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Je n’ai jamais embrassé Laure, ou la beauté dans le danger

J’ai rencontré Kiev Renaud dans le cadre d’un séminaire de création à la maîtrise, séminaire au cours duquel nous devions rédiger de courts textes de fiction qui étaient par la suite lus et commentés par les autres étudiants. J’ai immédiatement été charmée par sa plume singulière, sa manière de créer des images fortes grâce à de petits détails et sa façon de traduire en mots la beauté, les relations humaines, le quotidien, l’imaginaire. C’est pourquoi, quand j’ai appris que le roman par nouvelles Je n’ai jamais embrassé Laure allait paraître chez Leméac, j’ai su qu’il s’agirait pour moi d’une lecture printanière incontournable!

« Laure est belle, Florence ne l’est pas. Pourtant, elles vivent et s’aiment comme des âmes sœurs, peut-être un peu plus. Leur désir et leur affection ne s’atténuent pas avec le mariage de Florence, puis la naissance de Cassandre, qui aura son mot à dire et voudra, elle aussi, tenir un rôle dans cette pièce aux miroirs. »

L’histoire, simple, tient en ces quelques phrases; pourtant, les sujets et thématiques abordés, eux, recèlent une grande complexité, qui procure au lecteur un véritable plaisir intellectuel et poétique. La lecture d’une telle œuvre devrait être contemplative, mais la curiosité pousse à vouloir dévorer vive la prochaine phrase, pour découvrir si elle s’avère aussi marquante, savoureuse que la précédente. Ainsi, à travers onze tableaux répartis selon trois points de vue, le lecteur découvre tour à tour la vie, les souvenirs, l’univers intérieur et les relations troubles de Florence, sa fille Cassandre et sa chère Laure.

Selon moi, il apparaît évident que les héroïnes de Kiev Renaud cherchent à déjouer l’ennui du quotidien en désirant frôler le danger, l’inconnu : elles se figurent certaines situations avec une curiosité un peu morbide, comme la manière dont peuvent se broyer les os du corps après une chute ou la sensation ressentie en étant dans le ventre d’une femme enceinte sur le point d’être poignardée; elles jouent aux prostituées avec grande conviction et moult détails inappropriés pour des enfants de dix ans; elles s’imaginent divers scénarios fantasmatiques, souvent périlleux, toujours troublants… Malgré le caractère parfois atypique de certains passages, ma lecture me laisse avec l’impression que tous peuvent trouver de quoi s’identifier à ces personnages, que ce soit via les idées transmises, les détails exposés ou les émotions véhiculées par le texte. Il y a une telle richesse dans l’écriture et l’imaginaire de l’auteure qu’il est presque impossible qu’ils ne fassent pas (au moins un peu!) écho avec notre intériorité.

Avec ce roman ambigu et incroyablement humain, l’auteure réussit à nous transmettre une vision du monde déroutante… mais tellement crédible et développée qu’il est difficile de ne pas se laisser prendre au jeu. Seul point négatif à noter : j’en aurais pris plus, beaucoup plus, et je suis prête à parier que je ne suis pas la seule à ressentir ce manque avec avidité. Ceci étant dit, les 88 pages de cette petite plaquette en valent grandement la peine. Pour le reste, il me faudra donc attendre avec impatience la prochaine publication de Kiev pour continuer à m’aventurer, à pas lents et feutrés, dans son univers…

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Je n’ai jamais embrassé Laure, Kiev Renaud

Éditions Leméac

88 pages

ISBN : 9782760947269

Autour des livres : Rencontre avec Alexandra, collaboratrice chez Le fil rouge

1. Quel est ton premier souvenir en lien avec la lecture?

Mon premier souvenir me ramène à Tintin. Avant même que je ne sache lire, je parcourais les vieilles bandes dessinées de mon grand frère et j’inventais des dialogues entre les personnages. Plus tard, mon premier coup de cœur a été Les Aventures du Petit Nicolas de Goscinny.

  1. Avais-tu un rituel de lecture enfant ou un livre marquant? Et maintenant, as-tu un rituel de lecture?

Enfant, je lisais tout le temps donc je n’avais pas un rituel en soi. Je n’aimais pas regarder la télé. La lecture était mon refuge. J’avais l’impression d’apprendre plus qu’à l’école. J’avais soif constamment de lecture. Je lisais tout ce que je trouvais même des romans destinés plutôt aux adultes, appartenant à mes parents (j’ai connu quelques chocs un peu trop jeune!). Les livres n’étaient jamais assez volumineux pour moi.

Beaucoup de livres ont laissé leur empreinte en moi, en me faisant comprendre une réalité autre que la mienne. Mais je pense que le roman que j’ai le plus adoré enfant était Le comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Je l’ai lu des dizaines de fois et j’en avais des frissons chaque fois.

Maintenant, adulte, je lis surtout dans le métro. J’ai un long trajet pour me rendre au travail, mais grâce à la lecture, j’ai souvent hâte de me retrouver dans le wagon et de m’isoler dans une nouvelle histoire. Je manque de rater ma station beaucoup trop souvent.

  1. As-tu une routine d’écriture, des rituels? Dans quel état d’esprit dois-tu être pour écrire?

En ce qui concerne l’écriture, je n’ai pas de rituel. Je sais qu’on est censé en avoir; se forcer à écrire une demi-page par jour à la même heure serait bénéfique pour s’améliorer. Mais je n’ai jamais réussi. Au travail, je rédige, 40 heures par semaine, des articles de blogues et des documents marketing. Alors souvent, quand je rentre à la maison, je n’ai pas du tout envie d’ouvrir mon ordinateur pour composer des choses personnelles. Je ne suis pas capable d’écrire lorsque j’ai trop de choses dans la tête. Alors j’écris surtout la fin de semaine, au saut du lit. Le samedi matin est le moment où je me sens la plus productive. Je me fais une grosse tasse de thé vert et j’écris en écoutant de la musique jusqu’à ce que la faim me tiraille. Et puis, parfois, l’inspiration m’attrape un peu n’importe où et n’importe quand, alors j’ai toujours dans mon sac un petit cahier dans lequel je jette mes phrases ou des paragraphes entiers qui me sont passés par la tête.

