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In between de Marie Demers: dans l’entre-deux et le deuil

Je l’avoue, depuis que Marie Demers est venue dans mon séminaire de maîtrise pour nous parler des romans « jeunes-adultes », j’avais très hâte de lire son roman, un projet, nous a-t-elle dit, issu de son mémoire-création tout juste terminé. Quelques mois plus tard, j’ai In between entre les mains et je n’ai pas tardé à le dévorer.

Au début de In betweenAriane, la narratrice, est en voyage en Asie et c’est là qu’elle apprend la mort de son père. De retour au Québec le temps des funérailles, elle repart aussitôt, dans un désir de s’éloigner, de reprendre son souffle, de prendre un « break » et de se retrouver. Elle se retrouve tour à tour en Argentine, en Irlande, en Belgique, en France, au Cap-Vert, en Inde, elle parcourt le monde dans une sorte d’éternelle fuite, mais surtout à la recherche d’elle-même. On la suit à travers ses histoires d’amours éphémères, Alfredo, Daniel, ses amitiés, Teresa, Maïté, ses questionnements, ses moments de désillusion, parfois de bonheur, sa recherche d’expériences fortes et d’une sorte de démesure, entre autres à travers l’alcool, les rencontres, le mouvement, l’étourdissement.

« Lost in translation. On aime juste pour être aimé en retour. Puis, si on a la chance infinie d’aimer et d’être aimé en retour, on sabote tout. On se déplace de ville en ville. On rencontre du monde. Plein de monde. On accumule des expériences de vie qui finiront par se fondre dans le tas, par ne plus rien valoir, par ne plus avoir de sens. Je suis tellement vide que le vide pèse. » 

In between, c’est un roman fragmenté: on saute d’un moment à l’autre sans continuité linéaire, d’un pays à l’autre, on revient dans le passé de la narratrice au moment de la séparation de ses parents, de la relation conflictuelle avec sa mère ou de sa première relation sexuelle. Et à travers des lettres à ses parents, à des listes de souvenirs, c’est l’amour pour son père et le manque ressenti depuis sa mort qui transcende le récit. On passe aussi parfois d’une narration à la première personne à celle de la troisième, comme un désir de recul sur elle-même ou l’impossibilité de se saisir, de s’attraper. Quant à l’écriture, qui mêle le français, l’anglais et l’espagnol, des expressions familières et un langage contemporain, elle est à la fois forte, rude et poétique, parfois crue, mais toujours juste dans les sentiments évoqués. Cette écriture brute nous happe et nous fait entrer dans le récit de la narratrice pour laquelle nous développons un grand attachement.

In between, c’est l’entre-deux, cette période où on est un adulte, mais où on ne se sent pas comme tel, période d’inconfort et de questionnements où on se demande qui on est et où on va. Dans le roman, cet entre-deux, c’est aussi le voyage, le mouvement d’un endroit à un autre, l’impossibilité de se poser et de rester.

À la fin du roman, alors qu’elle est encore en voyage, un évènement confronte la narratrice à elle-même. C’est une catastrophe, mais surtout, une prise de conscience pour Ariane qui décide de revenir à la maison dans une nécessité de retrouver ceux qu’elle aime, d’affronter ses sentiments et sa peine.

« Papa, je crois que mon voyage tire à sa fin. […] Je croyais continuer longtemps comme ça. Même que je pensais me trouver des nids temporaires jusqu’à l’infini. Mais après ça, je ne peux plus. C’est pas parce qu’on se sauve qu’on devient invincible, hein? Pas parce qu’on fuit qu’on est à l’abri. »

Ce roman est parfait dans son imperfection, dans ses mots qui cognent et qui secouent, et qui nous rentrent dedans par leur justesse et leur recherche de vérité. In between, c’est la rencontre avec une nouvelle plume prometteuse qui sait trouver les mots, qui dit les choses comme elles sont. Marie Demers, lors d’une entrevue, disait écrire présentement son deuxième roman, qui traiterait celui-ci de deuils amoureux. Sérieusement, j’ai déjà hâte.

Le fil rouge tient à remercier les Éditions Hurtubise pour le service de presse.

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Une petite parcelle de Salinger

Il y a quelque temps, j’écrivais un article sur Holden Caulfield, le personnage éngimatique de J.D Salinger, dans lequel je disais que ce personnage représente tellement pour moi et j’ai reçu un agréable message. On me proposait de lire la dernière parution de Pocket, Mon année Salinger de Joanna Smith Rakoff. C’est avec plaisir que je me suis laissée plonger dans ce roman basé sur une expérience réelle de l’auteure.

Joanna a travaillé pendant une année dans le début des années ’90 à l’Agence qui représente plusieurs auteurs américains, dont le célèbre Salinger. L’agence pour laquelle est engagée Joanna est menée par une directrice froide, quoi que finalement passionnée et sensible. Sur le quatrième de couverture, Fréderic Beigbeder dit que le roman lui faisait penser à Le diable s’habille en Prada et je dois avouer qu’à un certain niveau on se retrouve dans l’ambiance de bureau froid et cela m’a bien plu.

L’agence est ancrée dans des rituels classiques et immuables : Joanna se doit d’utiliser une vieille machine à écrire. Bien qu’engagée comme assistante de la directrice, elle est surtout une secrétaire, mais pas n’importe laquelle. Elle doit répondre aux milliers de courriels reçus par Salinger. Elle sera tentée à plusieurs reprises de répondre aux admirateurs de Holden Caulfied, le personnage mythique qui a su toucher des générations entières (je plaide coupable!). C’était fascinant de voir l’effet que cet auteur a eu sur les lecteurs et cela m’a aussi fait sentir bien ordinaire avec mon amour pour Holden, mais cela n’a pas vraiment d’importance au fond! Elle aura aussi la chance d’évoluer et de lire des manuscrits de jeunes auteurs. J’ai aimé la façon dont on rendait hommage au travail des éditeurs (ou agents littéraires) qui doivent trouver une voix qui viendra toucher des lecteurs.

Je dois avouer ne pas tellement avoir aimé les parties du roman qui traitaient de la vie amoureuse de Joanna. Elle vit une relation complètement sans charme et froide avec son petit ami, un genre de poète maudit moderne, et est encore amoureuse de son amour de jeunesse. Néanmoins, on n’arrive pas à vivre de la sympathie à ce niveau pour Joanna, elle semble trop concentrée dans son boulot pour même réaliser la pauvreté de sa relation. On a envie parfois de lui dire de le quitter cet homme égoïste et complètement centré sur lui-même. Mais comme le récit se déroule surtout dans les bureaux sombres et austères de l’agence, ce n’est pas très grave.

