Month: novembre 2016

Pleurer à la fin d’un Hemingway

Quand j’étais plus jeune, je pensais que la qualité d’un livre se mesurait par le nombre de larmes que je versais. Plus je pleurais, meilleur le livre était. J’avais un faible particulier pour les histoires d’amour où le gars meurt à la fin, ce qui inquiétait beaucoup ma mère. Avec le temps, mes critères ont changé et je n’ai plus eu besoin de pleurer toutes les larmes de mon corps pour donner le titre de chef-d’oeuvre à un roman, mais il reste toujours une partie de moi qui est profondément satisfaite lorsqu’un livre me fait monter les larmes aux yeux. Voilà ce à quoi je pensais lorsque j’ai tourné la dernière page de Pour qui sonne le glas, des larmes brûlantes roulant sur mes joues. Ernest Hemingway est l’auteur qui m’a fait comprendre que le simple peut être beau, profondément touchant et même grandiose. « Dans une tempête de neige, le vent peut souffler en rafales; mais il souffle une pureté blanche et l’air est plein de courants de blancheurs : tout est transfiguré et, quand …

Manœuvre délicate : relire Du bon usage des étoiles

C’est de plus en plus difficile pour moi de me donner le droit de relire un roman, même un roman aimé. Je me laisse prendre. Je me laisse happée par les piles de livres qui attendent, fébriles, dans les recoins de mon appartement. Par les listes que j’écris dans ma tête, après chaque rentrée littéraire. Par la nébuleuse de noms d’auteurs qui agacent le coin de l’œil, tout le temps, en périphérie des titres prioritaires – qu’est-ce que je lirai quand j’aurai lu ce qu’il faut absolument lire cette année, qu’est-ce que je lirai quand la pile du salon aura diminué de moitié, qu’est-ce que je lirai quand j’aurai vraiment le temps? Et il y a aussi que la relecture est une manœuvre délicate, plus hasardeuse qu’une première lecture : ce qu’on y retrouve parle du passage du temps, le long de nos os et jusque dans nos méninges. Elle révèle l’écart entre ce qu’on était et ce qu’on est arrivé à devenir entre deux lectures – et ça, c’est épeurant. Quand j’ai lu Du bon …

Ouvrir un nouvel onglet dans sa vie

Thomas est perdu. Il ne voit plus l’utilité de son travail comme concepteur de jeux vidéo. Il ne sait plus à quoi il sert. Il fait un retour aux études à temps partiel en littérature et vit en colocation avec des jeunes très fêtards et fuyant la vie rangée. Il ne comprend pas vraiment où il s’en va. Il est en transition, mais ne sait pas comment embrayer vers la prochaine étape. Alors, il ne fait que sortir constamment et boire trop de bières avec ses nouveaux colocs. J’ai pensé « Ma gueule de bois est la seule chose qui me tient en vie. » J’ai tout de suite connecté avec son spleen, vivant moi-même une période de transition. Mais je ne pense pas être la seule. J’ai l’impression qu’on est tous un peu comme ça autour de moi. En tout cas, beaucoup d’entre nous. Nous nous cherchons. Nous avons, pour la plupart, étudié dans le domaine de notre choix (contrairement à des générations antérieures qui se voyaient imposer des choix d’études par leurs parents). …

Autour d’elle : ces instants qui forgent la vie

Les admirateurs de Sophie Bienvenu ont été conquis cet automne, car l’auteure publiait un roman, Autour d’elle, chez Cheval d’août, mais aussi son premier recueil de poésie chez les Éditions Poètes de brousse sous le titre Ceci n’est pas de l’amour. D’emblée, je dois le mentionner, je suis une adoratrice de Sophie Bienvenu, c’est une de mes auteures contemporaines préférées. Son premier roman, Au pire on se mariera, m’avait fouettée de plein fouet et m’avait sidérée. Rares avaient été les premiers romans qui m’avaient autant frappée et émue. J’en avais même parlé ici. Son deuxième roman m’a fait le même effet, dans Chercher Sam Sophie Bienvenu réussissait à démontrer toute l’humanité de son oeuvre, et surtout, elle avait un talent fou pour donner des voix si singulières à ses personnages. Elle maitrise l’art du dialogue à merveille, en lisant ses romans, je me surprends à entendre ses personnages dans ma tête, tellement les dialogues sont empreints d’authenticité et de réalisme. J’avais parlé de Chercher Sam juste ici, aussi. Alors lorsque j’apprenais que Sophie Bienvenu préparait un nouveau …

Devenir adulte à 12 ans

La ballade de Baby (version française de Lullabies for Little Criminals) de Heather O’Neill suit le quotidien de Baby, une jeune fille de 12 ans élevée par un père toxicomane dans les quartiers malfamés de Montréal. J’ai tout de suite été accrochée par ce livre en le voyant sur une des tables à l’avant de ma librairie préférée. Une couverture magenta montrant une petite fille en train de sauter à la corde à danser, difficile de résister! C’est en lisant la quatrième de couverture qui parlait de prostitution juvénile et de proxénétisme que j’ai conclu que ce livre n’était vraiment pas pour moi. J’ai beau étudier en psychoéducation et savoir très bien que tout n’est pas rose, je reste très sensible à la misère et à la souffrance. C’est après avoir vu à quel point une amie sur Goodreads avait aimé ce livre que j’en ai entamé sa lecture. Some guardian angels did a terrible job. They were given work in the poor neighborhoods where none of the others wanted to go. Every delinquent kid …