  1. Quels sont les livres qui t’ont donné envie d’écrire?

J’ai l’impression que j’ai toujours eu en moi l’envie d’écrire alors c’est difficile de savoir quel livre m’a le plus inspirée.

Mais au début de l’âge adulte, j’ai connu une grosse panne d’inspiration. J’étais bloquée. J’avais l’impression que tout ce que j’écrivais était inutile, ennuyeux et du déjà-vu. Alors j’ai mis de côté ma plume pour plusieurs années. J’ai vécu à la place. Comme une jeune fille est censée vivre à cet âge-là. Intensément.

Puis, je suis tombée sur Journal d’un écrivain en pyjama de Dany Laferrière, qui m’a fait l’effet d’un coup de poing. Je me suis rendu compte que je devrais me remettre à écrire, mais cette fois-ci, sérieusement. Cela fait deux ans et depuis ce moment, l’écriture n’est plus jamais ressortie de ma vie.

  1. Quel est le livre qui t’a le plus fait cheminer personnellement et pourquoi?

Chaque livre que j’ai apprécié m’a fait devenir un peu plus ce que je suis. Mais si je dois en nommer certains qui ont eu un impact plus fort, je pense que L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera m’a beaucoup fait réfléchir. Je l’ai lu au Cégep et je me souviens avoir eu l’impression de comprendre quelque chose d’insaisissable sur les relations amoureuses. Les Fleurs du Mal de Baudelaire m’a aidée à passer à travers cette époque de l’adolescence où on a tendance à voir tout un peu plus noir. L’écriture ou la vie de Jorge Semprun m’a fait grandir aussi, car j’ai vu à quel point l’horreur pouvait exister, mais qu’on pouvait s’en sortir. Tous ces livres, je les ai lus dans une période où je me formais, donc je pense qu’ils ont été très importants dans mon cheminement personnel.

Un peu moins littéraire et plus récemment : Le trou dans mon C.V. de William Verge et Nadège Brunelle m’a motivée à croire à mes rêves de voyage. Je le relis régulièrement lorsque je me sens découragée et que je me demande ce que je fais de ma vie.

  1. Si tu pouvais vivre dans un monde littéraire, ce serait lequel?

Tous les livres de Zola me font rêver. Paris. La fin du 19e siècle. La ville bouillonne. Les gens sont frivoles. On ouvre les premiers cafés. On danse à s’étourdir dans les bals. On détruit tout pour construire ce qui deviendra la Ville magique qu’on connait maintenant. Mais j’ai de la chance, car chaque fois que je fais un séjour à Paris, je vis une partie de ce monde littéraire puisqu’on peut encore voir tous les immeubles haussmanniens construits à cette époque.

  1. Quel livre relis-tu constamment sans même te tanner?

Il y en a tellement!! J’ai constamment envie de replonger dans les livres que j’ai dévorés et je suis toujours triste d’en finir un. Un bon livre peut être relu plusieurs fois et fera découvrir de nouvelles facettes de l’histoire selon notre âge ou même la température extérieure et la musique écoutée pendant la lecture.

  1. Quel est ton mot de la langue française préféré?

Espoir.

  1. Quel livre aurais-tu aimé avoir écrit?

L’année dernière, j’ai lu La vie est brève et le désir sans fin de Patrick Lapeyre et j’ai eu ce sentiment que j’aurais aimé avoir écrit ce livre. Il correspondait à ce que j’aime écrire : une histoire d’amour qui finit mal, car elle a mal commencé, la comparaison des points de vue de l’homme et de la femme, des phrases simples, mais percutantes et un ancrage très profond dans la réalité banale de deux personnes qui tombent simplement amoureux l’un de l’autre. Chaque page me laissait songeuse. J’aimerais écrire un livre si simple, mais vrai.

  1. Si tu écrivais ta propre biographie, quel serait le titre?

Il vaut mieux vivre intensément que regretter.

Mon expérience dans un club de lecture

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Aperçu de mes notes et de la liste, et de deux romans de notre programme!

 

 

Une ancienne de mes professeures de français du cégep, avec qui j’ai toujours gardé contact, m’écrit, une de ces journées où je perdais mon temps sur Facebook, qu’elle fait partie d’un projet qui pourrait sans doute m’intéresser. « Tu connais l’UNEQ? », me demande-t-elle, « l’Union des écrivaines et des écrivains québécois? ». De toute ma hauteur universitaire, je me hâte de lui répondre que « Ben oui, voyons! », alors qu’au fond, je n’avais aucune véritable idée de ce que cette union pouvait bien accomplir. « Mon amie Élise y travaille, et l’UNEQ a mis sur pied un club de lecture, m’écrit-elle, ça te tentes-tu? ». Pourquoi pas, me dis-je à moi-même, ça m’offrira un autre rapport à la littérature. Avec le recul (le club de l’année 2015-2016 est maintenant terminé), je me suis demandé de quel « autre » rapport il s’agissait, pourquoi ce fut la première réflexion qui m’est venue à l’esprit lorsque j’ai reçu cette invitation de mon ancienne prof. Alors qu’il me semblait, bien humblement, que j’allais être le plus à même d’émettre des critiques adéquates, justes, fondées sur des arguments ô combien académiques, j’allais plutôt être confrontée à un nouvel espace littéraire, une nouvelle communauté de lectrices et de lecteurs qui, je le crois sincèrement à ce jour, m’a confrontée à plusieurs de mes idées préconçues sur les espaces de critiques littéraires.

