Je suis sans contestation une grande fan d’Harry Potter. Je les ai relus (vraiment) plus que nécessaire au fil des années et les connais presque par cœur. Récemment, à la recherche de nouvelles pages à me mettre sous la dent, je me suis mise à dévorer les études critiques qui ont été faites sur Harry Potter, faisant de la populaire saga un objet d’analyse littéraire s’ouvrant sur d’autres domaines. Résultat? Harry Potter, la série jeunesse mondialement connue, se retrouve au cœur d’une réflexion complexe qui dépasse l’œuvre en tant que telle. On assiste donc, en quelque sorte, à une ouverture des appareils critiques à des objets « populaires » et nous savons, en tant que littéraires, comment c’est un débat qui a encore lieu dans les milieux universitaires.
Il m’a été permis de voir avec grande surprise qu’un très grand nombre de lectures d’Harry Potter ont été produites. Après les analyses littéraires formelles ou les réflexions sur l’imaginaire, le champ d’études s’ouvre à d’autres disciplines : on retrouve des lectures sociales et politiques (Pierre Bruno), des lectures psychologiques et psychanalytiques (Benoit Virole, Éric Auriacombe), des lectures historiques, religieuses, scientifiques (Roger Hieghfield) et féministes, pour ne nommer que celles-ci. C’est sur cette dernière approche que je vais me concentrer aujourd’hui, à partir de l’article « Mise en perspective », publié dans l’ouvrage Harry Potter, ange ou démon? publié aux Presses universitaires de France en 2007 (1). Afin de bien exprimer l’idée qui est défendue, je me baserai sur les propos des deux auteurs afin de rendre compte du débat qui a lieu quant à Harry Potter et au féminisme.
La saga Harry Potter suscite à la fois les louanges, les débats et les critiques de la part de tous. L’intérêt de se pencher sur la question du féminisme dans l’œuvre provient justement de la prise de conscience qu’il s’agit d’une question non tranchée, provoquant des prises de position opposées de la part des critiques. En effet, Pierre Bruno et Isabelle Smadja, dans l’article « Mise en perspective », proposent chacun une interprétation critique différente de la série, et celles-ci s’opposent totalement. En plus de faire dialoguer les contraires, ce débat nous oblige à nous questionner. Comment une œuvre peut-elle à la fois faire naître des interprétations si différentes?
Pour Pierre Bruno, les Harry Potter sont sexistes, racistes et élitistes, en plus d’être issus d’un phénomène de marketing très bien ordonné. Pour Isabelle Smadja, au contraire, les romans ne sont ni racistes, ni sexistes, mais invitent à l’émancipation féminine et à la réflexion. Qui a raison et qui a tort? Personnellement, je dirais les deux, mais pour des raisons différentes, puisque l’article nous emmène au cœur des justifications critiques de chaque point de vue et les deux perspectives, en mon sens, peuvent se valoir. Afin d’expliciter ces deux positions, je ferai un tour d’horizon des principaux enjeux qui font d’Harry Potter à la fois un livre sexiste et un livre appelant à l’émancipation féminine.
Selon Pierre Bruno, la saga Harry Potter est irrémédiablement sexiste. Pourquoi? Parce qu’elle véhicule des représentations sexuées traditionnelles et hiérarchisées des « genres ». Non seulement les hommes dominent (et quantitativement), mais les femmes sont moins nombreuses, moins importantes et moins valorisées. Isabelle Smadja, quant à elle, remet en question cette « valorisation » du personnage féminin, car pour elle, il est indiscutable qu’Hermione est un personnage important qui a un rôle déterminant dans l’histoire, et cela dès le premier tome. Hermione détient plus que souvent la connaissance (c’est elle qui découvre qui est Nicolas Flamel, qui connaît les sortilèges, entre autres) en plus qu’elle est le seul personnage qui œuvre, en marge de l’intrigue, pour une prise de conscience collective et sociale pour la libération des elfes de maisons. Elle est une des seules qui a une totale autonomie de pensée, en plus de faire part d’altruisme, de lucidité et de détermination.

Source : geekgirlpenpals.com
Pierre Bruno critique le fait que les hommes sauvent souvent les femmes de nombreuses situations, celles-ci ne semblant pas être capables de leur faire face. Un exemple de cela est le moment où Harry et Ron sauvent Hermione du troll dans les toilettes, dans le premier tome, alors que celle-ci est incapable de se défendre et de faire le moindre geste. Isabelle Smadja, pour sa part, ajoute que dans de nombreuses autres situations, Hermione fait preuve d’un immense courage au détriment de ses deux compagnons. C’est elle qui pétrifie Neville, qui incite à aller chercher la pierre, dans le troisième tome c’est elle qui sauve Sirius en manipulant le retourner de temps. Ce ne sont là que quelques exemples.
