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La nostalgie des séries

Lorsque j’avais le plaisir d’être une enfant, j’avais développé un intérêt grandissant pour la lecture de séries. J’adorais le sentiment de pouvoir débuter et terminer un livre sans que l’histoire, elle, ne soit arrivée à terme. Je ne voulais pas voir la fin. Ou du moins, je tenais à prendre mon temps. Vous savez, cette chose que vous avez en quantité phénoménale lorsque vous êtes jeunes.

La jeune lectrice que j’étais suivait une règle bien rigoureuse, celle de ne jamais fermer un livre avant de l’avoir terminé. Même si je le détestais, je me devais de le finir. J’aurais dû rencontrer Pennac plus tôt dans mon existence, mais la vie en a voulu autrement. Je respectais la littérature à ce point que je ne voulais pas la froisser. Pas question que je laisse des orphelins derrière, des abandonnés, des délaissés, des oubliés. Bref, j’avais le cœur d’une enfant fragile et amoureuse d’un monde, le plus beau, celui des livres.

nostalgie-des-series4À l’époque, j’avais passé à travers les divers tomes de Harry Potter, ceux d’Amos d’Aragon et d’À la croisée des mondes. Toutes ces séries ont illuminé mes vacances d’hiver et celles d’été. Il ne manquait que la trilogie du Seigneur des Anneaux pour compléter le tableau. J’ai donc commencé ma traversée de la comté aux côtés des Hobbits. Puis, j’ai dérogé de ma règle d’or et je n’ai pas abouti. Le chemin me paraissait trop long, trop ardu. Les interminables paragraphes de descriptions auront fini de m’achever. La marche était sans fin. Depuis, j’ai rayé ce règlement de mon existence. Le Seigneur des Anneaux fut le premier roman que je ne terminai pas.

Maintenant adulte, mes rituels de lecture ont changé comme la femme que je suis devenue. Je nostalgie-des-series2sélectionne plus par auteur que par série. Je lis des essais, de la poésie, des ouvrages de psychanalyse et autres. J’ai appris à avoir des horizons d’attente différents avant ma lecture. Je ne cherche plus seulement le divertissement. Je fais des apprentissages. Je veux réfléchir. Je suis également confrontée à des problématiques qui me permettent de me remettre en question.

Ceci étant dit, parmi toutes ces lectures pour la maîtrise et les séminaires, j’ai recommencé à vouloir lire pour le plaisir. À un certain moment, il m’est paru nécessaire de me libérer l’esprit. Lacan et Freud avait été privilégiés pendant trop longtemps. J’ai donc choisi de me replonger dans le monde de la série. Le trône de Fer sera arrivé à temps dans ma vie. Dès lors, j’ai reconnecté avec un ancien amour de jeunesse.

nostalgie-des-series3Dans les mêmes circonstances que celles de mon enfance, à savoir les vacances, je me suis donné un défi, celui de redécouvrir la trilogie mettant en vedette la communauté de l’anneau. J’ai retroussé mes manches et j’ai repris mes vieux bouquins. Et savez-vous quoi? J’y prends beaucoup de plaisir. Je constate que ma lecture a particulièrement évolué. Après avoir passé des heures à lire des ouvrages de psychanalyse, les pages de description de paysages me semblent faciles et aisés à traverser. Cette révélation me rend fière de ma volonté de poursuivre dans l’univers de J.R.R. Tolkien. Sans détermination, quelle perte!

La nostalgie est une bonne émotion. Souvent, nous l’associons à la tristesse et aux regrets. Pourtant, la nostalgie nous permet de ne rien oublier et de vivre deux fois plutôt qu’une ce qui nous manque. Il ne faut donc pas la craindre. Il fait bon de se rappeler. Il fait bon de vouloir revivre ses vieux sentiments d’antan. Relire est d’ailleurs une activité que j’adore entreprendre. J’aime me souvenir. J’aime me remémorer. Et cette manière de faire permet de partir vers de nouvelles aventures et parfois même vers des anciennes qui ne nous avaient pas enchantés d’emblée. Après tout, tout le monde a le droit à une deuxième chance.

Et vous, avez-vous déjà abandonné une série ou un livre pour y revenir plus tard et l’apprécier davantage?

Crédit photo: Michaël Corbeil
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Construction de la féminité

Un des livres qui m’a le plus marquée au courant de l’année 2016 est sans aucun doute La femme gelée, par Annie Ernaux. Pour moi, l’autrice trouvait chaque fois les mots justes pour construire des phrases percutantes qui venaient ébranler mes certitudes et en même temps me donner l’impression d’être éminemment comprise.