Petite mise en contexte

CaptureLe club de lecture dont je faisais partie s’inscrivait dans le cadre du festival du primo-roman de Chambéry, en France. Il y a 4 ou 5 clubs de lecture au Québec, qui lisent tous les mêmes 15 primo-romans québécois et 15 primo-romans français présélectionnés par le comité mis en place à Chambéry. Le club se rencontre une fois par mois à la Maison des écrivains et au bout de quelques mois, élit le meilleur roman de chaque corpus. Les gagnants sont invités au festival Métropolis Bleu. Nous devions considérer cinq critères : la construction du roman, la manière dont le sujet est traité, la qualité de l’écriture, la qualité et l’originalité de la narration et finalement, le caractère novateur du texte et la promesse littéraire que pourrait représenter l’auteur.e. Un calendrier préétabli nous permettait de faire les lectures à peu près au même rythme et selon nos préférences. En effet, nous n’étions pas obligé.e.s de tout lire! La seule condition afin de pouvoir décerner les livres gagnants était qu’au moins deux personnes aient lu chacun des romans.

(Psssst, pour en savoir plus, vous pouvez visiter le site web du Festival!)

Déroulement

Lors des soirées de rassemblement, quelqu’un se chargeait d’abord de proposer un résumé d’un des romans mis au programme. Puis, chacun.e y allait de ses impressions : même si nous essayions de conserver un tour de parole ou, du moins, que chacun.e puisse offrir son avis, des échanges parfois houleux ou des débats se mettaient en branle. Il s’agissait de discussions assez informelles, ou du moins décontractées, souvent autour d’un verre de vin et de quelques sacs de chips! C’est sans doute pour ces raisons (je parle du vin et des chips, bien sûr) que tout le monde se sentait à l’aise de partager son opinion.

Si chacun.e a évidemment une personnalité qui lui est propre et est un type de lectrice et de lecteur particulier, où un ne vaut pas mieux que l’autre, je crois que notre club était bien formé et avait une très bonne chimie. Entre deux blagues, nous avons réussi à passer à travers toute la liste qui nous avait été fournie! Et bien que nous étions toutes et tous différent.e.s, nous avions tout de même un point commun assez important : notre passion pour la lecture! En ce sens, il était toujours agréable de se retrouver et d’en jaser.

Au final, je me suis fait prendre à mon propre jeu de fausse intellectuelle : je me rendais compte, au fil des rencontres, que j’avais énormément de difficulté à articuler ma pensée de manière cohérente alors que je faisais face à des personnes qui pouvaient argumenter avec moi sur de simples jugements de valeur. Si nous provenions (presque) toutes et tous de milieux différents, cela s’est avéré être un atout, et non une béquille, c’est-à-dire que chacun.e apportait un point de vue singulier à la discussion et le partageait à sa façon. Cet amalgame permettait, à mon avis, d’avoir un panorama critique extrêmement intéressant et enrichissant, puisqu’au-delà de nos professions divergentes, nos parcours individuels, nous étions aussi des lectrices et des lecteurs différents, ce qui assurait une variété d’opinions et qui, de ce fait, permettait de remettre en question nos perceptions ou nos impressions sur les bouquins à l’étude. Sur le plan plus personnel, comme je le mentionnais, le contexte du club de lecture a développé chez moi une nouvelle capacité, soit de défendre mes choix de vive voix, sans l’intermédiaire d’un blogue ou d’un travail universitaire! Je préparais quelques notes, bien sûr, mais lors des discussions, je devais tout de même arriver à les expliquer, voire à les justifier. J’ai donc vécu une expérience à laquelle je ne m’attendais pas du tout, où j’ai été confrontée à un type de critique très différente de ce à quoi j’ai affaire habituellement (dans mon cercle d’ami.e.s, par exemple) et qui a été très bénéfique d’un point de vue intellectuel. Aussi, ce fut très plaisant de pouvoir partager des avis littéraires, et non des analyses, comme je l’ai fait pendant mon bac en études littéraires et que je suis en train de faire pour ma maîtrise. J’ai beaucoup aimé pouvoir simplement discuter à savoir si j’avais aimé ou non ce livre! C’était super intéressant de partager avec d’autres personnes, et de nouvelles personnes, d’ailleurs.

Ce que vous attentiez toutes et tous : les grand.e.s gagnant.e.s de notre club!

Pour terminer notre belle année de clubistes, nous avons fait une dernière rencontre sous formule potluck. En plus d’apporter un peu de nourriture et de boisson, nous devions arriver avec le top 3 de nos romans québécois favoris, et le top 3 de nos romans français favoris. Grâce à un calcul savant mystérieux (que je ne saurais vous expliquer), nous avons le palmarès français et le palmarès québécois. Après débats et batailles de nourriture (mais nooooon), voici les gagnantes du Club de lecture 2015-2016 de l’UNEQ!

Les deux écrivaines qui participeront au Festival de Chambéry et à Bleu Met sont…
Sigolène Vinson et Dominique Scali pour, respectivement, Le caillou et À la recherche de New babylone!

En fait, ce sont Évariste (de François-Henri Désérable) et L’année la plus longue (de Daniel Grenier) qui avaient remporté le plus de votes, mais les deux écrivains n’étaient pas disponibles pour participer ni à l’un ni à l’autre des festivals.

