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À la conquête de l’Ouest!

Je n’ai jamais eu d’intérêt particulier pour les cow-boys – en dehors de l’idée fantasmatique d’avoir un cheval! – et la connaissance que j’ai du genre western se limite aux films de Lucky Luke et les Dalton écoutés à Ciné-Cadeau lorsque j’étais petite. Mais malgré mon lamentable manque de savoir en la matière, je dois dire que j’ai lu Les frères Sisters, de Patrick deWitt, plus vite que mon ombre!

Dans les règles de l’art

Ce roman satisfait à toutes les attentes que l’on peut avoir envers un western. On y trouve tous les clichés du genre: des duels de saloon aux grandes chevauchées vers le couchant, en passant par la ruée vers l’or et les Indiens. Le long périple d’Eli et de Charlie Sisters, tueurs à gage de renom, à travers les plaines et les montagnes de l’Ouest américain est agrémenté d’effusions de sang bien dosées et de rebondissements aux limites de l’absurdité, mais leur aventure est avant tout une forme de thérapie familiale peu orthodoxe!

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Joaquin Phoenix et John C. Reilly dans Les frères Sisters (Annapurna Pictures)

Ce qui fait le charme de ce roman, ce ne sont pas seulement les mésaventures des deux frères caractériels, mais c’est aussi la narration. Le rythme lent entrecoupé de tueries sporadiques est parfait! Si bien qu’au début de ma lecture, je ne pouvais empêcher la voix d’un Clint Eastwood badass de me narrer l’histoire dans ma tête! Pour finir, le décalage entre la violence ambiante et la banalité des dialogues teinte le récit d’une ironie digne de Tarantino!

Sous ses apparences de pastiche nostalgique pour les inconditionnels des westerns spaghetti, le roman joue avec les codes et sort des sentiers battus en critiquant les valeurs fondatrices de l’Amérique et en offrant une conclusion fantaisiste à la grande conquête de l’Ouest. Entre les angoisses d’un assassin en crise existentielle et les décisions erratiques de son frère alcoolique, préparez-vous à une chasse à l’homme qui ne vous mènera pas là où vous croyiez aller!

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Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed dans Les frères Sisters (20th Century Fox)

Dans les règles du septième art aussi!

J’ai été étonnée et ravie d’apprendre que le livre avait été adapté au cinéma – avec une distribution de feu, de qui plus est! C’est donc avec un empressement frénétique que je me suis procuré le film.

Les prises de vue réalisées par Jacques Audiard sont tout simplement magnifiques, ce qui en rajoute une couche côté ironie puisque les personnages évoluent sans le moindre regard pour les paysages sauvages à couper le souffle qui forment le décor de leurs tribulations triviales! Joaquin Phoenix et John C. Reilly sont excellents dans leurs rôles respectifs de Charlie et d’Eli Sisters, et crèvent l’écran au son d’une trame sonore digne des grands classiques du genre.

Par bien des aspects, ce film est une véritable petite pépite d’or, qui ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval!

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John C. Reilly et Joaquin Phoenix dans Les frères Sisters (Annapurna Pictures)

Le serpent dans la botte

Le scénario respecte l’esprit du livre, mais – parce qu’il y a un mais! – il ne parvient pas à en rendre toute l’ingéniosité. Je crois que le souci provient du fait que la durée du film ne permet pas de recréer l’ambiance du roman, faite de longueurs, de dialogues poussifs, de nombreuses péripéties anecdotiques et de mystères qui s’étirent vers un horizon lointain. Il en résulte un problème de rythme difficile à définir, mais néanmoins perceptible. La relation entre les deux frères, qui est vraiment au cœur du récit, y est également moins approfondie, faute de temps.

Bref, le film est bien, original et différent de ce que l’on a l’habitude de voir au cinéma, mais la lecture du livre s’avère une expérience beaucoup plus satisfaisante. Trop sombre pour être léger, mais trop déjanté pour être sérieux, c’est un roman inclassable, idéal pour vivre votre première cavalcade dans un Far West imaginaire ou pour vous donner envie de renouveler votre abonnement au fan club de John Wayne!