Bien heureusement, le côté lié au monde de l’édition est passionnant. D’autant plus que cela est basé sur des faits réels, Joanna ayant réellement travaillé pour l’Agence qui représente Salinger. J’ai aimé avoir accès à des éléments plus exclusifs de son caractère et de son rapport aux livres. Ce petit roman nous permet de vraiment mieux comprendre le monde de l’édition et surtout de comprendre toute l’importance qu’ont tous les niveaux du milieu ; écrivains, auteurs, éditeurs et lecteurs.

Bref, c’est un roman des plus légers qui met en scène une autre époque du monde de l’édition et surtout qui permet de voir une parcelle un peu plus grande de la vie et de l’attitude de Salinger, cet être si discret et mystérieux. J’avoue toutefois que si Salinger n’était pas nommé d’emblée dans le titre, ce roman ne m’aurait pas autant touchée ni plu, voire je ne l’aurais jamais lu. Il est vendeur de mettre en scène cet auteur et c’est ce qui explique probablement le grand succès de ce roman, parce qu’il n’est pas en soi exceptionnel… sauf pour Salinger, bien sûr!


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Le fil rouge tient à remercier Interforum Canada pour le service de presse. 

Petites histoires à emporter partout, partout

Je suis tombée par hasard sur le bouquin Histoires à emporter de l’illustrateur belge José Parrondo à la bibliothèque de mon école. Je l’ai pris sans trop savoir à quoi m’attendre et j’ai tout à fait été charmée.

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De très courtes histoires nous sont racontées et imagées. En fait, elles sont plus que racontées, les histoires sont les personnages principaux. Le ton ludique, presque enfantin, utilisé rend ces personnifications attachantes en si peu de mots.

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Histoires à emporter est un roman graphique qui fait du bien, qui rend le cœur plus léger et la tête plus joyeuse. Il s’agit d’un livre qui se lit très vite, mais qu’il faut absolument prendre le temps de savourer. Parfait pour les dimanches matin sous la couette ou pour les mardis soir, un thé à la main.

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Les illustrations sont comiques, rafraichissantes. Une petite merveille à partager avec les tout-petits ou avec les trop-grands qui ont tendance à oublier de profiter du simple et du beau. J’aurais envie de vous partager toutes les histoires, je n’arrive pas à choisir ma préférée!

En un seul paragraphe, l’auteur nous ouvre une porte vers un petit univers caché, parfois absurde, parfois nostalgique, puis la porte se referme aussitôt. Quelques phrases à peine pour nous présenter une histoire qui ne commence, ni ne finit. Une histoire qui passe, tout simplement. Et elles sont belles à regarder passer.

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Des artisans du papier montréalais à découvrir

Je pense que ce serait un euphémisme  de dire que j’aime les cahiers, la papeterie, le papier. En fait, c’est plus profond, c’est la promesse des pages blanches à remplir, c’est l’effort de trouver le bon cahier pour les bons mots, c’est la beauté qui entoure l’objet et la collection de celui-ci. Bref, j’aime VRAIMENT ça.

Puisque je sais que je ne suis pas la seule, je me suis dit que j’allais m’éloigner un peu des pages déjà pleines des livres pour parler un peu de quelques compagnies qui rendent heureux tous ceux qui veulent faire changement de leur Moleskine noir – quoi que je suis bien fidèle au mien.

Je suis donc allée espionner l’Instagram de Boucle et Papier, la plus belle papeterie de Montréal, et j’ai fait mes recherches Etsy pour trouver quelques compagnies de chez nous qui font du beau pour y écrire votre prochain roman/poésie duquel on parlera peut-être sur le blogue un jour.

Baltic club

Baltic club prend de plus en plus d’extension sur le marché montréalais. La compagnie, composée de Mélanie Ouellette et Brice Salmon, propose des affiches, des cartes de souhait, des surprises en papier et bien sur, des cahiers de note. Leur Instagram est léché, leurs idées sont super originales, dans l’ère du temps et je ne serais pas surprise de bientôt voir s’ajouter des agendas à leur collection, qui sait.

P.s : ils ont aussi un club auquel tu t’abonnes et reçois, directement chez toi, une carte de souhait différente à chaque mois.

site web: http://www.balticclub.ca

Compte instagram : @lebalticclub

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La fabrique Sofeel

La fabrique Sofeel c’est du doux, du beau, du papier de coton 100% recyclé. Sophie Laplante fait dans le simple avec de petites illustrations pleines de romance et de zen. C’est le type de petits cahiers parfaits pour y écrire vos lancées poétiques ou vos déclarations d’amour. En plus, l’illustratrice fait aussi des superbes mini BD/comics qu’on peut voir sur son site web, allez y faire un tour, ça en vaut la chandelle.

Site web :http://www.sofeel.ca/

Boutique Etsy:https://www.etsy.com/ca-fr/shop/LaFabriqueSofeel?ref=l2-shopheader-name

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Marie-Claude Marquis

MC Marquis, c’est beaucoup plus que des cartes et des cahiers. C’est une artiste multidisciplinaire qui, en plus de sa propre collection, est aussi designer graphique pour des particuliers. En plus de ses assiettes romantico-trash (à défaut de meilleurs mots) et de ses affiches, arts et affaires cutes (pour reprendre ses mots), elle fait aussi des cahiers et cartes dans le même genre. Gros coup de coeur pour son style et la diversité de sa marchandise .

Site Web :http://www.marieclaudemarquis.com/

Boutique Etsy : https://www.etsy.com/shop/MarieClaudeMarquis

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Finalement, je vous invite à suivre de près deux superbes illustratrices avec qui on a fait affaire pour nos projets de coffrets littéraires, Anne-Julie Dudemaine et Dominique Yelle de Yelle illustrations. Dominique vient tout juste d’ouvrir sa boutique Etsy qui fera vite fureur, j’en suis certaine. La boutique en ligne d’Anne-Julie semble aussi être pour bientôt, selon sa page Facebook. Pour le moment, vous pouvez toujours aller consulter son tumblr pour admirer son travail.

 

Les prix littéraires qui réchauffent la gorge

Il n’aura fallu que cinq minutes avant que mon problème d’acheteuse compulsive et ma passion pour la littérature jeunesse ne s’allient lorsque j’ai aperçu que les plus récents nominés au prix littéraire des libraires jeunesse venaient de paraitre. Un gros cinq minutes pour que je me mette à fantasmer sur les deux romans que l’on annonçait dans la catégorie 12-17 ans. Cinq minutes avant que je passe une commande en ligne et que je me retrouve plus pauvre, oui, mais avec l’assurance que du grand allait me parvenir par la poste dans le bientôt. Les lauréats de cette année se séparent en deux catégories bien distinctes.  Une oeuvre d’Amélie Dumoulin, FémFé, a été choisie pour représenter la catégorie québécoise, tandis que, du côté des écrits internationaux, on retrouve Le soleil est pour toi, de Jandy Nelson. Deux romans très différents qui parlent d’adolescence, de découvertes et de grandes tristesses. Deux romans qui ont su me toucher à leur manière respective.