Aussi, je dois avouer que mis à part quelques choix plus singuliers, c’est-à-dire qui se sont démarqués puisqu’ils ont été sélectionnés par une seule personne (par exemple moi, qui avait choisi comme numéro 1 Nous dînerons en français d’Alberta Smirnova!), les choix étaient somme toute assez unanimes, notamment pour La Cache de Christophe Boltanski et Niirlit de Juliana Léveillé-Trudel (qui n’ont pas obtenu assez de votes pour être les élus officiels!).

Pour terminer, je vous conseille fortement de vivre une expérience similaire. Un club de lecture peut changer votre perception de la littérature, mais aussi vous donner la chance de faire de belles connaissances! Bonus : vous lirez aussi sans doute des romans que vous n’auriez pas lus autrement. Un club de lecture, c’est donc aussi de belles découvertes littéraires. Pourquoi ne pas former votre club de lecture maison? Pas besoin d’étudier en littérature à l’université, tsé… 😉

 

Le Bruit des choses vivantes d’Élise Turcotte : voyage jusqu’au bout de l’enfance

Vous est-il déjà arrivé de buter sur un roman, de trébucher sur les syllabes, de vous cogner contre des métaphores obscures? Vous est-il déjà arrivé que le sens des phrases vous échappe comme la fumée se faufile entre vos doigts?

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Voilà comment je me suis sentie lors de la lecture du premier roman d’Élise Turcotte. Après plusieurs recueils de poésie, Élise Turcotte publie en 1991 Le Bruit des choses vivantes. C’est un roman dont la prose est plus que poétique, dont les métaphores échappent parfois au schéma actanciel, dont les personnages parlent parfois comme des poèmes de Sylvia Plath ou comme dans des films de Marguerite Duras. Pas toujours facile d’accrocher à un récit qui part dans toutes les directions en même temps…

Elle dit, comment on imite une avalanche, maman? Comment on joue à l’étoile Polaire? Je dis, on la place droit devant soi et on imagine les montages à franchir pour y arriver. Est-ce qu’on sera toujours là? Je dis, oui. Nous serons toujours là. (p. 130)

Pourtant, j’ai poursuivi ma lecture du Bruit des choses vivantes. Au cœur de phrases parfois incompréhensibles, de paragraphes insensés ou d’actions incohérentes apparaît alors une perle : une phrase criante de vérité et de simplicité, une métaphore qui me touche droit au cœur, là où ça fait du bien. Dans le baragouinage des personnages d’enfants (ils sont nombreux dans Le Bruit des choses vivantes) arrive alors une image douce, mais forte qui me fait chavirer le cœur.

C’est ce que j’ai toujours trouvé le plus difficile dans l’amour : ne pas être toute la vie de quelqu’un. (p. 14)

Maria a compté les baisers aujourd’hui : elle dit, trois mille, une pluie, une montagne de baisers. Elle a dit, je suis un peu à grand-maman, mais beaucoup à toi. (p. 54)

Les thèmes principaux du Bruit des choses vivantes sont la maternité, l’amitié, l’amour, la solitude, l’enfance. Le roman est exactement comme les histoires d’enfants : parfois incompréhensibles, parfois loufoques, les mots d’Élise Turcotte touchent soudainement la corde sensible de notre âme, nous coupe le souffle par leur justesse, leur franchise, leur simplicité.

Puis elle change de jeu, elle dit, je m’en vas faire un beau camion d’Amérique. Je ne sais pas ce que c’est. Ce n’est pas comme la marmelishe qu’elle étend sur son pain à hot dog. Ce n’est pas non plus comme quand elle dit qu’il y a beaucoup de bonbons au bord du Nil. Elle dessine un camion, je ne sais pas comment les choses arrivent, mais c’est un camion d’Amérique. (p. 54)

Je suis quelqu’un qui essuie ses mains sur son chandail l’après-midi. (p. 69)

Je ne vous cacherai pas que ma lecture du Bruit des choses vivantes a été éprouvante à certains moments, que j’ai dû me motiver pour aller jusqu’au bout des 250 pages. Mais j’en suis sortie comme on sort de l’enfance : on n’a pas tout compris et on ne se souvient pas de tout, mais on garde des images pures et vibrantes d’une enfance heureuse.

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« C’est l’histoire d’une petite fille en équilibre sur une branche, qui ne mange plus rien d’autre que des livres. »

J’ai une admiration sans bornes pour quelques auteures et je dois dire que Delphine de Vigan en fait partie. Son écriture sans flioriture coule d’elle-même et chacun de ses livres m’ont plu. Heureusement, je n’ai pas tout lu.

C’est quelque chose que j’aime bien faire quand j’aime beaucoup un auteur, me laisser des livres à lire. Je comprend que l’idée de s’enfermer un week-end avec l’oeuvre entière est fantastique, mais après on se sent vidé. Vidé parce qu’il y a un deuil à faire de ne pas pouvoir relire une oeuvre avec des yeux nouveaux. Je suis certaine que cela vous est déjà arrivé, de lire le plus doucement possible, pour en garder, pour ne pas se précipiter, tellement les mots étaient bons.

J’ai donc le plaisir de m’offrir de temps en temps un Delphine de Vigan. Cette fois-ci, j’ai lu Jours sans faim, son premier roman publié en 2001 sous le pseudonyme Lou Delvig. Dans ce premier roman, elle raconte l’histoire d’une jeune fille  de 19 ans, Laure, atteinte d’anorexie. Fanie a déjà écrit un article qui présentait des oeuvres en lien avec ce sujet, à relire.

Laure est hospitalisée pendant trois mois suite à une perte de poids de plus en plus troublante et inquiétante. Elle atteint les 36 kilos et est amenée d’urgence dans un hôpital où elle est mise sous la garde d’un médecin qui viendra lui redonner envie de retrouver la santé. C’est un tout petit roman qui se lit rapidement où on suit Laure dans les corridors de l’hôpital, confrontée à guérir et à son corps. Elle rencontre les autres patients et voit à travers leurs yeux, un peu mieux, l’importance de ne plus se faire violence. Il y a aussi le jeune médecin qui croit en elle et la comprend sans parole, en qui elle met toute sa confiance et sa vulnérabilité. Cette relation est touchante quoi que pas nécessairement celle que Laure croit réellement vivre.

