All posts filed under: Littérature québécoise

L’hôtel de la conscience effrénée

Villégiature : Séjour à la campagne, à la mer, etc., pendant la belle saison, pour se reposer, prendre des vacances. C’est aussi le titre du deuxième roman d’Alice Michaud-Lapointe, auteure que j’apprécie énormément et dont j’avais fait la critique de son premier roman, Titres de transport. Villégiature reste semblable à la source, dans ce roman, soit le nom. Mais il perd tout son sens quand les personnages se retrouvent dans un hôtel où leur conscience et leur psyché sont mises à l’épreuve. « Nous savons pourquoi vous êtes ici. À vrai dire, nous savons déjà tout de vous. Nous savons ce que vous avez fait. Les gestes que vous n’avez pas encore posés. Ceux qui vous ont échappé. » Ce livre rappelle le premier travail de l’auteure où elle crée de nouveau une mosaïque de personnages, chaque chapitre évolue autour d’un personnage et met en oeuvre sa propre histoire. Une seule histoire revient plusieurs fois, permettant de la faire évoluer en crescendo dans un pur mystère envoûtant. C’est un excellent contraste qui est créé entre …

Le territoire qui se déplie sous le ciel : relire Kuessipan

À Uashat, devant la baie des Sept Îles, les maisons sont posées sur le sable. Naomi Fontaine raconte ce sable qui colle aux semelles et s’infiltre partout : derrière les portes jamais verrouillées ; dans les nuits longues, rendues bruyantes par les jeunes qui boivent en gang ; sous les petits ongles des bébés emmaillotés ; dans l’atelier du grand-père artisan qui a perdu toutes ses dents ; dans les cheveux des petites filles qui s’abreuvent aux rivières froides et nourrissent les écureuils. Bien sûr que j’ai menti, que j’ai mis un voile blanc sur ce qui est sale (p. 11), nous dit très tôt la narratrice. Pour elle, la mise en récit de sa communauté n’est pas simple : comment réconcilier l’indicible fierté d’être [soi] (p. 90), d’être Innue, avec les conséquences profondes et crève-cœur de la colonisation? Comment parler de son peuple en respectant ses nuances, sans effacer ses noirceurs mais sans non plus le réduire à ses difficultés? Pour tricoter cet équilibre délicat, le livre se décline en tableaux qui racontent des images et …

Écrire l’indicible : « Déterrer les os », anorexie de l’intime

Je dois vous dire, pour débuter, que je connais Fanie personnellement, et qu’elle est en plus collaboratrice pour Le Fil rouge (!). Pourtant, cela ne m’a pas empêchée de lire son livre avec les yeux d’une lectrice anonyme, et de découvrir un livre extraordinaire, à la différence près que je sais qu’il a été écrit par une femme extraordinaire. *** Je lis le livre de Fanie et j’ai faim. Mon ventre se creuse à mesure que je tourne les pages. Mes deux toasts me semblent bien loin, alors que je pose mes yeux sur ces lignes qui décrivent le défi de ne manger qu’une clémentine par jour. Je lis le livre de Fanie un dimanche matin, en engloutissant mon café, qui me réchauffe le corps alors que cette fille, dans le livre, n’a que de la peau sur les os. J’ai froid. J’ai froid et j’ai faim. J’ai envie de la serrer très fort, cette chère auteure. La réchauffer et l’entourer de mes bras bien dodus, qui pourraient peut-être la réconforter un peu. Car je …

Prix littéraire des collégiens 2017 : titres en lice

Le 11 novembre avait lieu le dévoilement des finalistes du Prix littéraire des collégiens 2017. Le Prix littéraire des collégiens permet à plus de 700 jeunes lecteurs et lectrices d’une cinquantaine de cégeps et de collèges de partout au Québec de lire des ouvrages québécois et de leur décerner le Prix. Il cherche à : Promouvoir la littérature québécoise actuelle auprès des étudiants des collèges et des cégeps en encourageant l’exercice du jugement critique à travers la lecture. Récompenser une œuvre originale écrite en français par un auteur ayant la citoyenneté. Reconnaître la qualité et la pertinence d’une œuvre dont l’autonomie narrative est claire; à cet égard, les titres d’une suite ou d’une série sont exclus. Cette année, les cinq titres en lice sont les suivants : Les maisons de Fanny Britt (Le cheval d’août), paru le 26 octobre 2015 Tessa, chanteuse classique convertie en courtière immobilière, vend des maisons et ne va pas bien. Elle élève trois fils qu’elle adore avec un homme qui la chérit. Dans trois jours, elle a rendez-vous avec Francis, un ancien amour …

Christian Guay-Poliquin : Mon nouveau coup de cœur des Éditions La Peuplade

Les Éditions La Peuplade sont pour moi une réelle révélation. Ukraine à Fragmentation, Nirliit et Niko ont fait partie des mes coups de cœur de la dernière année. Encore une fois, j’ai été emballée par des titres publiés par cette maison d’édition en lisant les deux romans de Christian Guay-Poliquin, Le fil des kilomètres (réédité par BQ) et Le poids de la neige. J’ai commencé par la lecture de ce dernier qui a fait son entrée en librairie cet automne. Avant même de l’avoir terminé, je savais qu’il fallait me procurer son premier roman pour poursuivre mon plaisir. Le fil des kilomètres Dans Le fil des kilomètres, nous suivons le périple d’un homme qui retourne dans son village natal, un ancien village minier où il n’a pas mis les pieds depuis 10 ans. Alors que ce dernier cherche à revoir son père malade, le lecteur l’accompagne sur la route du kilomètre 0 au kilomètre 4736. L’atmosphère est lourde et angoissante. La chaleur accablante étouffe et une panne d’électricité dure depuis plusieurs jours. Le chaos commence à régner. Des magasins sont dévalisés, des …