FémFé, c’est l’histoire d’une rencontre qui embellit l’existence, d’un amour puissant, mais également empli de doute. Un jour où elle parcourt le Mile-End, Fé est irrésistiblement attirée par un petit salon de coiffure aux allures incongrus. Ce salon de coiffure semble posséder une âme bien à lui. À l’intérieur du Salon Rosa, elle aperçoit une jeune fille qui parle au téléphone. Lorsque ses balades la ramènent inévitablement devant ce salon plein de vie, Fé n’hésite pas et s’élance à l’intérieur. De toute façon, elle avait bien besoin d’une coupe de cheveux, non? Le salon Rosa lui fait découvrir deux êtres d’exception: Michel, coiffeur de profession aux origines péruviennes et Félixe, sa fille de 16 ans qui exerce le même métier que lui. Après seulement quelques instants passés en leur compagnie, Fé tombe sous leur charme. Il n’en faut pas plus pour l’amener à se faire couper les cheveux semaine après semaine dans le but de revoir Félixe, qui l’a marquée plus qu’elle ne le croit. Au fil des semaines, il devient évident que Fé aime Fé(lixe). Mais cet amour est-il réciproque?

Il ne s’agit pas ici d’une histoire qui parle de l’homosexualité et de son acceptation, mais plutôt d’amour, point. Ici, nulle place pour les jugements ou les craintes associées aux préjugés de l’entourage. Dans FémFé, on parle d’amour qui nait, de rêves qui se brisent, de doutes et de fuite. Comment aimer à 15 ans et des poussières? Comment aimer lorsqu’on ne se comprend plus? Lorsque l’amour fait trop mal et que notre famille se défait sous nos yeux?

Le roman d’Amélie Dumoulin se caractérise par sa douceur, par ses émotions et ses mots doux qui effleurent le coeur. On ferme l’ouvrage avec le sourire, heureux d’avoir pu être les témoins silencieux d’un amour jeune et plein d’espoir.

Le soleil est pour toi m’a aussi charmée d’une incroyable façon. Ce roman nous fait vivre au sein de la famille de Noah et de Jude, deux jumeaux fusionnels. À 13 ans, Noah dessine tout ce qu’il peut trouver, passant des heures à observer par la fenêtre les cours qui s’offrent dans l’institut d’Art qui voisine sa maison. Sa sœur, au contraire, vit passionnément, découvrant l’amour des garçons, les fêtes et la mode. Trois ans plus tard, cependant, tout semble avoir changé. Qu’est-il arrivé à la mère des jumeaux? Depuis quand Jude traine avec elle le fantôme de sa grand-mère? Quel événement a pu miner ainsi la relation qui unissait Noah et Jude?

Un récit teinté de magie, d’art, d’amour, un hymne à la famille et à la beauté des œuvres. On lit avec intensité ce livre écrit pour les adolescents. Il possède une âme propre, qui nous mène à la rencontre de personnages touchants. On aime particulièrement la place qui est donnée à l’art dans les pages de cet ouvrage. On ressent avec force combien l’art peut sauver, ou détruire.

Deux petits bijoux jeunesse à découvrir rapidement.

Chroniques d’une anxieuse : t’es capable

Elle m’a tout raconté dans tous les plus beaux détails. Moi, j’men souviens pas. J’étais pas très vieille, 5 ans à peine, assise sur mon p’tit lit qui craquait tout le temps avec mes toutous pis mes murs jaunes, je regardais le sol, les yeux pleins d’eau, pleins du feeling incompréhensible du j’veux avancer, mais j’pas capable, j’suis figée dans ma chair avec une brique dans l’estomac qui m’fait sentir toute croche. Elle arrivait dans ma chambre, avec sa joie de vivre, les bras grands ouverts, du soleil dans le regard.

J’aurais voulu être comme elle.

À la place j’avais la mélancolie facile. À la place j’avais le cœur en miettes.

Elle me demandait ce que je faisais là, à pleurer doucement, pourquoi j’avais autant mal et comment autant de peine pouvait se ramasser dans un aussi p’tit corps. Elle s’assoyait à côté de moi avec son plus magnifique sourire de t’inquiète pas j’suis avec toi, ça va ben aller. Et tout d’un coup j’me sentais un peu mieux. Un tantinet mieux. Un peu. Elle récidivait avec ses questions parce qu’elle était pas du genre à laisser tomber. Elle voulait que j’me confronte le dedans, que j’creuse profondément le pourquoi du comment du j’me sens pas bien pantoute.

Faque j’ai réfléchi comme faut, vraiment fort, dans ma tête d’enfant.

« Maman, j’ai perdu ma confiance. »

J’étais toute petite et pourtant j’avais déjà tout compris. J’avais mis le doigt sur le bobo de toute ma vie. À 5 ans.

Ma mère a eu la très bonne réaction de rire, de prendre ça à la légère et de me donner un bec réconfortant sur le front. De prendre ma main. Pis de me proposer d’aller à la recherche de ma confiance. Parce qu’elle devait se cacher en quelque part dans la maison, pas loin. Peut-être même en dessous du lit.

Sous l’oreiller. Dans le garde-robe. Dans l’armoire de la salle de bain. Dans la sécheuse. Dans la laveuse. Dans le four. Dans le lave-vaisselle. Dans le frigo. Dans le cabanon. Sous la table. Derrière l’aquarelle de grand-maman. Sous le chat. Dans’ litière du chat. Sous le char. Dans la cheminée pleine de cendres. Entre les fleurs du jardin. Dans les nuages.

Mais rien. Rien du tout.

On avait farfouillé la maison, le dehors, les plantes et le chat. On l’a trouvée nulle part. Je l’avais perdue pour vrai, c’tait pas des jokes, en tout cas c’est c’que j’croyais. J’étais triste. Je sentais qu’il me manquait de quoi. Je voyais bien que les autres enfants l’avaient, eux, leur confiance. Il y avait quelque chose de différent entre eux et moi.

Et c’est terrible d’en avoir conscience à 5 ans.

Ma mère, elle, avec ses paroles rassurantes de douceur pour le cœur abîmé, me disait que j’allais la retrouver, que ça se retrouvait toujours la confiance. Des fois ça prenait du temps, mais qu’elle allait revenir, c’est sûr, par elle-même. Je l’écoutais attentivement, toute petite, dans ses bras. C’était mon big struggle. Ça va ben aller qu’elle me disait. Elle me le répétait sans cesse, à chaque jour, ou presque.

Elle me disait t’es belle, t’es fine, t’es capable, à chaque jour, ou presque.

Femme merveilleuse qui écoute de la musique du monde et du Alanis Morissette à tue-tête dans son jeep décapotable. Qui éclaire toute une pièce par sa seule présence. Qui a le sourire jusqu’au ciel. Qui a la rage au volant. Une aventureuse. Une combattante.