Le récit met en scène l’anorexie mentale et cela est troublant de constater les tourments et la douleur qui vivent en Laure. La lourdeur qui habite son petit être est tranchante et plus que féroce. Laure accepte de se battre pour vivre et c’est ce qui met un peu de lumière dans le récit, malgré les difficultés et les épreuves que demande une situation comme cela.

Comme le dit ma collègue Fanie :
« Sans être un remède, car il n’y en a malheureusement aucun, d’entendre d’autres voix de survivance permet non seulement de se sentir moins seule, mais aussi de comprendre la maladie et ultimement, de pouvoir déposer nos propres mots sur le silence.  »

Je pense que Jours sans faim est un témoignage dur, brutal, mais puissant et incroyablement honnête envers la maladie. J’ai été touchée par la vulnérabilité de Laure comme de sa grande douleur. J’ai eu envie souvent de prendre Laure dans mes bras, doucement, et de lui dire que tout ira bien.

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Ma passion murakamienne

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J’écris aujourd’hui non pas pour vous faire une grande analyse de l’œuvre complète de l’écrivain le plus populaire du Japon, mais pour vous partager ma passion murakamienne et j’espère vous donner envie de le découvrir si ce n’est pas déjà fait.

Jamais je n’ai fait de recherches afin de trouver un auteur qui correspond aux qualités littéraires de l’auteur que je vous présente. Jamais je n’ai demandé à un libraire : je veux de la littérature japonaise comme ci comme ça, s’il vous plaît. Jamais on ne m’a présenté son œuvre. Jamais on ne m’a convaincue d’en faire la lecture. Murakami est entré dans ma vie par un heureux hasard. J’ai jeté mon regard vers la couverture d’un livre, La ballade de l’impossible, j’ai lu la quatrième de couverture et j’ai feuilleté les pages sans même les regarder. Je tenais le livre dans ma main comme un trésor. Je l’ai senti (folie à la librairie); c’était de lui que j’avais besoin, pour calmer l’orage à l’intérieur de moi, pour m’évader dans un autre monde sans grands risques, sans grands coûts de billets de train ou d’avion. Dès les premières pages, j’ai été envoûtée. J’expérimentais un nouveau rythme de lecture, lent et agréable, lent comme on ne veut pas que les pages se tournent trop vite de toute façon. Lent comme il le faut. Et étrange. Une étrangeté agréable.

Après ma lecture de La ballade de L’impossible, j’ai vécu une période pendant laquelle je ne voulais lire que du Murakami. J’ai commencé par le très marquant Kafka sur le rivage, puis Les amants du Spoutnik, Le passage de la nuit, La fin des temps… Et je fus charmée. Charmée par son style unique, que j’ai recherché livre après livre. La plume mélancolique et déroutante de l’auteur m’avait hypnotisée.

Certains thèmes de son univers m’ont marquée à un tel point que j’y pense régulièrement dans ma vie quotidienne :

La solitude

Les personnages des romans de Murakami sont des êtres solitaires, en quête d’identité. Bien qu’ils vivent des relations, ils sont fondamentalement très seuls. Ils ont peu d’amis ou pas de parents, leurs relations « amoureuses » sont souvent dépourvues de romantisme.12592634_1571317576513366_85781095219169762_n Certains peuvent marcher seuls sur une distance impressionnante et passer la plupart de leur temps à réfléchir, à lire dans une bibliothèque ou dans un café.

Les chats

Les chats sont les animaux de choix de l’auteur. Ils apparaissent fréquemment dans les histoires de l’écrivain. Et on ne s’étonne pas trop lorsqu’ils parlent. 12495153_1571317256513398_4989799437470123157_n

Ce n’est pas pour me vanter, mais moi non plus je ne sais pas écrire, dit le chat en léchant plusieurs fois les coussinets de sa patte droite. Pourtant, je ne suis pas spécialement idiot et cela ne m’a jamais gêné.

C’est normal dans le monde des chats, dit Nakata. Mais chez les humains, quand on ne sait pas écrire, on est un idiot. Et quand on ne sait pas lire, on est un idiot. C’est ainsi.

Kafka sur le rivage

La course à pied

En plus d’être un écrivain, Murakami est un marathonien.

Un été où plus rien ne me motivait, j’ai lu son récit (essai, mémoire ou journal) Autoportrait de l’auteur en coureur de fond. Je peux dire que c’est grâce aux mots de l’auteur que j’ai réussi à puiser la force d’enfiler mes chaussures de courses, 5 jours par semaine, le temps d’un été, et de traverser des moments difficiles.

Lorsque je suis injustement critiqué (du moins, de mon point de vue) ou lorsque quelqu’un dont j’étais sûr qu’il me comprenait ne le fait pas, je vais courir un peu plus longtemps qu’à l’ordinaire. En courant plus longtemps, c’est comme si je pouvais épuiser physiquement cette part de mécontentement.

En ce qui me concerne, la plupart des techniques dont je me sers comme romancier proviennent de ce que j’ai appris en courant chaque matin.

Les références littéraires et musicales

Les romans du Japonais fusent de références culturelles, non pas nipponnes, mais américaines et européennes. C’est entre autres grâce à ma lecture d’un roman de Murakami que j’ai découvert Fitzgerald, Gatsby le magnifique étant le livre favori d’un des personnages. En plus de la littérature, la musique, surtout le jazz et la musique classique, occupe une grande place dans ses romans. Dans Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, l’auteur avoue posséder une impressionnante collection de plus de 40 000 disques.

