d’abord les déboires, les luttes, les échecs et les tentatives désespérées qui prédominent : la ville est sans pitié. Mais lorsqu’on finit par apercevoir la joie, celle qui donne son nom au lieu, c’est …