J’aurais voulu être comme elle. Avoir le bonheur joyeux facile.

Mais j’ai hérité de l’inquiétude heavy de mon père. Pis c’correct. Mon père a toujours tellement compris par où j’passais dans son profond, dans ses souvenirs. J’le voyais dans ses yeux qu’il me disait je sais exactement c’que tu ressens, c’que tu vis, le feeling dans ton ventre déplaisant. Et le regard complice qu’il me lançait valait tout l’or du monde pour la petite fille que j’étais.

Mais la vie avait l’air tellement plus simple dans sa tête à elle, moins compliquée, plus le fun, avec moins de tracas inutiles qui tuent à petit feu ou d’angoisses qui paralysent les muscles du visage. L’ambivalence n’existait pas. Y’avait pas de oui-non. C’était drette devant, marche, cours, enweille. Fonce dans l’tas pis arrête de t’en faire. That’s it.

Je me rappelle qu’en vieillissant je me réveillais avec la boule dans gorge, l’envie de toute crisser là, l’envie de partir ben loin, j’allais dans la salle de bain, je me regardais dans le miroir, je tentais un sourire et je me répétais t’es belle, t’es fine, t’es capable. Selon les sites de psychopop que j’avais lus ça aidait à avoir une meilleure image de soi. J’essayais c’que j’pouvais. D’un coup qu’ça marche. On sait jamais.

T’es belle, t’es fine, t’es capable.

T’es belle, t’es fine, t’es capable.

T’es belle, t’es fine, t’es capable.

T’es belle, t’es fine, t’es capable.

T’es belle, t’es fine, t’es capable.

T’ES CAPABLE, esti.

J’voulais que ça me rentre dans le crâne. Pour tout le reste. Pour tout de suite. J’regardais avec envie les femmes dans le centre-ville de Montréal avec leur démarche de caractère, de force. Moi, tout mon être transpirait la non-confiance, le je suis awkward pis j’peux pas faire semblant que j’le suis pas. Le poker face c’est loin d’être mon truc. Si tu me gosses tu vas le savoir assez vite. Si j’pas à l’aise aussi. Ma voix tremble, c’est physique, tout tremble, toute trempe.

Les mains moites. Le goût de disparaître. La sueur de partout.

J’ai pas envie de porter un masque. De cacher qui j’suis. D’être autre chose que moi pour faire plaisir à l’égo démesuré des autres. Pour fiter dans le moule de l’anxiété c’est bizarre, ça existe pas, c’est pas joli. J’veux trouver ma place dans le monde avec mes rires angoissés, ma détresse non-justifiée et mes catastrophes inventées.

Juste envie de me répéter t’es belle, t’es fine, t’es capable en boucle, sur repeat dans ma tête.

Et pouvoir tout, malgré les tremblements de mon dedans. Afficher à l’univers ma sensibilité trop intense sans en avoir honte. Foncer dans l’tas comme elle, comme lui.

Parce que dans l’fond, les gens anxieux sont beaux en criss.

Ma vie est tout à fait intéressante, ses BDs aussi

Connaissez-vous Pénélope Bagieu? Si oui, vous comprenez mon amour pour cette artiste. Si non, laissez-moi le plaisir de vous la présenter. Pénélope Bagieu est une bédéiste française habitant New York depuis peu, aimant la course et fan de pizza (comme tout le monde, on va se le dire). Elle est chroniqueuse pour la chaîne MadmoiZelle sur Youtube où chaque chronique porte sur la lecture d’une bande dessinée particulière et où Pénélope partage ses coups de cœurs littéraires en termes de b.d. Les capsules sont captivantes par l’attachante personnalité de Pénélope Bagieu.

J’ai découvert cette auteure par un heureux hasard. Je cherchais une b.d. à lire pour le temps des fêtes et la couverture de La page blanche m’a tout de suite charmée, de son vivifiant rose flash. Ce fut le coup de foudre automatique pour cette bédéiste, j’ai donc décidé de découvrir davantage son œuvre graphique. Je vous présente deux de mes coups de cœur, soient La page blanche et Ma vie est tout à fait fascinante.

La page blanche

Boulet-Bagieu-La-page-blanche-03C’est l’histoire d’Éloïse, assise sur un banc pendant ce qui semble plusieurs heures, sans souvenirs du pourquoi elle est là, et sans même se rappeler qui elle est. Chez l’écrivain, le syndrome de la page blanche désigne la difficulté à trouver l’inspiration pour continuer une œuvre, dans le cas de la protagoniste de la b.d., c’est d’avoir de la difficulté à se remémorer son identité pour continuer sa vie. Tout au long de l’œuvre, Éloïse va tenter de se retrouver, en fouinant chaque recoins de son appartement, en rencontrant son entourage, se confiant, cherchant son passé. C’est une b.d. qui mêle habilement la quête identitaire à deux niveaux, Éloïse ne se rappelle plus qui elle est et du même coup, va se définir en essayant de se retrouver.

Un scénario signé Boulet et des illustrations signées Bagieu, les deux artistes forment une équipe parfaite pour la création de cette b.d. en 2012. La problématique est amenée avec délicatesse et humour tout au long de la lecture, les dessins sont séduisants et réalisés avec justesse, l’œuvre entière est vivifiante. Avec 201 pages de plaisir pour les yeux, pour un faible prix, La page blanche est une lecture très agréable, qui fait sourire et dont on ne se lasse jamais. Personnellement je devais m’obliger à m’arrêter pour ne pas la finir d’un trait, de ce fait, maximiser mon temps de plaisir et de divertissement.

Ma vie est tout à fait fascinante

Partant à la base d’un blog66982196, Ma vie est tout à fait fascinante est un livre graphique et la première œuvre imprimée de la bédéiste, sortie en 2008. C’est une idée originale et des dessins de Pénélope Bagieu. Le livre est un regard sur le quotidien de la femme, apporté  avec humour, c’est l’intrusion dans les petits moments de la vie de l’artiste, parfois délicats, parfois étonnants. L’œuvre est bourrée d’authenticité, par la vérité émanant de chaque page, c’est un aperçu de la vie de l’auteure, mais également de la vie de n’importe quelle femme. Malgré la brièveté de l’œuvre, c’est un pur bonheur pour les yeux et la tête, c’est drôle du début à la fin et ça change les idées. Personnellement, ça me fait réaliser à quel point il faut prendre la vie avec légèreté, sans toujours devoir se soucier des petites choses.

Voici donc une b.d. et un livre graphique fort réjouissants que je vous suggère de découvrir sans plus attendre. L’œuvre de Pénélope Bagieu comporte également d’autres titres, lesquels je ne tarderai pas à découvrir, tel que Joséphine, Cadavre exquis, Stars of the stars et California Dreamin’.