Entrevue avec Le bruit des plumes

Le bruit des plumes c’est une nouvelle entreprise de services linguistiques cofondée par Gabrielle Rousseau et Vickie Vincent. Toutes deux installées à Trois-Pistoles, c’est à partir de ce village mythique bas-laurentien que les deux jeunes femmes pilotent leur projet depuis 2015. Une « entreprise mi-sérieuse mi-givrée, qui partage son temps entre suivre avec bonheur le régime rigide de la langue et contourner les règles sans scrupule, mais avec tout autant de plaisir. » LE FIL ROUGE : Pourquoi Le bruit des plumes? GABRIELLE : Lorsqu’on le décortique, on peut déceler plusieurs sens. D’abord, les « plumes » font autant référence à Vickie et moi, à notre écriture, qu’à celle de nos clients, des textes sur lesquels on travaille. Le « bruit », quant à lui, peut renvoyer au message d’un texte qui se propage, au retentissement d’une courtepointe de mots qui fonctionne, qui entraîne l’effet escompté. Parce que c’est ce qu’on cherche à faire lorsque l’on rédige; on veut convaincre, accrocher, percuter. Le « bruit », au contraire, peut aussi être ce que l’on doit …

S’approprier ce qui nous appartient déjà

En tant que biologiste, je croyais que la seule façon de sensibiliser les gens à l’importance de protéger la nature, c’était d’énumérer les faits scientifiquement prouvés : « Un nombre X d’espèces est disparu dans le golfe du Saint-Laurent depuis cette année-là. » Ou encore « Après un déversement, un nombre Y de Québécois pourrait ne plus avoir accès à l’eau potable. » Le recueil J’écris fleuve m’a prouvé qu’on pouvait faire autrement : faire ressurgir nos sentiments pour la nature grâce à la beauté des mots et à la force de la littérature. Trente-cinq textes sur le même thème, mais sous des angles complètement différents. Certains abordent des souvenirs d’enfance sur les rives du fleuve, les châteaux de sable, les pique-niques et la première sortie de pêche père-fils. D’autres traitent de l’importance du Saint-Laurent dans leur processus d’écriture et leur vie d’auteur. Certains dénoncent ce qu’on lui fait subir avec ironie et insolence. On fait souvent référence à son histoire, à ses explorateurs et à ses appellations, mais on est loin du manuel scolaire. On a …

Frères : Un tout inclus dans l’aventure

Vous n’êtes pas du genre à lire des romans d’aventures, vous considérez la lecture de Moby Dick plutôt fastidieuse et celle de L’Odyssée d’Homère inaccessible? Ce qu’il vous faut, c’est Frères, le premier roman de David Clerson. Considéré comme un roman d’aventures, Frères parle avant tout de la relation entre deux frères, l’un manchot et l’autre avec des bras trop courts : Le premier, manchot, marchait devant, d’une démarche incertaine, comme si son membre manquant nuisait à son équilibre. Le second le suivait quelques mètres plus loin avec ses bras d’infirme, trop courts pour son corps. Tous deux avaient de l’eau jusqu’au ventre et la sueur coulait le long de leurs visages, si semblables avec leurs regards noirs et leur air de dieu étranger, primitif. (p. 9) Ils vivent à l’écart de la société dans une petite maison qui s’autosuffit avec leur mère, une femme qui devient de plus en plus sénile. L’écriture de Clerson est simple et sans superflu; chaque mot est pesé, chaque phrase est significative. Elle reflète cette simplicité de l’enfance qui parfois rappelle celle du Grand cahier d’Agota Kristof. Frères réussit …

Les bibliothèques des fileuses

Inspirée par l’article de Marjorie sur nos coins lectures, j’ai décidé de demander aux fileuses de m’envoyer une photo de leurs bibliothèques avec quelques lignes sur la façon de classer leurs livres ou bien de ce que représente cet endroit pour elles. Je trouvais cette petite incursion intéressante puisqu’on sait bien que les bibliothèques sont le miroir de l’âme, non? Peut-être pas, mais reste que la curiosité l’emporte et qu’on se plait tous à zyeuter un peu les bibliothèques d’autres passionnées de livres. La bibliothèque de Léonie Au fil de quelques voyages, j’ai conservé les plans des villes bariolés de gribouillis qui m’ont aidée à me rendre aux endroits conseillés. Je les ai disposés, collés et vernis au fond de ma bibliothèque, là où les livres prennent appui. Mon classement est par genre (policier, guides voyage, romans, dictionnaires, livres d’art). Aussi les livres en anglais sont classés à part, les romans sont divisés par maisons d’édition, et aussi entre ceux qui sont lus et ceux qui sont adorés. Les livres qui ne sont pas de référence, …