Ma relation avec Annie Ernaux n’a pas toujours été aussi simple. La première fois que j’ai lu un de ses livres, j’étais au cégep et je n’ai pas du tout aimé. L’écriture épurée de l’autrice, presque dénuée d’émotion, m’avais semblé froide, voire impénétrable. La jeune fille de 19 ans que j’étais à l’époque avait été incapable de se reconnaître à travers le récit ou même d’éprouver de l’empathie. Tout aurait pu finir là, une rencontre littéraire ratée, puis plus rien. Mais une de mes proches amies adore cette autrice et m’a encouragée (lire tordu un peu le bras) pour que je lise d’autres récits d’Ernaux. Elle m’a expliqué qu’Annie Ernaux faisait de l’auto-socio-biographie, d’où l’impression de distance, puisqu’elle se pose toujours comme témoin et non pas comme acteur.

C’est avec le roman L’Événement, récit autobiographique sur son expérience d’avortement, que le déclic s’est fait. Il m’a semblé, pour la première fois, que le style si particulier d’Annie Ernaux était en fait la seule façon dont on pouvait faire le récit d’un événement aussi intime et douloureux qu’un avortement. La grande simplicité de la narration, cette façon de décrire et de raconter très factuelle et très peu émotive, laissait toute la place à mes propres émotions. Je pouvais vivre cet événement comme je le souhaitais: en colère, en larme, en compassion, en douleur. Le récit n’impose rien et laisse place à tout. Après cette lecture, ma relation avec l’oeuvre d’Annie Ernaux a complètement changé. Depuis, je tente de lire un de ses livres chaque année.

Le style de l’autrice est donc particulier parce qu’elle fait de l’auto-socio-biographie. En explorant son histoire familiale, elle décrit aussi tout un contexte social. Le «Je» du récit ne renvoie pas uniquement à un «Moi», mais aussi à une identité collective. C’est précisément ce qui ce passe dans La femme gelée. Annie Ernaux raconte comment, depuis l’enfance, elle a construit sa définition de la féminité, mais aussi sa propre identité de femme.

«Comment, à vivre auprès d’elle, ne serais-je pas persuadée qu’il est glorieux d’être une femme, même, que les femmes sont supérieures aux hommes. Elle est la force et la tempête, mais aussi la beauté, la curiosité des choses, figure de proue qui m’ouvre l’avenir et m’affirme qu’il ne faut jamais avoir peur de rien ni de personne.» p.15

L’autrice parle évidemment de ses expériences personnelles, mais son écriture minimaliste permet soit de se reconnaître à travers ses expériences, soit de nous renvoyer à nos propres expériences. Ainsi, même si je n’ai pas grandi en France après la Deuxième Guerre mondiale, lorsque l’autrice parle de sa relation avec sa mère, c’est comme si elle me parlait de ma relation avec ma mère. Je suis passée à travers toute la gamme des émotions avec ce livre, parce que j’avais l’impression d’être comprise, mais aussi des mots pour finalement dire comment je me sentais, comment ce n’est pas si simple que ça de construire sa définition de la féminité. Il ne suffit pas d’avoir un bon modèle dans sa vie. Il faut aussi trouver le courage et la force d’affirmer cette définition.
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Beaucoup trop en retard, découvrir Goodreads

Bon, je suis consciente que pour ceux qui connaissent déjà Goodreads, rien de nouveau, mais c’est que tout récemment je me suis mise à utiliser l’application Goodreads et  je suis tombée sous le charme. Je me suis alors dit que si moi, qui travaille dans le domaine du livre, n’utilisait pas l’app, il est probable que beaucoup ne connaissent pas aussi. Voilà, j’ai donc décidé de piler sur mon orgueil de fille-en-retard pour vous parler de l’application mobile de Goodreads, qui est vraiment géniale. Je tiens tout de même à remercier nos merveilleux abonnés instagram qui m’ont incitée à l’utiliser pour garder un cap sur mes lectures.

Premièrement, pour ceux qui ne connaissent pas Goodreads, il s’agit d’un site web et d’une application mobile qui vous permet de vous créer une bibliothèque numérique. Voici quelques éléments qui m’ont faite flancher et qui m’ont donné envie de l’utiliser :

Vous pouvez scanner vos codes ISBN
C’est vraiment cette utilité de l’application mobile qui m’a convaincue de la télécharger. Je trouve que non seulement c’est vraiment facile lorsqu’on est en librairie de simplement scanner le code ISBN du livre pour se souvenir qu’on souhaite le lire, mais c’est ainsi beaucoup plus facile de recréer sa bibliothèque physique en virtuel. C’est ainsi que j’ai passé un dimanche après-midi, il y a quelques semaines, à m’amuser à scanner toute ma bibliothèque entière. Ainsi, j’ai pu découvrir combien des livres que j’avais n’étaient pas encore lus et combien avaient été lus. Même si le site est en anglais, j’ai été surprise que presque 95% de ma bibliothèque francophone faisait partie de la base de donnée du système.