Briser le quatrième mur, un texte à la fois

Aller au théâtre…

Il n’y a rien de plus excitant et de moins sûr. L’effet est instantané : on aime ou on n’aime pas. Pourtant, on y repense encore pendant le trajet de 36 minutes nous séparant de la maison. On se remet en question, on propage la nouvelle et on évalue tous les facteurs qui ont forgé notre opinion.

Il y a aussi l’urgence de s’y rendre, d’être séduit par une pièce. Si tu as de la chance, tu as un mois. Souvent, ce n’est qu’une question de jours. Ou parfois, d’années (si tu n’as pas encore vu Les Belles-sœurs, ne t’inquiète pas, ça devrait repasser près de chez toi).
Pour moi, le théâtre c’est un build up de plusieurs choses. C’est un lieu, une atmosphère créée par des acteurs, des techniciens et des créateurs prêts à défendre leur propos.

Mais la base même, la colonne d’un succès, c’est le texte. On est pas mal chanceux ici. Non seulement nos auteurs sont talentueux, mais ils sont aussi des gymnastes de mots qui savent s’adapter aux exigences particulières tout en mettant en valeur le propos qu’ils défendent. On perçoit souvent le théâtre comme un genre de littérature propre aux dialogues. Pourtant, c’est le genre qui réussit à mieux briser le quatrième mur. Le théâtre accuse, nous fait perdre l’équilibre et nous émeut.

Alors qu’on aime ou qu’on n’aime pas, son pouvoir est social et indéniable.

Pour faire mon entrée dans la grande famille du Fil rouge, j’ai décidé de vous parler de mon sujet chouchou, celui qui occupe pas mal tous mes jours et mes soirs. J’ai décidé de vous parler de cette grande cour de jeux pour acteurs, mais aussi pour auteurs.

J’ai eu la chance d’assister le mois dernier à un spectacle incontournable de la saison hivernale montréalaise. Il s’agit d’un projet mené par la compagnie ABSOLU théâtre, nommé « le théâtre tout court ».
Le théâtre tout court est une plateforme merveilleuse qui nous permet non seulement de découvrir des acteurs talentueux, mais aussi des auteurs qui, à chaque édition, soumettent des textes en chantier, des idées qui se sont frayé un chemin et qui deviendront au courant des mois de courtes pièces présentées sur la scène du théâtre de La Petite Licorne. Dans un climat très intime, on découvre plusieurs générations et diverses visions artistiques. Chaque édition est vraiment un petit bonbon pour l’âme. On ne sait jamais à quoi s’attendre, et on en ressort jamais déçu.

La formule en est à sa 16e édition. Portée par Véronick Raymond et Serge Mandeville, chaque plateforme est menée par un thème différent. Pour l’édition hiver 2016, le thème imposé aux auteurs était : « Moi et l’autre ».
Le concept est simple : dix minutes, dix courtes pièces. Pendant ces dix minutes, tout est possible. Théâtre d’objets, monologues… Le contenu est toujours diversifié chaque saison.
Quelques textes résonnent encore à mes oreilles et je vous invite à aller découvrir ses quatre auteurs talentueux qui, sans aucun doute, seront des piliers de la scène théâtrale dans un avenir rapproché.

J’ai déjà tout vu, d’Olivier Sylvestre. Olivier Sylvestre est l’auteur du merveilleux texte La beauté du monde, gagnant du prix Gratien Gélinas en 2012, soit un an après sa sortie de l’école nationale de théâtre en écriture dramatique. Pour cette courte pièce, il nous offre un texte qui aborde le thème de l’enfance avec la rencontre de deux enfants qui ont déjà tout vu et tout vécu. Ils ont entrevu l’avenir et savent déjà qu’ils se feront beaucoup de mal. Vaut-il la peine de s’avouer vaincu avant même d’avoir entamé le combat?
Me frencherais-tu? de Myriam Debonville. Jeune comédienne à surveiller qui en était à ses premiers pas au théâtre de La Licorne. Elle excelle dans les dialogues et nous proposait un savoureux texte aux personnages colorés et charmants. Une nuit chaude sur un balcon, un jeune couple fait la rencontre de son voisin au trouble de la parole pris par de fréquents bégaiements. Il n’a jamais eu la chance d’embrasser une fille, mais cette nuit, tout peut changer…
Un texte qui nous fait sourire et qui nous plonge dans les nuits d’été langoureuses (hééééé qu’on a hâte).
Hiroshimoi, de Véronique Grenier. Je vous invite à aller lire l’article d’Andréanne Lauzon Hiroshimoi : le beau qui fait mal.
Si vous n’avez pas encore entendu parler de ces fragments d’amour et de destruction, Théâtre tout court en a offert quelques extraits. Une belle vitrine à Véronique Grenier avec des bribes de ce petit livre. Interprétée par Catherine Savoie, il faisait bon de découvrir ces mots de la bouche de cette jeune comédienne et d’être surpris par la résonance de ses propos.
Loser, de Papy Maurice Mbwiti. Ce comédien congolais a semé la surprise avec un monologue fort. Lettre d’amour à un peuple, une nation qui essaie de se tenir debout alors que son équipe de foot, elle, est en train de la laisser tomber. Touchant et frappant.

La prochaine édition du Théâtre tout court se tiendra du 19 au 21 mai prochain, à La Petite Licorne. Je vous encourage fortement à y aller pour y découvrir de nouvelles voix et vous laisser charmer par cette approche littéraire merveilleusement différente.

La relève est là, et elle est brillante.

 

Pour mes horcruxes vivants

Mon patronus, c’est les livres de J. K. Rowling.

Dans mon enfance, ils me permettaient de m’évader d’un monde qui se voulait souvent bien triste. J’en ai parlé ici.

À l’âge adulte, ils continuent toujours de remplir leur devoir en me protégeant de la banalité du quotidien.

Je ne dirai jamais assez à quel point la série Harry Potter a sauvé ma vie.

C’est que le pouvoir des mots est tellement puissant qu’il devient contagieux et se répand parmi les âmes prêtes à l’absorber. Il suffit d’avoir un peu d’imagination, une bande d’amis incroyable et un jeu de rôle pour devenir un sorcier à temps plein. C’est de cette façon qu’est né mon avatar, Fabiola Grindelwald, fille de dresseur de dragon et fière Serpentard.

Pour les lecteurs qui seraient peu familiers avec le jeu de rôle, je tenterai d’expliquer brièvement ce qu’il en est. Il est important de spécifier qu’il existe une panoplie de jeux de rôles. Le nôtre propose une suite logique à la série Harry Potter et se déroule dans l’univers des sorciers créé par J. K. Rowling.