Et vous, aimez-vous les westerns?

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Crier dans le silence

Prendre un livre pour aussitôt le déposer. Être apeuré de cet élan, du chemin auquel nous nous abandonnons. Le prendre pour vaincre ses peurs, pour se croire plus grand que nature et se dire qu’au final, il ne s’agit que d’une fiction. Le déposer parce que le corps et l’esprit ne répondent plus, parce qu’il y aura un meilleur moment pour l’affronter, croit-on. Et pourtant, non.

Il y a parfois de ces oeuvres qui sont difficiles à traverser. Se sentir seule face à un torrent d’émotions, de laideurs et de peine peut souvent nous influencer à fuir plutôt qu’à l’affronter. Et pourtant, même si le geste de la lecture nous replonge en nous-mêmes, rares sont les formes d’art qui nous unissent autant. Malgré toute la dureté du monde et cette peur de l’affronter, à la fin du chapitre, il y aura toujours quelqu’un à qui parler ou une oreille pour nous écouter. Oui, certaines lectures sont difficiles, mais elles n’empêchent pas pour autant de nous faire avancer et de nous faire découvrir de la lumière et de l’espoir aux endroits qui nous en semblaient dénués.

Portée par le flot positif des critiques, j’ai acheté l’année dernière le premier roman de Gabriel Tallent, My Absolute Darling (paru chez nos chouchous Gallmesiter, en version française). Décrit comme un nouveau chef-d’oeuvre de la littérature américaine par plusieurs journalistes et lecteurs avertis, j’étais très craintive à l’idée de me lancer dans ces quelque six cents pages aussi lourdes de sens et de vérité. Parfois, la lecture n’a rien du divertissement, elle n’est qu’un épisode de profonds chamboulements. Retour sur une oeuvre forte, destructive et nécessaire à l’ère du mouvement #metoo. 

Ce que je suis sans toi

Il s’agit du récit de Turtle, jeune fille de quatorze ans qui vit seule avec son père dans les bois au nord de la Californie. Introvertie, discrète et sauvage, Turtle évolue dans un mode de vie marqué par la violence psychologique et physique exercée par son père, un homme charismatique qui est doté d’une grande intelligence et qui est convaincu qu’une fin du monde est imminente. Turtle erre dans les bois et sur les plages, le plus souvent possible accompagnée par son fidèle fusil de chasse, une arme qu’elle sait manier depuis son plus jeune âge.

Par un jour de tempête, elle fait la rencontre au fond des bois de deux jeunes garçons perdus. Pour la première fois, la jeune fille tente un réel contact et se laisse apprivoiser. Ce sera le début d’une belle amitié qui la mènera à cheminer vers la lumière et vers sa propre liberté. Traitant de l’inceste, de la violence et de la manipulation sans détour, My Absolute Darling est un livre dur à absorber et bouleversant à tous les niveaux.

Là où le soleil se couche 

D’emblée, il faut l’admettre, My Absolute Darling est un chef d’oeuvre. Pour différentes raisons, c’est une oeuvre qui s’appuie sur l’époque dans laquelle nous évoluons et sur la montée de cette violence collective qui sait si bien la décrire. Il s’agit d’un roman surprenant et poignant. Riche de ses six cents quelques pages, le roman révèle un jeune auteur talentueux et sa vision où poésie et violence se traversent et s’entremêlent. On ne romance pas ici, on narre. Et bien que l’auteur décide de se lancer dans de longues descriptions sur l’espace et l’âme des lieux, on sent que la nature occupe le troisième personnage clé de son récit.

Certes, c’est un combat entre un père et sa fille, mais la nature est leur arène, leur terre sacrée. Il y a quelque chose de très poignant et troublant dans les écrits de Tallent. Il réussit d’ailleurs à capter notre attention par toute cette beauté des lieux et des paysages qui entourent les personnages ainsi que par le parallèle tracé avec ceux-ci. À commencer par le père, homme charismatique, fier et convaincu qu’une fin du monde est imminente due (entre autres) aux changements climatiques et aux répercussions de ceux-ci sur les ressources de la famille.