Une communauté de lecteurs
J’ai rapidement réalisé que plusieurs personnes que je connais utilisaient l’application et même des collaboratrices du blogue. Ça m’a permis d’aller visiter leur profil et de voir leurs lectures passées et futures. J’ai aussi eu un plaisir fou à lire des critiques de certains livres, parce que ce qui est vraiment intéressant, c’est que lorsque vous avez terminé une lecture, Goodreads vous permet de la noter sur 5 étoiles et aussi de noter vos commentaires. Ainsi, vous pouvez facilement retrouver un livre et rapidement vous souvenir de l’effet que celui-ci a eu sur vous!

Un journal de ses lectures
Sur Goodreads, vous pouvez créer des catégories de bibliothèques selon vos envies, par exemple: littérature québécoise, roman policier, etc. Les limites sont les vôtres. De cette façon, il est facile de retrouver un roman que vous avez aimé et d’en parler. La section To read est aussi fort appréciée, parce que terminés les petits bouts de papiers avec des titres ou des captures d’écran de livres croisés en librairie, avec l’application tout se trouve au même endroit! Je suis consciente qu’on peut aussi simplement garder à jour une feuille ou un document Word, mais je pense que l’application Goodreads est plus pratique et facile, pour moi du moins.

Lorsque 2016 a débuté, je m’étais engagée à remplir un document en ligne où je notais toutes mes lectures, mais j’ai manqué de discipline et je ne pensais pas assez souvent à ouvrir ce document. Or, j’ai espoir que, vu que l’application est dans mon cellulaire et que j’y suis complètement accro, il devienne plus facile et accessible pour moi de noter et garder le cap de mes lectures de cette façon! J’ai déjà créé une sous-catégorie 2017, car j’ai espoir de réussir l’année prochaine à noter mes lectures!

Et vous, utilisez-vous Goodreads ? De quelle façon gardez-vous le cap sur vos lectures ?

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Prendre le temps… le temps de 3 albums!

Prendre le temps. Apprendre à prendre le temps.
Pourquoi ne pas apprivoiser cette lenteur avec trois magnifiques albums empreints de délicatesse et de douceur tant dans les mots que dans les illustrations.

95623897 illustration © Erin E. Stead

Je débuterai cette lenteur avec Si tu veux voir une baleine, car si l’on veut voir une baleine, on doit s’armer de la plus grande patience. Il y a des règles plus qu’évidentes à respecter, d’autres qui le sont moins, des conseils malicieux comme judicieux, et aussi de drôles de pièges à éviter. Pour voir une baleine, il y a surtout cet album indispensable et magnifique!

«Si tu veux voir une baleine tu as besoin dune fenêtre et d’un océan.»

Chaque page débute par «Si tu veux voir une baleine…». Les phrases sont courtes, poétiques ; tout ceci crée un rythme magique. Les douces illustrations ajoutent une finesse sans faille, avec émotion appuyant ainsi parfaitement le texte.

Doux, tranquille et réconfortant, Si tu veux voir une baleine est un ode à la contemplation, la beauté des petites choses, l’imaginaire, les histoires et l’art de prendre son temps. Adultes comme enfants s’évaderont quelque part très loin entre le rêve et l’imagination avec chaque petit détail, avec cette douceur, cette tranquillité et la poésie que crée ce duo Julie Fogliano et Erin E. Stead.

Cet album sent l’été ou les vacances, il nous fait rêvasser et savourer chacun des instants et nous fait espérer ce moment… où l’on va apercevoir au loin… une baleine.

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illustration © Erin E. Stead

Oui, l’hiver est long et froid, parfois il semble installé à jamais. Il faut chercher la douceur sous une grosse couverture ou dans un chocolat chaud (avec des guimauves pourquoi pas) et ouvrir tout doucement Et puis c’est le printemps.

Attendre patiemment le réveil du printemps avec ce magnifique album, toujours des mêmes créateurs Julie Fogliano et Erin E. Stead. Au fil des plantations d’un petit garçon et de ses trois compagnons – une tortue, un chien et un lapin-, on attend, on observe, on guette… et l’on découvre progressivement la magie des saisons. Attendre patiemment le réveil du printemps. Et puis hop! Patience récompensée après de longues journées: ses plantations en fleurs, le printemps arrive enfin!