La nourriture

Murakami décrit tout. Chaque banal petit geste du quotidien nous est présenté avec précision. Nous assistons à chaque détail de la préparation d’un repas ou à la dégustation lente d’une bière froide qui s’apparente au rituel, à un acte presque mystique. 12495134_1571316949846762_6654664473149073470_n

Cela peut vous paraitre étrange (pas autant qu’un roman de Murakami, j’en conviens), mais je ne mange plus de concombre. Non, JE DÉGUSTE chaque morceau comme si chaque bouchée était la plus fraîche et la plus délicieuse que je n’ai jamais goûtée. #effetmurakami

Le rêve, les mondes parallèles

12931274_1571316726513451_7412268975789923553_nLe rêve est un thème récurrent. On peut rencontrer un personnage prisonnier d’un profond sommeil qui s’éternise ou bien un autre qui n’arrive tout simplement plus à dormir. Le rêve prend beaucoup de place et il devient difficile de décerner la réalité de l’imaginaire. Une perte de conscience peut mener à entrer dans un monde parallèle, onirique. On retrouve d’ailleurs plusieurs réflexions sur les états de conscience.

Les bibliothèques

12670340_1571317126513411_737960934497566468_nLa lecture est une activité commune aux personnages de l’univers de Haruki Murakami. Ils passent des heures dans les bibliothèques. Dans La fin des temps, le personnage, devenu prisonnier d’une ville onirique, lit des rêves dans des crânes de licornes, à la bibliothèque. Dans Kafka sur le rivage, la bibliothèque est l’endroit où se situe la clé de tous les mystères. Dans la dernière nouvelle illustrée parue en librairie, L’étrange bibliothèque, la bibliothèque est une deuxième maison, un refuge, aussi étrange soit-il.

Murakami sait créer des atmosphères magiques où le quotidien côtoie des pluies de poissons et un ciel contenant deux lunes. Sur moi, il crée un effet apaisant, reposant, déstressant.

Un grand merci à la talentueuse Louba pour les illustrations.

On lance notre campagne de sociofinacement !

C’est avec beaucoup de bonheur qu’on vous présente notre campagne de sociofinancement. Notre objectif est d’atteindre 10 000$ avant le 20 mai prochain.

Allez découvrir nos contreparties et procurez-vous les premiers coffrets (mensuel et féminisme) + la magnifique tasse et le sac illustrés par Yelle Illustrations. Pour plus d’informations, consultez notre campagne ou écrivez-nous!

Pour découvrir la campagne, cliquez ICI. 

Harry Potter et le féminisme

Je suis sans contestation une grande fan d’Harry Potter. Je les ai relus (vraiment) plus que nécessaire au fil des années et les connais presque par cœur. Récemment, à la recherche de nouvelles pages à me mettre sous la dent, je me suis mise à dévorer les études critiques qui ont été faites sur Harry Potter, faisant de la populaire saga un objet d’analyse littéraire s’ouvrant sur d’autres domaines. Résultat? Harry Potter, la série jeunesse mondialement connue, se retrouve au cœur d’une réflexion complexe qui dépasse l’œuvre en tant que telle. On assiste donc, en quelque sorte, à une ouverture des appareils critiques à des objets « populaires » et nous savons, en tant que littéraires, comment c’est un débat qui a encore lieu dans les milieux universitaires.

Il m’a été permis de voir avec grande surprise qu’un très grand nombre de lectures d’Harry Potter ont été produites. Après les analyses littéraires formelles ou les réflexions sur l’imaginaire, le champ d’études s’ouvre à d’autres disciplines : on retrouve des lectures sociales et politiques (Pierre Bruno), des lectures psychologiques et psychanalytiques (Benoit Virole, Éric Auriacombe), des lectures historiques, religieuses, scientifiques (Roger Hieghfield) et féministes, pour ne nommer que celles-ci. C’est sur cette dernière approche que je vais me concentrer aujourd’hui, à partir de l’article « Mise en perspective », publié dans l’ouvrage Harry Potter, ange ou démon? publié aux Presses universitaires de France en 2007 (1). Afin de bien exprimer l’idée qui est défendue, je me baserai sur les propos des deux auteurs afin de rendre compte du débat qui a lieu quant à Harry Potter et au féminisme.

La saga Harry Potter suscite à la fois les louanges, les débats et les critiques de la part de tous. L’intérêt de se pencher sur la question du féminisme dans l’œuvre provient justement de la prise de conscience qu’il s’agit d’une question non tranchée, provoquant des prises de position opposées de la part des critiques. En effet, Pierre Bruno et Isabelle Smadja, dans l’article « Mise en perspective », proposent chacun une interprétation critique différente de la série, et celles-ci s’opposent totalement. En plus de faire dialoguer les contraires, ce débat nous oblige à nous questionner. Comment une œuvre peut-elle à la fois faire naître des interprétations si différentes?

Pour Pierre Bruno, les Harry Potter sont sexistes, racistes et élitistes, en plus d’être issus d’un phénomène de marketing très bien ordonné. Pour Isabelle Smadja, au contraire, les romans ne sont ni racistes, ni sexistes, mais invitent à l’émancipation féminine et à la réflexion. Qui a raison et qui a tort? Personnellement, je dirais les deux, mais pour des raisons différentes, puisque l’article nous emmène au cœur des justifications critiques de chaque point de vue et les deux perspectives, en mon sens, peuvent se valoir. Afin d’expliciter ces deux positions, je ferai un tour d’horizon des principaux enjeux qui font d’Harry Potter à la fois un livre sexiste et un livre appelant à l’émancipation féminine.