Tout commence avec un maître du jeu. Son rôle est d’inventer l’histoire dans laquelle les joueurs évolueront et de déterminer les quêtes qui mèneront les différents joueurs vers des objectifs précis ou vers la résolution de problèmes. Il donne également vie aux personnages qui ne sont pas joués par des joueurs autour de la table (communément appelés les NPC). De plus, il est celui qui distribue les xp qu’obtiennent les différents sorciers et ces points sont répartis à la fin de la joute. La durée des parties est variable, mais habituellement, les sorciers jouent entre quatre et six heures.

Les dés ont aussi du pouvoir. La chance y est pour beaucoup dans la réussite ou l’échec de plusieurs des actions.

Détrompez-vous, les joueurs ont aussi leur mot à dire. Ces derniers doivent créer leur vécu, leurs liens familiaux et déterminer les caractéristiques qui constitueront leur personnage. Par exemple, Fabiola Grindelwald a grandi à l’Archipel des Hébrides en Écosse où elle a été élevée parmi les dragons. Elle est née de parents sorciers. Son père, Archibald Grindelwald, est éleveur de dragons et sa mère, Éléonore Grindelwald, herboriste et guérisseuse, est décédée après une expérience qui a mal tourné. Jeune fille plutôt solitaire, elle est excessivement ambitieuse, n’a aucune pitié pour personne et détient une facilité à manipuler les autres, autant ses alliés que ses ennemis. C’est donc grâce au pouvoir de l’imagination que la fiche d’un personnage voit le jour.

Le maître du jeu a cependant le pouvoir de choisir la maison de Poudlard qui accueillera les nouveaux élèves à l’aide du Choixpeau magique. Le courage vous dirigera vers Gryffondor. Le don de soi et la gloutonnerie vous mèneront vers Poufsouffle. La créativité vous amènera à Serdaigle. L’ambition et la ruse vous guideront à Serpentard.

La recherche de baguette est aussi très déterminante des pouvoirs qui vous seront alloués. Par exemple, la baguette de Fabiola lui permet de devenir complètement invisible. Or, le choix de celle-ci est déterminé par le maître du jeu. Heureusement, nous avons la chance d’avoir le meilleur d’entre eux.

Le reste n’est qu’imagination et création collective d’un monde où il fait bon vivre, et construction de liens avec des sorciers, parfois adorables, parfois étranges ou bien les deux à la fois. Pourquoi pas? Après tout, nous sommes des magiciens.

Et c’est cette magie qui permet de se construire en tant que personne. Le jeu de rôle vous donne confiance en vous. Le jeu de rôle vous offre la possibilité de créer des amitiés fictives, mais également des réelles. Le jeu de rôle vous permet d’en apprendre plus sur vous-même. Le jeu de rôle vous confronte à vos propres faiblesses et met en lumière vos forces.

Le jeu de rôle, c’est un peu le jeu de la vie.

Autour de la table, les dés en main, nous redevenons tous des gamins à qui des possibilités infinies sont offertes. Cette magie est possible entre nous, car nous avons réussi à mettre en place une énergie incroyable qui circule entre chacun des joueurs et qui est alimentée par chacune de nos forces.

Sans les mots de J. K. Rowling, notre univers n’aurait jamais vu le jour. Sans François Tousignant, ce projet n’existerait pas. Le maître du jeu est l’élément central de cette magie.

À jamais à vous, mes horcruxes vivants : François Tousignant, Tamara Rousseau, Mélissa Tardif, Ariane Préfontaine, Emy Gagnon, Nancy Geoffroy, Annie-Claude Bertrand, Emilie Nantel, Bobby Lacroix, Marie-Ève Bart, Élisabeth Simpson, Hugo Lamirande, Youri Molotov et Gabrielle Ménard.

Crédit dessin : Marie-Ève Bart

 

Se laisser raconter par l’art contemporain

Il n’y a pas si longtemps, je suis passée à travers « l’incontournable » essai L’espèce fabulatrice, écrit par Nancy Houston, paru aux éditions Actes Sud en 2008. Depuis, j’ai l’impression de réfléchir ma vie entière à partir de ce texte. Pour résumer, Nancy Houston interroge ce besoin qu’ont les humains d’inventer des histoires et selon l’auteure, cette capacité humaine à communiquer, à créer des liens entre les choses et les gens et à construire des histoires est à la base de notre existence. Nos vies sont en quelque sorte des fictions, des trames narratives, en lesquelles nous finissons par croire.

Lors de mon dernier passage dans la métropole, j’ai eu la chance de découvrir deux fabuleuses expositions d’art contemporain, soit celle de Ragnar Kjartansson présentée au Musée d’art contemporain et y2o_dualités de l’artiste Dominique Skoltz à l’Arsenal art contemporain. À travers les émotions ressenties devant les œuvres des deux artistes, les premières réflexions qui me sont venues étaient sur les thèmes qui me semblaient être abordés. Outre les démarches artistiques des artistes, ce que je voyais, c’était les difficultés de l’humain à se construire une histoire qui se tienne, sa grande beauté dans son incapacité à communiquer de manière claire avec les autres et sa franche fébrilité devant la vie, devant la sienne face aux autres.

Au musée d’art contemporain
J’ai d’abord visité le Musée d’art contemporain, après des mois à être restée sur ma faim (je ne suis toujours pas passée par-dessus le fait que j’ai complètement raté l’exposition Flux de David Altmejd, qui se déroulait du 20 juin au 13 septembre 2015). Les dernières fois que j’étais passée au Musée, il n’y avait que les expositions semi-permanentes, intéressantes certes, mais pas renversantes. J’ai donc été plus qu’agréablement surprise lorsque j’ai découvert les trois œuvres vidéographiques de l’artiste Ragnar Kjartansson.

ragnarCet artiste islandais de réputation internationale allie, dans son œuvre, musique, théâtre, cinéma et performance. Sur un mode ludique, il sonde les aspects à la fois tragiques et comiques de l’existence humaine et propose une expérience ouvertement romantique, mélancolique et gentiment ironique. Ragnar Kjartansson est né à Reykjavik en 1976. Ses œuvres ont fait l’objet de nombreuses expositions à travers le monde.

Dans la première salle se trouve l’œuvre A lot of Sorrow, présentée sur un écran géant. Il s’agit ici d’une collaboration avec le groupe américain The national.

Cette œuvre est la captation immersive de la présentation épique du groupe indie The national interprétant sur la scène du VW Dome, au MoMA, en mai 2013, leur chanson Sorrow, d’une durée réelle de 3 minutes 25 secondes, en la répétant de façon continue, mais subtilement modulée, pendant une période de six heures. Réunissant les principaux éléments du vaste projet esthétique de l’artiste – la musique, l’idée de la répétition et la notion d’endurance – cette œuvre enchante, désarme et captive les spectateurs littéralement absorbés devant la spectaculaire projection. Ragnar Kjartansson apparaît lui-même ponctuellement sur la scène, interagissant de manière informelle avec les musiciens.
Le flot incessant et rythmé de ces lamentations mélancoliques et intemporelles (Sorrow found me when I was young, sorrow waited, sorrow won, … « La tristesse m’est apparue quand j’étais jeune, elle a attendu, elle a gagné ») constitue une formidable allégorie sur l’importance souveraine du spectacle dans la société actuelle.