Ce texte est une belle respiration de simplicité. Minimalistes, les illustrations donnent envie de prendre le temps, nous invitent à la patience, à l’observation tandis que le texte lent et descriptif épouse parfaitement les longues heures d’attentes du petit garçon. Julie Fogliano et Erin E. Stead signent un album contemplatif plein de charme. Le texte poétique et les illustrations empreintes de douceur forment un tout d’une saisissante beauté. Un album plein de douceur, de poésie, et un hymne à la nature et aux beautés dont elle est capable.

À savourer le nez dans le vent (ou bien au chaud).

lennylucy_spreadillustration © Erin E. Stead

Pourquoi ne pas terminer avec Lenny & Lucy (cette fois de Philip C. Stead et de Erin E. Stead),  là où l’on constate qu’un déménagement n’est jamais facile à vivre, surtout lorsque la nouvelle maison est située au près d’une sombre et troublante forêt. Bien qu’il soit bien préparé au changement, Peter est angoissé à l’idée de déménager! Il n’apprécie pas du tout sa nouvelle maison, ni la forêt et encore moins le pont qui y mène… Son père, trop occupé à déballer les boîtes de déménagement, ne se rend pas compte que Peter passe ses nuits à guetter les bois.

Au fil des pages, nous découvrons ce petit garçon nommé Peter et son gros chien Harold, qui, pour apprivoiser ce nouveau lieu, vont créer un immense gardien fait de coussins, de plumes et de tissus pour empêcher les monstres et créatures de sortir de la forêt.

Dans ce récit très juste sur la peur de l’inconnu et du changement, Peter va trouver comment vaincre ses craintes par ses propres solutions. Avec des illustrations touchantes, les émotions des personnages sont incroyablement bien transmises, avec un simple regard, un geste, une attitude… crayonnée! Un album très abouti qui aborde avec ingéniosité la thématique du déménagement, un acte d’apparence anodin, mais qui est en haut du palmarès des grands stress. Un album à savourer sans modération, pour en découvrir toutes les finesses.

 

Si tu veux voir une baleine
Texte de Julie Fogliano & illustrations d’Erin E. Stead
Kaléidoscope
dès 5 ans

Et puis c’est le printemps
Texte de Julie Fogliano & illustrations d’Erin E. Stead
Kaléidoscope
dès 5 ans

Lenny & Lucy
Texte de Philip C. Stead & illustration d’Erin E. Stead
Kaléidoscope
dès 5 ans

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La marche en forêt: un hommage à la famille

« C’est un homme qui marche sur des sentiers qu’il ne connaît pas et qui, à chaque embranchement, choisit le plus étroit des chemins. »

C’est ainsi que commence La marche en forêt, le premier roman de Catherine Leroux. L’auteure nous lance ainsi sur les chemins de traverse d’une histoire familiale. Elle les a si bien tracés qu’on y avance, l’esprit curieux, sans la moindre crainte de se perdre. Et elle nous incite à les suivre, au fil des pages, jusqu’au bout de l’histoire.  

Le nom de Catherine Leroux était sur les lèvres de tous les critiques littéraires, cet automne. La version anglaise de son deuxième ouvrage (Le mur mitoyen) était alors en lice pour le prix Giller, une récompense attribuée au meilleur roman canadien publié en anglais. Je ne la connaissais pas du tout, cette Catherine Leroux. Titillée – et aimant faire les choses dans l’ordre —, j’ai abordé le travail de l’auteure par son premier roman.

Bien des sujets sont abordés dans cette plaquette de 293 pages: la force des liens, l’amour, le désir, l’Alzheimer, les choix de fin de vie ou encore les secrets bien enfouis que l’on n’ose pas déterrer. Les thèmes sont sombres, mais l’écriture est précise et lumineuse.

La famille Brulé ressemble à la mienne, et sûrement à la vôtre, avec ses petits et ses grands drames : le décès de la grand-mère; le grand-père qui se remarie trop vite; la tante qui cherche du réconfort dans l’hypnose, le reiki et le rebirth; l’aïeule à la vie hors des convenances de son époque; la cousine qui laisse son mari pour changer de vie ou la souffrance des parents dont le fils se retrouve en prison. On s’y reconnait et on s’attache.