Selon Pierre Bruno, la saga Harry Potter est irrémédiablement sexiste. Pourquoi? Parce qu’elle véhicule des représentations sexuées traditionnelles et hiérarchisées des « genres ». Non seulement les hommes dominent (et quantitativement), mais les femmes sont moins nombreuses, moins importantes et moins valorisées. Isabelle Smadja, quant à elle, remet en question cette « valorisation » du personnage féminin, car pour elle, il est indiscutable qu’Hermione est un personnage important qui a un rôle déterminant dans l’histoire, et cela dès le premier tome. Hermione détient plus que souvent la connaissance (c’est elle qui découvre qui est Nicolas Flamel, qui connaît les sortilèges, entre autres) en plus qu’elle est le seul personnage qui œuvre, en marge de l’intrigue, pour une prise de conscience collective et sociale pour la libération des elfes de maisons. Elle est une des seules qui a une totale autonomie de pensée, en plus de faire part d’altruisme, de lucidité et de détermination.

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Source : geekgirlpenpals.com

Pierre Bruno critique le fait que les hommes sauvent souvent les femmes de nombreuses situations, celles-ci ne semblant pas être capables de leur faire face. Un exemple de cela est le moment où Harry et Ron sauvent Hermione du troll dans les toilettes, dans le premier tome, alors que celle-ci est incapable de se défendre et de faire le moindre geste. Isabelle Smadja, pour sa part, ajoute que dans de nombreuses autres situations, Hermione fait preuve d’un immense courage au détriment de ses deux compagnons. C’est elle qui pétrifie Neville, qui incite à aller chercher la pierre, dans le troisième tome c’est elle qui sauve Sirius en manipulant le retourner de temps. Ce ne sont là que quelques exemples.

Pour Pierre Bruno, le sexisme se produit dans des registres plus discrets, par exemple dans les réseaux de sociabilité. Selon lui, les hommes intègrent les femmes, et les filles n’ont pas d’existence sociale propre sans eux, n’existant que par leur intégration, semblable à la reconnaissance par le mariage. Au contraire, Isabelle Smadja affirme que les relations que les filles entretiennent avec leur avenir, le mariage ou la maternité sont libérées des entraves traditionnelles. Elles n’ont plus le seul souci de se marier, mais deviennent capables d’une pluralité de fonction, comme le sont les personnages complexes d’Hermione, de Ginny, de Luna, de McGonagall, de Tonks. À l’opposé, elle montre à quel point le personnage de Ron est obnubilé, dans le sixième tome, par son aventure amoureuse et qu’il devient, à ce moment-là, investi de nombreux stéréotypes féminins.

Source: people-play.skyrock.com

Source : people-play.skyrock.com

On peut voir déjà que le point de vue de deux auteurs n’est pas du tout le même quant à la question du sexisme et du féminisme. Pour Isabelle Smadja, certaines de ces différences seraient dues principalement à une question de méthode. Par exemple, les erreurs d’interprétation pouvant laisser entendre à du sexisme dans l’œuvre ne seraient dues qu’à la méthode choisie pour l’analyser. Ce n’est donc pas, selon elle, parce que certains passages des romans livrent une vision péjorative de la féminité que l’auteure est nécessairement sexiste. Et elle explique pourquoi.

Isabelle Smadja dénonce chez certains critiques la confusion qui est faite entre la parole des personnages et le point de vue de l’auteure. Par exemple, certains passages des romans montrent une vision des filles qui gloussent, murmurent entre elles ou se mettent à hurler de rire à l’arrivée des garçons. Ces passages sont irrésolument sexistes si on s’arrête là. Mais en lisant mieux, on s’aperçoit que ce n’est pas la vision que l’auteure a des filles qui est celle-là, mais la vision que les garçons de quatorze ans ont eux-mêmes des filles, alors qu’ils sont à la recherche d’une partenaire pour aller au bal. Cette recherche est, dans le livre, caricaturée à l’extrême et met en évidence le manque d’objectivité de Harry et Ron, excédés par leurs échecs amoureux. Ce passage peut alors être analysé comme la vision de l’auteure face à deux adolescents qui regardent les filles en ayant eux-mêmes des préjugés.

Selon Isabelle Smadja, on pourrait critiquer l’auteure d’avoir mis des propos sexistes dans la bouche de ses personnages sans avoir pris des précautions, mais en même temps, ces remarques ne sont visiblement pas empreintes de vérité absolue, le chapitre entier présentant Harry et Ron de façon ridicule face aux filles. Leurs préjugés se heurtent d’ailleurs plusieurs fois aux remarques des filles qui les éconduisent, comme Hermione, Fleur, Lavande, Cho et Ginny. Selon Isabelle Smadja, plusieurs erreurs d’interprétation seraient donc de cette façon dues à une erreur de méthode, celle de confondre l’opinion de l’auteure avec celle des personnages.

Ce débat amène entre les deux auteurs l’évocation de questions intéressantes, dont celle des modèles préalables et des fondations scientifiques aux interprétations d’un texte, et donc la différence entre leurs propos viendrait de leur différent « background ». Si Pierre Bruno, par son approche structurale, analyse les relations entre les personnages masculins et féminins par rapport à des positions dominants/dominés, Isabelle Smadja s’attarde plutôt à la définition des identités et à la manière dont les personnages véhiculent des visions modernisées et détachées des modèles sexistes. Il s’agit en fait d’étudier une scène de deux façons. Et finalement, si Harry Potter reproduit certaines inégalités sans les justifier, c’est, selon Isabelle Smadja, parce que l’auteure fait évoluer ses personnages dans un monde magique calqué sur notre monde réel, et que les injustices n’en sont pas absentes, malheureusement.