Pour Pierre Bruno, le sexisme se produit dans des registres plus discrets, par exemple dans les réseaux de sociabilité. Selon lui, les hommes intègrent les femmes, et les filles n’ont pas d’existence sociale propre sans eux, n’existant que par leur intégration, semblable à la reconnaissance par le mariage. Au contraire, Isabelle Smadja affirme que les relations que les filles entretiennent avec leur avenir, le mariage ou la maternité sont libérées des entraves traditionnelles. Elles n’ont plus le seul souci de se marier, mais deviennent capables d’une pluralité de fonction, comme le sont les personnages complexes d’Hermione, de Ginny, de Luna, de McGonagall, de Tonks. À l’opposé, elle montre à quel point le personnage de Ron est obnubilé, dans le sixième tome, par son aventure amoureuse et qu’il devient, à ce moment-là, investi de nombreux stéréotypes féminins.

Source : people-play.skyrock.com
On peut voir déjà que le point de vue de deux auteurs n’est pas du tout le même quant à la question du sexisme et du féminisme. Pour Isabelle Smadja, certaines de ces différences seraient dues principalement à une question de méthode. Par exemple, les erreurs d’interprétation pouvant laisser entendre à du sexisme dans l’œuvre ne seraient dues qu’à la méthode choisie pour l’analyser. Ce n’est donc pas, selon elle, parce que certains passages des romans livrent une vision péjorative de la féminité que l’auteure est nécessairement sexiste. Et elle explique pourquoi.
Isabelle Smadja dénonce chez certains critiques la confusion qui est faite entre la parole des personnages et le point de vue de l’auteure. Par exemple, certains passages des romans montrent une vision des filles qui gloussent, murmurent entre elles ou se mettent à hurler de rire à l’arrivée des garçons. Ces passages sont irrésolument sexistes si on s’arrête là. Mais en lisant mieux, on s’aperçoit que ce n’est pas la vision que l’auteure a des filles qui est celle-là, mais la vision que les garçons de quatorze ans ont eux-mêmes des filles, alors qu’ils sont à la recherche d’une partenaire pour aller au bal. Cette recherche est, dans le livre, caricaturée à l’extrême et met en évidence le manque d’objectivité de Harry et Ron, excédés par leurs échecs amoureux. Ce passage peut alors être analysé comme la vision de l’auteure face à deux adolescents qui regardent les filles en ayant eux-mêmes des préjugés.
Selon Isabelle Smadja, on pourrait critiquer l’auteure d’avoir mis des propos sexistes dans la bouche de ses personnages sans avoir pris des précautions, mais en même temps, ces remarques ne sont visiblement pas empreintes de vérité absolue, le chapitre entier présentant Harry et Ron de façon ridicule face aux filles. Leurs préjugés se heurtent d’ailleurs plusieurs fois aux remarques des filles qui les éconduisent, comme Hermione, Fleur, Lavande, Cho et Ginny. Selon Isabelle Smadja, plusieurs erreurs d’interprétation seraient donc de cette façon dues à une erreur de méthode, celle de confondre l’opinion de l’auteure avec celle des personnages.
Ce débat amène entre les deux auteurs l’évocation de questions intéressantes, dont celle des modèles préalables et des fondations scientifiques aux interprétations d’un texte, et donc la différence entre leurs propos viendrait de leur différent « background ». Si Pierre Bruno, par son approche structurale, analyse les relations entre les personnages masculins et féminins par rapport à des positions dominants/dominés, Isabelle Smadja s’attarde plutôt à la définition des identités et à la manière dont les personnages véhiculent des visions modernisées et détachées des modèles sexistes. Il s’agit en fait d’étudier une scène de deux façons. Et finalement, si Harry Potter reproduit certaines inégalités sans les justifier, c’est, selon Isabelle Smadja, parce que l’auteure fait évoluer ses personnages dans un monde magique calqué sur notre monde réel, et que les injustices n’en sont pas absentes, malheureusement.
Le sexisme et le féminisme provoquent des discussions complexes autour des œuvres. Mais quand même, la lecture de l’article « Mise en perspective » m’a permis de me situer, justement, en perspective face à ces questions. Je n’ai ici que résumé les grandes lignes d’un débat plus large que je vous invite à aller lire dans l’ouvrage Harry Potter, ange ou démon?, et souhaite surtout avoir souligné l’intérêt d’analyser les sagas populaires de la littérature dite « jeunesse » armées d’un appareillage critique.
Et vous, qu’en pensez-vous? Harry Potter est-il sexiste ou féministe?
(1) Source de l’ouvrage critique :
Smadja, Isabelle et Pierre Bruno (dir), Harry Potter, ange ou démon?, Paris, Presses universitaires de France, 2007.