Les Brûlé sont présentés, presque un a un, avec finesse  :

« C’est l’histoire d’un homme qui n’éprouve aucun remords. Il se sonde, palpe son front et son ventre creux, il fouille les replis de son être, mais n’en décèle pas la moindre trace. » 

« C’est l’histoire d’une femme née à même le sol, à une époque où il n’était pas de bon augure de naître hors d’un lit. »

On découvre leur identité ou leur place dans la famille au fil des pages. Le procédé fonctionne et attise la curiosité.

L’auteure fait aussi des coupures dans le récit. Dans ces sections de chapitre où le temps s’arrête, Catherine Leroux redonne vie à un objet, celui que l’on ignore malgré le rôle central qu’il tient dans l’histoire de presque toutes les familles: la boite de photos enfouie au fond de la garde-robe, le manteau indestructible porté d’une génération à l’autre, ou la lampe du salon qui guide les égarés :

« C’est une lampe que l’on garde allumée en tout temps. […] Une lumière qui permet même à ceux qu’on croyait perdus de revenir, même à ceux qui étaient partis pour toujours. Ils sont nombreux à être rentrés tard, ivres, coupables, à avoir franchi le seuil pour être aussitôt pardonnés. La lampe donne l’absolution, tant qu’on veut bien revenir, tant qu’on se souvient de trouver la clé sous le paillasson, d’enlever ses chaussures, de boire une tisane pour se calmer avant de dormir. Tant qu’on connaît la consigne : barre la porte, mais laisse la lampe allumée. Au cas. »

La marche en forêt est une histoire à la fois douce, chaleureuse et forte. À lire quand la famille nous manque.
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Voici venir les rêveurs : un autre roman à lire sur les promesses brisées du rêve américain

Dernièrement, j’ai lu plusieurs romans d’auteurs d’origine africaine qui abordent le sujet de l’immigration. Pour faire changement, j’avais décidé que les prochains romans d’auteurs africains que je lirais se dérouleraient en Afrique. Pour cette raison, j’ai longuement hésité avant d’entamer la lecture de Voici venir les rêveurs, le premier roman de l’auteure d’origine camerounaise vivant aux États-Unis, Imbolo Mbue. Puis, je me suis laissée convaincre par les critiques élogieuses qui m’ont été rapportées. Oui, les thèmes du déracinement et de la fragilité du rêve américain sont vieux comme le monde, mais somme toute, je trouve qu’Imbolo Mbue a su les revisiter à sa manière et j’ai bien apprécié ma lecture.

L’histoire du roman se déroule au cours des années 2007 et 2008 alors que la crise des subprimes éclate et que Barack Obama est élu président des États-Unis. Jende Jango, un camerounais, a quitté son pays natal pour vivre aux États-Unis et y faire venir sa femme et son fils. Lorsque ceux-ci arrivent à New-York et se joignent à lui, ils sont remplis d’espoir quant à leur futur en Amérique. Neni, la femme de Jende, aspire à faire des études pour devenir pharmacienne, mais surtout, ils souhaitent que leurs enfants puissent un jour étudier dans une université américaine. Or, les obstacles qui se dressent devant eux démontrent que le rêve américain n’est pas accessible à tous et que plusieurs sacrifices sont nécessaires. Au fur et à mesure que ces obstacles se dressent devant eux, ils devront se questionner sur le réalisme de leur rêve américain.

Au début du roman, Jende est engagé comme chauffeur par un dénommé Clark Edwards, haut placé chez Lehman Brothers, une banque d’investissement international qui a fait faillite en 2008 en plein cœur de la crise économique. Dans cet emploi inespéré pour Jende, celui-ci découvre la folie de Wall Street et la vie des très riches américains. Au fil du roman, l’auteure raconte le destin croisé de la famille de Jende à celle de son patron que tout semble opposer.

La famille camerounaise vit dans un petit appartement miteux de Harlem et doit travailler sans relâche pour faire des économies. Qui plus est, Jende doit mener une bataille contre les services d’immigration pour que sa demande d’asile soit acceptée et régulariser sa situation. De leur côté, les Edwards ne sont pas à l’abri des malheurs. Malgré leur très grande richesse, ils ne sont pas aussi heureux que l’on pourrait le croire et leur détresse sera ressentie par Jende et Neni dont le destin est lié à celui de cette famille.

Ce roman est très bien écrit, les dialogues sont rafraîchissants et la traduction française est bien exécutée, ce qui peut être rare. J’ai particulièrement aimé de cette lecture les personnages auxquels on s’attache et leurs relations, même si parfois je trouvais que l’on tombait un peu dans les clichés. Ceci dit, Imbolo Mbue touche à plusieurs thèmes dans ce roman, l’exil, le mariage, la pauvreté, la richesse et l’identité et elle réussit à très bien le faire. Je suis enthousiaste à l’idée de lire son second roman.