Je suis entrée dans la salle. Je ne connaissais même pas le groupe qui jouait devant moi. La vidéo devait être déjà avancée, parce que je voyais certains membres du groupe qui commençaient doucement à s’impatienter. Le chanteur, quant à lui, me semblait prendre l’expérience comme une tâche à accomplir avec sérieux, peut-être était-ce sa manière de conserver son énergie, son sérieux, son émotion à chaque nouvelle reprise. Je me suis assise. Au début, je dois avouer que l’idée derrière l’œuvre, qui me semblait un peu loufoque, me faisait un peu rire. Puis j’ai légèrement cessé de rire, de vouloir commenter et j’ai commencé à observer les musiciens qui offraient cette grandiose performance.

Je regardais le chanteur longuement, son regard, ses gestes, les modulations dans sa voix, sa manière d’essuyer ses mains sur son pantalon propre, ses lunettes, la brillance sur son front, comment il tenait le micro, se penchait pour s’offrir à son public. Puis l’attention de celui qui tenait la caméra s’est tournée vers un autre musicien, je ne puis dire s’il s’agissait d’un guitariste ou d’un bassiste, je ne m’y connais pas suffisamment pour le dire, mais on voyait dans son regard, dans ses gestes, une détresse grandissante. Il s’impatientait, il devait agir. Tout en continuant de jouer Sorrow, il a d’abord mis sa guitare ou sa base à l’envers dans ses mains pour en jouer d’une nouvelle manière, puis il a changé d’instrument, pour continuer de jouer, non plus avec ses doigts, mais avec un archet à violon. J’ai l’impression que la modulation dans la répétition, le changement, aussi petit soit-il, l’a grandement aidé à persévérer.

Certains musiciens semblaient tenir là comme des poupées, supportés par des cordes, ils jouaient, ne bougeaient presque pas, recommençaient, encore et encore sans jamais s’essouffler. D’autres laissaient davantage sortir leur instinct humain et s’emportaient, s’empourpraient. À force de les observer, de les découvrir, j’en venais presque à connaître ces hommes qui se trouvaient là devant moi, à les prendre en pitié, ou à me laisser charmer par leur fragilité, je les devinais, je leur inventais une histoire. Ainsi, je leur créais une existence dans ma vie.

Je suis restée assise là qu’une toute petite heure, à côté du six heures et quelques que durait la vidéo. Mais je suis retournée voir à quelques reprises la progression de l’expérience. La chanson, même, Sorrow, a une sonorité particulière pour moi. Je ne la connaissais pas avant et maintenant quand je l’entends, j’espère la voir continuer, la voir se vivre, entendre vivre ses voix et les instruments de différentes manières. J’aurais aimé faire l’expérience de l’écouter dans son intégralité. Peut-être un jour. Nous sommes tous si pressés par le temps de nos jours…

Dans la seconde salle consacrée à l’artiste, quatre écrans, avec en leur centre quatre divans. C’est peut-être l’œuvre qui m’a le moins touchée, parce que je n’ai pas pris le temps nécessaire pour la découvrir ou parce que l’œuvre littéraire abordée ne fait pas partie de mon univers. Remplie de sons et de fureur, l’installation World Light incarne le chaos accompagnant la réalisation d’un film et situe le visiteur au cœur de multiples prises simultanées de différentes scènes que vient ponctuer la claquette avec ses nombreuses annonces. World Light est un poème puissant en hommage à l’insatiable quête de la beauté et au destin de l’artiste maudit, avide à la fois de la transcendance et de sa déconstruction. World Light, c’est l’interprétation cinématographique très personnelle de Lumière du monde, « roman épique de l’écrivain islandais Halldor Laxness ». Le film dure plus d’une vingtaine d’heures et il contient tous les essais-erreurs des acteurs, il n’y a aucune coupure, ni aucune reprise.

Je dois avouer que je ne me suis pas tellement attardée à cette œuvre, n’empêche que j’ai trouvé cela audacieux et touchant de savoir que l’artiste a voulu exprimer à sa manière son amour, en quelque sorte, pour une œuvre littéraire qui l’a bercé depuis l’enfance.

La troisième œuvre de Kjartansson présentée au Musée d’art contemporain est un énorme coup de cœur, coup d’âme, coup de vie pour moi. WOW! Son nom : The visitors! Si vous ne l’avez pas encore vécue, ressentie avec vos tripes, avec tout ce que vous êtes, courrez-y!

Dans une immense salle sont suspendus, aux murs et au centre de la pièce, neuf grands écrans. Sur huit des écrans, nous retrouvons un homme ou une femme seule, accompagné.e d’un instrument de musique. Ils se retrouvent dans le décor réel de différentes pièces d’une maison. Tout porte à croire qu’il s’agit d’une même majestueuse et riche maison et que c’est encore le petit matin. Les musiciens portent, pour certains, encore leurs habits de nuit. Il y a la lumière et les activités des gens aussi qui le laissent penser, par exemple Ragnar prend place dans une baignoire, une femme dort sur le lit derrière un guitariste (ou bassiste!). Quand je suis entrée dans la pièce, immédiatement tous les poils sur mon corps se sont élevés tellement j’étais saisie par la beauté de ce que j’entendais. Et plus je découvrais, plus je m’attardais et plus je voulais rester là longuement. Je n’écoutais pas encore les paroles de chanson, je ne faisais que vivre les voix, la communion des artistes entre eux et à travers moi.

Chacun seul dans une pièce, un instrument, des écouteurs sur les oreilles, les huit artistes entament une même chanson. Sur le neuvième écran, on retrouve plusieurs personnes, ils se trouvent dehors sur le grand balcon. L’interprétation de la chanson My feminine ways dure près d’une heure.

RK_THE_VISITOR_ELISABET_DAVIDS06-1modif1-620x349Pour bien visualiser l’idée, je fais appel au fan de l’univers d’Harry Potter que tu es. Les tableaux vivants accrochés aux murs, où les personnages parfois bougent, continuent leur vie et se déplacent d’un tableau à l’autre. The visitors, c’est un peu ça! Une fois de plus, en s’arrêtant et en prenant tout le temps nécessaire, on avait un peu le droit d’approcher, d’entrer dans l’intimité d’une ou l’autre des personnes. En s’approchant de plus près d’un tableau vidéo, on entendait presque exclusivement la personne vivant dans ce tableau. On pouvait distinguer les sons émanant de la pièce, un grincement de bois, un froissement de tissu, un craquement quelconque. Même si la personne conservait son casque d’écoute, pour se couper en quelque sorte du monde, mais en même temps pour se lier aux autres, même dans sa douce solitude, on avait l’impression d’être voyeurs, oui, mais d’avoir le droit d’entendre un secret.