Le Clochard invisible

Se lever dans un lit propre sous un toit isolant; manger un petit déjeuner; s’habiller et se brosser les dents; amasser ses effets scolaires et franchir la porte d’entrée; prendre le métro; passer prendre un café au Tim Hortons avant le cours de 9:30; s’installer à un pupitre qui appartient à une institution scolaire et apprendre… Toutes ces choses que nous tenons – trop – pour acquises et qui forment notre douillet quotidien sont le plus grand des luxes pour certaines personnes que nous considérons invisibles : ceux qui vivent dans la rue. Dans son livre Clochard, Jocelyn Lanouette positionne le lecteur dans la vie de Serge Comtois « Résidant du Plateau, écrivain de quartier, itinérant ». « … Je te jure je suis invisible – Je te vois – Toi, oui. Toi tu me connais depuis des années. Mais regarde. Je me place au centre du trottoir et je descends mon pantalon jusqu’aux genoux. Ce n’est pas très élégant, j’en suis conscient, mais comme prévu on passe à mes côtés comme si je n’existais pas. …

Les filles de Caleb: un incontournable

Quand on parle de classique québécois, je pense tout de suite aux nombreuses sagas familiales que l’on retrouve en librairie. Ce sont généralement des trilogies, un livre pour chaque génération, où l’on suit l’histoire d’une famille québécoise à travers le XXe siècle. Drame, amour et Révolution Tranquille sont au rendez-vous et le destin du Québec se retrouve mêlé de façon indissociable à celui des héroïnes de la saga. Ma saga familiale préférée est sans doute Les filles de Caleb, d’Arlette Cousture. À travers ces trois livres, on suit le destin de trois femmes, Émilie, Blanche et Élise, qui tentent de faire leur place dans un Québec en pleine transformation et qui cherchent l’amour envers et contre tous. Je me souviens très bien de ce moment, en secondaire 3, où j’étais débarquée dans la bibliothèque de mon école et que j’avais demandé to the go à la bibliothécaire un bon livre à lire, parce que j’étais sur le point de mourir d’ennui. Elle m’avait répondu en prenant à peine une seconde pour y réfléchir: «Tu devrais lire Les filles …

Le livre où tous se noient

J’ai déniché ce petit roman entre deux plus gros dans une grande bibliothèque de bois franc dans une librairie usagée. Le titre, Concerto pour petite noyée, m’a rapidement interpellée et la couverture représentant un beau poisson blanc crée un paradoxe entre le titre et la pureté que dégage cet animal de la mer. Et que dire de la poésie qui naît du titre, elle donne juste envie de lire tout le reste et de s’envelopper de ses mots. Concerto pour petite noyée est le cinquième roman d’Annie Loiselle, il est sorti en 2015 aux éditions Stanké. Le roman est une mosaïque de personnages, on y rencontre différents personnages colorés, mais qui partagent tous quelque chose de commun, le désespoir. Ce sont différents récits qui s’emboîtent merveilleusement, partageant les différents tracas des personnages, tout en laissant reposer l’histoire, passant d’un récit à l’autre. Malgré le désespoir des histoires, on s’attache aux personnages qui sont tous reliés, rendant la création d’une mosaïque encore plus puissante et on espère le mieux pour ceux-ci. Les personnages Agnès est une …

Manœuvre délicate : relire Du bon usage des étoiles

C’est de plus en plus difficile pour moi de me donner le droit de relire un roman, même un roman aimé. Je me laisse prendre. Je me laisse happée par les piles de livres qui attendent, fébriles, dans les recoins de mon appartement. Par les listes que j’écris dans ma tête, après chaque rentrée littéraire. Par la nébuleuse de noms d’auteurs qui agacent le coin de l’œil, tout le temps, en périphérie des titres prioritaires – qu’est-ce que je lirai quand j’aurai lu ce qu’il faut absolument lire cette année, qu’est-ce que je lirai quand la pile du salon aura diminué de moitié, qu’est-ce que je lirai quand j’aurai vraiment le temps? Et il y a aussi que la relecture est une manœuvre délicate, plus hasardeuse qu’une première lecture : ce qu’on y retrouve parle du passage du temps, le long de nos os et jusque dans nos méninges. Elle révèle l’écart entre ce qu’on était et ce qu’on est arrivé à devenir entre deux lectures – et ça, c’est épeurant. Quand j’ai lu Du bon …

Ouvrir un nouvel onglet dans sa vie

Thomas est perdu. Il ne voit plus l’utilité de son travail comme concepteur de jeux vidéo. Il ne sait plus à quoi il sert. Il fait un retour aux études à temps partiel en littérature et vit en colocation avec des jeunes très fêtards et fuyant la vie rangée. Il ne comprend pas vraiment où il s’en va. Il est en transition, mais ne sait pas comment embrayer vers la prochaine étape. Alors, il ne fait que sortir constamment et boire trop de bières avec ses nouveaux colocs. J’ai pensé « Ma gueule de bois est la seule chose qui me tient en vie. » J’ai tout de suite connecté avec son spleen, vivant moi-même une période de transition. Mais je ne pense pas être la seule. J’ai l’impression qu’on est tous un peu comme ça autour de moi. En tout cas, beaucoup d’entre nous. Nous nous cherchons. Nous avons, pour la plupart, étudié dans le domaine de notre choix (contrairement à des générations antérieures qui se voyaient imposer des choix d’études par leurs parents). …