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375e de Montréal : Verdun, là où tout a commencé…

Dans le cadre du 375e de Montréal, notre collaboratrice Clara a eu la superbe idée de faire une série d’articles hommage à quelques quartiers de Montréal, vous pouvez lire l’article qui explique cette nouvelle série.

Je me suis portée volontaire pour parler de Verdun, pourquoi? Parce que bien avant le #verdunluv, j’y étais attachée. J’ai passé les 17 premières années de ma vie sur la deuxième avenue, près de Wellington. Un coin qui était, au milieu des années 90, discutable.

Avant les cafés troisième vague, la meilleure librairie (Librairie de Verdun!) et les restaurants innovateurs, Verdun c’était des locaux qui se louaient et se vidaient de saison en saison, c’était une période difficile, c’était la ville prise en exemple pour faire des blagues de pauvreté, c’est aussi la ville que j’ai déguisée en nommant à mes amis banlieusards que je rencontrais à mon camping : Montréal.

Je ne suis pourtant plus gênée de dire que j’ai été élevée à Verdun. Je suis Même fière.

Mes premiers souvenirs y sont, et aussi mon premier véritable amour, celui des livres.

Tout a commencé dans une bibliothèque un peu grise et terne dans une école primaire un peu défavorisée, le bibliothécaire, cet amoureux, ce passionné, ce farfelu, ce grand enfant m’a fait découvrir la beauté des mots, des histoires et de l’imaginaire. Il s’assoyait sur son petit bureau, éteignant les lumières, et nous lisions Bilbo le Hobbit avec tellement d’émotions et de fascination que l’on se sentait voyager l’espace de quelques minutes. C’était une immersion des plus puissante, belle et tendre qui m’a fait aimer les livres et surtout, aller à la bibliothèque. C’était mon lieu d’évasion et j’étais ce genre d’enfant qui sautait de joie quand le bibliothécaire disait Silence, on lit! J’aimais ces petits moments de calme où je pouvais me plonger dans des bandes dessinées, parce que c’était aussi son gaga, les BD.

Il les aimait et en organisait même un concours. Cet homme, qui dans mes souvenirs enfantins, avec une chevelure digne des plus grands physiciens, m’a donné et transmis l’amour des livres et ça, c’est loin d’être anodin et tout cela s’est passé bien doucement dans une bibliothèque mal garnie de Verdun.

Bibli-art, cet espace de création et d’imagination

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Le deuxième endroit où je me suis le plus sentie à ma place fut dans mes cours de biblioart. Dans le sous-sol de la bibliothèque de Verdun, ma cousine Karina (fileuse aussi!) et moi allions, le coeur rempli de bonheur, rejoindre des petits artistes, comme nous, pour créer et nous amuser. Le cours biblioart, c’était un merveilleux mélange d’art plastique, de livres, de musique, de création, tout simplement. Ma professeure, Danielle si je me souviens bien, commençait chaque rencontre en nous lisant des livres qui allaient avoir un lien avec l’activité qui suivait. C’est ainsi que vers 8 ans j’ai rencontré Andy Warhol et je chantais du Michel Fugain.

Ce cours, quand j’y repense, a très probablement modifié une bonne partie de ma vie, de celle que je suis devenue, de cet amour du papier, des livres, des mots, de la création. Ce sont ces dimanches matins qui m’ont fait voir une autre facette de celle que je pouvais être: moi-même, mais surtout celle qui rêve, qui crée, qui imagine. 

Bonne fête Verdun. Merci pour cette enfance de jeux de ruelle, de cache-cache au bord de l’eau, de délicieuse crème molle de chez Boboule, de ces dizaines d’enfants qui couraient dans ma rue et avec qui je me liais d’amitié. Merci pour cet imaginaire, pour cet amour des livres, de la création, de l’imaginaire. Merci d’avoir façonné celle que je suis et maintenant je n’ai plus honte de le dire, je viens de Verdun et bien avant le charmant #verdunluv.

les coffrets le fil rouge, boites à abonnement, les livres qui font du bien,

Géolocaliser l’amour : chroniques de l’étendue des possibles amoureux

Au début de l’automne, Simon Boulerice, véritable Xavier Dolan du monde littéraire, lançait Géolocaliser l’amour aux Éditions de ta Mère, un «roman en poèmes» ayant pour thème la quête de l’amour, version moderne.  Car si trouver l’âme soeur a toujours été un casse-tête, ce n’est pas plus facile à l’ère des réseaux sociaux et des applications de rencontres, peu importe ce que nos parents en pensent.  Lire la Suite

Dans l’oeil du soleil: au coeur des motivations de chacun.