On pourrait comparer cela à la vie, chacun devant nos ordinateurs, les écouteurs aux oreilles, on est liés, reliés à des gens par des fils, par des voix, par des mots lancés, par des émotions. Mais on est seul en fait. Seul, mais avec les autres.

L’œuvre maîtresse de cette exposition est une projection à neuf canaux intitulée The Visitors, 2012, saluée à travers le monde. Pour cette création majestueuse, Kjartansson a réuni des amis musiciens – entre autres, Kjartan Sveinsson, ancien claviériste du groupe Sigur Ros – à Rokeby, un superbe manoir du XIXe siècle, pour y interpréter pendant près d’une heure une triste et jolie mélodie. Installés dans différentes pièces de la vaste résidence, les artistes munis d’écouteurs jouent chacun isolément de leur instrument, mais tous en même temps. Le spectateur se déplace au milieu d’une séance d’enregistrement, pendant que les figures à l’écran, seules mais merveilleusement synchronisées, produisent ensemble une belle musique qui est une ode à l’amitié, au rituel et à l’art.

J’ai aussi eu la chance d’assister à un opéra signé Ragnar Kjartansson et Kjartan Sveinsson au Théâtre Maisonneuve. Ils nous présentaient The explosive sonics of divinity. Sur la scène, un paysage (entièrement réalisé par Kjartansson) en quatre temps se meut avec la sublime symphonie de l’orchestre. Aucun personnage n’intervient sur la scène, nous sommes alors uniquement confrontés au paysage qui nous renvoie à nos propres émotions.

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À l’Arsenal art contemporain
Dans un autre temps, j’ai pu cocher un lieu à saluer sur ma liste des endroits que je n’avais pas encore visités, l’Arsenal! Et je ne suis franchement pas déçue de ce que j’y ai découvert. Pour moi, l’art contemporain c’est beaucoup de surprises, de questionnements, c’est une sorte de jeu, des réflexions, beaucoup d’hypothèses aussi. L’Arsenal art contemporain présentait comme exposition principale le travail de l’artiste montréalaise Dominique Skoltz.

skoltzy2o_dualités est le parcours de deux individus en eaux troubles, submergés par leurs pulsions physiques et émotionnelles. Ici, les corps construisent un langage où fluidité et collision ont leurs propres résonances. Au-delà du lexique visuel singulier de Dominique Skoltz, cette installation exprime une intériorité à fleur de peau où chaque image, geste et objet évoquent une symbolique qui constitue autant de facettes d’un prisme complexe. Au cœur de y2o_dualités se trouve un désir de communiquer avec l’autre, de résonner en lui, d’émettre et de recevoir pour entrer en l’autre comme pour mieux plonger en soi. Spleen et volupté, asphyxie et exaltation, dévoration et rejet; il est ici question de sentir l’intérieur par l’extérieur et l’inverse. Se laisser émouvoir des deux côtés de la peau.

24270695499_a8ec87db53_bIl n’y a pas très longtemps, dans un documentaire présenté sur Artv, j’ai découvert le travail de Skoltz, mais je ne m’attendais pas à être confrontée, émotionnellement confrontée, à ses œuvres tout à fait sublimes et si puissantes. Je vous parlerai ici davantage de ses œuvres vidéographiques, mais je vous invite fortement à visiter et à vivre l’exposition. Dans la salle où est présentée la majeure partie de ses œuvres (installations vidéo, photographies et sculptures), nous découvrons d’abord un écran sur lequel est présenté le making of (vous pouvez le voir sur le site de l’Arsenal) de ce qui nous sera présenté ensuite sur un autre mur, un peu plus loin. L’œuvre maîtresse, selon moi, ce sont les neuf écrans accrochés l’un à la suite de l’autre sur le mur du fond et présentant neuf séquences vidéos (dans une salle isolée, nous retrouvons les neuf séquences dans un même vidéo projetées sur écran géant). Nous retrouvons le même couple, une femme aux cheveux rouge et un homme avec un pied de bois. Nous suivons, en quelque sorte, leur histoire d’amour à travers toutes les dualités qui ressurgissent dans un couple. Les deux personnes sont immergées dans l’eau et tentent de communiquer par tous les moyens. Tout ce qui sort de leur bouche, ce sont des bulles d’air, et leurs gestes et leur mobilité sont entravés par l’eau qui les empêche de se tenir serrer. Ils s’accrochent l’un à l’autre par les bras, les jambes, les cheveux ou par des morceaux de tissus qui leur servent de vêtements. La musique qui accompagne chaque vidéo et le titre de chaque séquence nous guident un peu sur l’état d’âme des protagonistes, mais encore une fois, ici, c’est à nous de trouver les mots, de trouver les sens, d’aller chercher tout au creux de nous l’émotion, le symbole pour faire parler les œuvres.

cropJ’ai une fois de plus été troublée par ces œuvres vidéographiques d’une grande beauté, qui expriment à la fois la détresse dans la difficulté à communiquer de l’humain, mais aussi sa grande force dans ce besoin incontestable d’approcher l’autre et de le laisser pénétrer sa bulle, même si ça fait mal, même si on tombe, même si on se perd toujours un peu là-dedans, dans les relations humaines.

Au Musée d’art contemporain, j’ai aussi désiré revoir l’œuvre Broken Memory de Geneviève Cadieux (c’est la même artiste que les lèvres qui trônent sur le toit du musée) et les photographies de Cindy Sherman, d’Andres Serrano et de Marina Abramovic. À l’Arsenal j’ai eu la chance de contempler une œuvre d’Anselm Kiefer et de David Altmejd.

J’espère que vous aurez la chance de visiter ces deux lieux d’expositions dans les prochains mois et que vous prendrez le temps nécessaire de vous laisser ébranler complètement. Et surtout, de vous laisser raconter le monde et de le laisser parler de vous aussi.

Ragnar Kjartansson au MAC du 11 février au 22 mai 2016. (Image à la une et citations empruntées sur le site du MAC : http://www.macm.org et dans le magazine du MAC.)
http://www.vice.com (photo)
Pour entendre Ragnar Kjartansson au sujet de The Visitors :
https://www.youtube.com/watch?v=lcwGnWuXJuU

Dominique Skoltz à l’Arsenal art contemporain du 6 novembre 2015 au 8 mai 2016. (Citations empruntées sur le site de l’Arsenal.)
http://www.arsenalmontreal.com
http://www.dominiquetskoltz.com
vimeo.com (photo)
http://www.artsy.net (photo)
http://www.flickr.com (photo)

L’espèce fabulatrice, Nancy Houston, Actes Sud, 2008.