Le sexisme et le féminisme provoquent des discussions complexes autour des œuvres. Mais quand même, la lecture de l’article « Mise en perspective » m’a permis de me situer, justement, en perspective face à ces questions. Je n’ai ici que résumé les grandes lignes d’un débat plus large que je vous invite à aller lire dans l’ouvrage Harry Potter, ange ou démon?, et souhaite surtout avoir souligné l’intérêt d’analyser les sagas populaires de la littérature dite « jeunesse » armées d’un appareillage critique.

Et vous, qu’en pensez-vous? Harry Potter est-il sexiste ou féministe?

 (1) Source de l’ouvrage critique :

Smadja, Isabelle et Pierre Bruno (dir), Harry Potter, ange ou démon?, Paris, Presses universitaires de France, 2007.

Geneviève Desrosiers – Nombreux seront nos ennemis –

Geneviève Desrosiers n’aura publié qu’un seul recueil et ce, à titre posthume. L’auteure montréalaise de 26 ans, décédée tragiquement, il y a 20 ans, tombant d’une fenêtre lors d’une fête donnée par un ami, aura su laisser sa marque par ses multiples œuvres et ses écrits. Artiste visuelle et jeune auteure, Geneviève Desrosiers était de ceux promus à un brillant avenir artistique.

Quelques mois après son décès, c’est par hasard qu’un éditeur tombe sur un poème de Geneviève Desrosiers dans la revue Arcade, le seul texte qu’elle aura publié de son vivant. Apprenant la mort récente de la poète, et avec la permission de la famille, l’éditeur déterrera bon nombre de joyaux poétiques pour les compiler dans un recueil unique : « Nombreux seront nos ennemis ». Chaque fois, la réimpression du recueil rappelle la pertinence d’une telle auteure dans notre univers littéraire.

Le petit livre est divisé en deux parties, la première comprend des dizaines de poèmes et d’écrits terminés, des mots choisis avec soin, un ton révélateur de la personnalité frondeuse de la jeune auteure. La deuxième partie regroupe des fragments, des morceaux de textes inachevés, des traces d’un travail en constante évolution, et des réflexions d’une maturité et d’une simplicité déconcertantes, une courte bribe : «J’aimerais me surprendre à ne plus jamais utiliser le verbe je».

Il y a quelque chose de fascinant à lire ces textes et fragments d’une auteure partie trop tôt. Être témoin des balbutiements de son œuvre tout en constatant qu’il s’agit pourtant là d’une tâche aboutie qui ne sera jamais retravaillée.

Parmi ses ouvrages, la première partie du recueil se termine avec ce poème, comme prédicateur d’une fin tragique, extrait :

Bienvenue 2

Bienvenue

je suis morte

Bienvenue

je n’ai plus de servitude

Bienvenue

je suis absente

une rangée de ma brique a pris la place de mon corps

[…]

Bienvenue

Au revoir

Bienvenue

Photo: Marjorie Belisle

Photo: Marjorie Belisle

Nombreux seront nos ennemis, Geneviève Desrosiers, Éditions L’Oie de Cravan

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Le cœur d’une autre

Ce livre me fut donné par une bonne amie. Malgré mon bonheur de recevoir un roman de Tatiana de Rosnay (auteure dont j’avais entendu beaucoup de bien), j’étais un peu sur mes gardes. En fait, malgré que j’aie plusieurs points communs dans mes goûts littéraires avec mon amie, je la connais comme une grande romantique (chose que je ne suis pas). J’avais donc peur de me retrouver dans une histoire à l’eau de rose. Ce ne fut pas le cas. Évidemment, nous retrouvons une histoire d’amour dans le roman, mais c’est en fait beaucoup plus que ça.

Bruce est un homme misogyne, grognon, simpliste, détestable. C’est un homme solitaire qui s’habille avec aucun style, il semble incapable d’aimer ou de prendre du temps pour son fils. Il est imbu de lui-même, «me, myself, and I».

Il apprend que son cœur est malade, qu’il doit recevoir un nouveau cœur, sinon il va mourir. Lors de cette étape de sa vie, Bruce change certains de ses comportements. Dans l’attente de ce nouveau cœur il arrête de fumer, de boire, il tente de mieux manger, de voir son fils qui se fait de plus en plus présent dans sa vie.

Bruce reçoit un nouveau cœur. Cet événement le changera complètement. Il vivra même de drôles de changements en lui. De nouveaux comportements, de nouvelles envies feront leurs apparitions. Son fils, pour l’aider dans sa guérison, l’emmène en Italie, où étrangement le cœur de Bruce s’emballe de joie. Bruce se rend bien compte que tous les changements qu’il vit ne viennent pas seulement du fait de l’étape qu’il vient de vivre, mais d’autres choses, de quelque chose de bien plus grand.

Bruce est amoureux. Bruce est amoureux de la secrétaire de son médecin. Il la respecte, chose qu’il ne faisait pas avant avec les femmes, il est également attentionné à ses besoins, il n’est plus l’homme égoïste qu’il était. Bruce est très curieux de savoir pourquoi il a maintenant envie de s’habiller en rouge, d’où vient cet amour pour la peinture alors qu’il a toujours détesté l’art et surtout pourquoi le tableau de ce peintre, Paolo Uccello, le perturbe autant. Ce qui l’emmène à la recherche du propriétaire de son nouveau cœur.

Je me suis laissée emporter par l’histoire de Tatiana de Rosnay et même une fois le roman terminé, j’avais encore ses mots dans la tête. Il est intriguant de découvrir a qui appartenait le nouveau cœur de Bruce, parce qu’il a apporté de réels changements chez Bruce. Car je m’étais attachée à ce personnage. Il m’a permis de garder espoir au changement, de croire encore une fois aux êtres humains et à la bonté.

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