Dans l’oeil du soleil nous transporte au coeur de Kaboul, sous la plume d’une journaliste tentant de comprendre les motifs derrière un attentat qui tua trois de ses connaissances.

S’ensuit un récit de filiation dans lequel, en jouant avec des retours en arrière et une multiplicité des voix, Deni Ellis Béchard dresse le portrait de Clay, Justin et Alexandra venus à Kaboul pour différentes raisons et qui n’en repartiront jamais : tous les trois morts dans une explosion de voiture.

Qu’est-ce que ces trois personnes, dont les liens semblent être de surface, faisaient dans cette voiture? Où est passé le conducteur, la quatrième personne? Qui sont Clay, Justin et Alexandra? Qu’est-ce qui les a poussés à venir en Afghanistan?

Voilà quelques-unes des questions qui poussent le personnage principal, jeune journaliste dont le nom est si peu mentionné, à enquêter. Alors que son but premier est de faire un article, c’est plutôt l’envie de faire un roman qui la pousse à continuer, en se rapprochant petit à petit de ces gens qu’elle a à peine connus.

« Mon roman serait différent : il parlerait du désir pour le pouvoir transformateur de la guerre et de la façon dont certaines personnes — qui avaient besoin de tout risquer pour valider leurs croyances — traquent sans fin les frontières de leur vie. Derrière cela, il y avait autre chose, de plus difficile à nommer : les américains qui tentaient de racheter, à l’aide d’histoires de triomphes, le chaos et la violence sur lesquels était construite leur nation. »

Dans l’oeil du soleil est un roman complet, c’est étrangement le premier mot qui me vient en tête pour le décrire. Ce n’est pas tant un roman d’enquête qu’un roman de personnages, de portraits et de psychologie. L’auteur construit ses personnages pour en faire des êtres complexes et fascinants, mystérieux et écorchés par la vie.

C’est un roman où entrent en conjonction deux cultures, deux états d’esprit, où la quête de rédemption des Américains à Kaboul côtoie les moeurs de ceux qui ont vraiment connu la guerre, de l’intérieur, où tout le monde prétend vouloir aider, où les motifs et intentions cachés sont la seule porte de sortie et où aider les autres reste souvent un prétexte pour essayer de s’aider soi-même.

Dans l’oeil du soleil c’est un peu tout ça, mais beaucoup d’autres choses à la fois. Je vous invite à découvrir, par vous-même, cette fresque qui viendra certainement vous chambouler.

J’aimerais aussi faire mention au magnifique travail de traduction de Dominique Fortier, auteure de talent, qui a su rendre l’essence de ce roman traduit de l’anglais.

Le fil rouge tient à remercier les éditions Alto pour ce service de presse.

De l’effet pénible de la répétition: « Une femme à Berlin » de Marta Hillers… et Brigitte Haentjens

C’est la fin de la Deuxième guerre mondiale, à Berlin, en 1945. La guerre est remportée par les Alliés. Les Soviétiques ont la tâche, alors, de libérer Berlin de la dictature nazie. La ville est envahie par les soldats de Staline et le corps féminin est lui aussi un territoire à occuper. Les femmes doivent dès lors inventer leur résistance, et pour éviter le pire, elles choisissent de « coucher pour manger ». C’est ce que raconte le texte de Marta Hillers, Une femme à Berlin. Ce qui se passe dans la cave où elles se réfugiaient. Dans leur monde, les viols sont répétés, routiniers, habituels.

UNE_FEMME_A_BERLIN.inddLors de la publication du texte, l’auteure est anonyme. Il faut repenser à l’Allemagne post-nazie : le peuple traumatisé tait toute l’ampleur des crimes commis, se cache derrière la honte, refoule toute la douleur des conséquences de cette guerre. Ce n’est qu’à sa mort, en 2001, que l’identité de Marta Hillers est révélée, celle qui a écrit cette « autre » guerre, celle des femmes. Les femmes ayant vécu ces atrocités peuvent désormais cesser de souffrir en silence, puisque leurs maux sont portés par la voix d’une des leurs. Car comme l’écrit Andrée Lévesque :

« Hors du temps, celle qui écrit son journal se sent seule : elle est 100 000. C’est le chiffre qu’on avance pour le nombre de femmes violées à Berlin pendant ces quelques semaines. » (p. 18)

J’avais fait le choix conscient de ne pas lire le livre Une femme à Berlin avant de voir la pièce de théâtre, présentée à l’Espace Go. Je m’y suis rendue sans attente particulière, mais préparée à l’idée que j’allais y recevoir des propos pénibles, qu’il me serait ardu de demeurer indifférente à la sortie du théâtre. Comme de fait, mes amies et moi avons eu très peu de mots à échanger lorsque nous nous sommes levées de notre siège. Encore aujourd’hui, nous en avons très peu parlé. Comme si nous avions besoin de digérer pendant longtemps ce que nous avons vu dans cette salle.

Pour que les mots puissent continuer de résonner en nous, l’Espace Go offre gratuitementberlin un « Cahier de création » pour chacune des pièces qu’il présente. Cette fois intitulé « Le peuple des femmes », le cahier regroupe des textes de Brigitte Haentjens, Martine Delvaux, Natasha Kanapé Fontaine et des actrices de la pièce. Un bel objet, qui continue de nous accompagner après la pièce, qui nourrit notre réflexion. Car cette pièce nous habite, et, je dirais, nous hantera longtemps, de même que le texte d’Hillers.

Après avoir vu la pièce, donc, je choisis de faire la lecture du journal de Marta Hillers, cette fois encore plus disposée à encaisser les mots crus, durs, quoique vrais, de la journaliste. Mais ils frappent encore. Ils disent une réalité difficilement assimilable, et pourtant répétée. Car oui, le texte relève de la répétition: les viols, mais aussi les bombardements, les nuits sans trouver le sommeil, toujours la même nourriture. Le journal d’Hillers en devient banal. Les journées se suivent et se ressemblent, dans son journal. Mais peut-on dire, peut-on croire que des viols peuvent s’incruster dans la routine quotidienne – ou presque? C’est pourtant ce que décrit Marta Hillers.

« On vous aura appris à compter
En innu-aïmun
En comptant avec nous
Nos disparitions. » (p. 26)

Natasha Kanapé Fontaine

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Image tirée du « Cahier de création » de L’Espace Go, où on trouve plusieurs citations du journal d’Hillers.

Me viennent en écho les événements des dernières semaines. Les histoires se croisent, étrangement semblables et également tristes, révoltantes, troublantes. Loin de moi l’idée de juger de la valeur de ces situations, de les évaluer de manière objective, de leur donner une mesure. Or, bien que les contextes soient différents, je ne peux m’empêcher de les mettre en parallèle. J’y vois des corps de femmes renvoyés au rang d’objet, des sœurs qui subissent une violence que je ne peux supporter pour elles. « Encore une nuit dont je suis venue à bout », écrit-elle. Et moi, je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces femmes autochtones qui, réduites au silence, sont elles aussi prises dans un trou. Pas une cave, comme les filles de Berlin. Elles ont un trou dans leur cœur, elles vivront avec un trou dans leur ventre tout au long de leur vie, celles qu’on refuse d’écouter. Haentjens avait elle aussi peur que l’on ne l’écoute pas : « Porter ces mots, rendre compte de l’invasion brutale et multiple de tous ces corps féminins me terrorise. J’ai peur que personne ne veuille entendre. » (p. 12) Car on ne veut pas écouter les femmes, on préfère qu’elles gardent le silence. Et pourtant, rappelle Martine Delvaux dans son texte,

Hillers, derrière l’anonymat, « […] prêt[e] [sa] plume aux corps des femmes. […] Et derrière [elle] se tient, digne et droite, l’histoire de toutes les femmes, les filles des ruines et de la crasse, à Berlin en 1945, et encore ici, aujourd’hui. Celles qui dénoncent. Celles qui choisissent de raconter ce qui leur est arrivé. » (p. 31)

Ainsi, si le texte est une réflexion politique, il est aussi résolument féministe, puisque, pour reprendre les mots d’Haentjens, il « donne la parole au peuple des femmes, parle du courage féminin. » (p. 45)

En pensant à ces femmes courageuses,20161202_134217 qui ont dû accepter que l’on fasse subir cela à leurs corps, qui ont dû s’effacer pour ressentir le moins possible les effets de ces douleurs, je me dis qu’il faudrait peut-être, alors, se réapproprier la répétition, pour qu’elle ne relève plus du droit des hommes, mais un outil pour les femmes. Redire, toujours, à maintes reprises, de nous écouter, puis redire que si on se répète, c’est parce que c’est vrai. Aberrant qu’il faille répéter que oui, elles ont été violées, nous sommes violées; et pourtant, je refuse, pour toutes celles qui sont, qui ont été victimes, d’arrêter de le redire.

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