On s’engage d’ailleurs sur une piste agressive et douloureuse de la violence commise par l’humain sur son propre habitat. C’est par ces mots que l’on assiste à la descente aux enfers de la jeune Turtle qui, depuis quatorze années, ne s’appartient plus. Elle est le territoire de son père. 

La description explicite des personnages nous plonge dans un coma profond. Durant notre lecture, on est absorbés par les paroles et les gestes d’excès et de tolérance des deux personnages principaux. Martin, père abusif et manipulateur, a tout d’un monstre et pourtant, on ne peut détacher notre attention de lui. C’est exactement ce que sont les bourreaux, et Tallent nous ensorcelle avec ce personnage complètement répugnant.

Le plus difficile à accepter de cette lecture, c’est la conscience du personnage. Ses actes, ses paroles et ses violences sont assumés, ressentis sans jamais être regrettés. C’est un personnage horrible qui, pourtant, nous captive du début à la fin. Tallent affirme que le mal peut venir de tout et de rien, de personnes comme de situations engendrées par la vie humaine.

Turtle, quant à elle, nous rappelle la petite fille aux allumettes. Il serait trop facile de la décrire comme un garçon manqué, car c’est un personnage d’une complexité alarmante. Haineuse de la féminité, incapable de croire que quiconque se soucie d’elle, elle est le portrait de la jeune brebis fragile, qui quête la prochaine attaque et qui se résigne à être captive. Malgré toute cette laideur et cette tristesse, son évolution est si lumineuse, si touchante, qu’on finit par être complètement happés par la force de ce personnage pourtant si démuni de ressources.

Je t’aime, moi non plus

My Absolute Darling est aussi très explicite pour ses longues scènes violentes, sexuellement dérangeantes et intolérables. Si le livre a été vanté par Stephen King comme étant un livre clé de la littérature américaine moderne, on comprend le sens de son affirmation à la fin de notre lecture.

Bien plus qu’un roman sur la misère et la violence, My Absolute Darling est un livre d’horreur. C’est en quoi nos pires cauchemars et nos angoisses profondes se matérialisent et deviennent réalité, car malgré toute cette tristesse et toute cette laideur, jamais récit ne nous aura semblé aussi réel. Pour cette raison, le livre nous hante encore plusieurs semaines après notre lecture.

La violence y est abordée sous différentes facettes. Que ce soit l’intimidation intellectuelle qui pousse Turtle à échouer à tous ses tests scolaires, les scènes de viol, la manipulation émotionnelle, tout y est. Et pourtant, on sent l’espoir porter le livre. Il est possible de voir le livre séparé en trois importants chapitres, soit l’acceptation des actes, la rencontre et la prise de conscience. Lorsque Turtle fait la connaissance de Jacob, son monde bascule. Il n’est plus question de survie ici ni d’acceptation, c’est la rébellion et l’émancipation de la femme en elle.

Il serait facile de tomber dans le quétaine avec cette histoire d’amour, mais le lien qui unit les deux jeunes personnages est bien plus qu’une amourette. C’est avant tout l’histoire d’un garçon fasciné par cette femme ‘‘amazonienne’’, par son sens du contrôle et par sa résistance à la douleur, voire sa résilience. C’est par le regard de cet homme que commencera l’amour propre de cette jeune fille. 

La plume de Tallent est soignée et empreinte d’une sensible délicatesse. Bien que l’oeuvre baigne dans des zones dangereuses et dévastées, on sent le respect de l’auteur pour ses personnages. Si certains passages nous rendent inconfortables, c’est parce qu’il est difficile de regarder cette réalité et d’en constater tous les dégâts.

My Absolute Darling est un roman complexe, d’une rareté et d’une singularité propres à notre génération. On y traite de questionnements profonds de l’Amérique moderne, tels que l’émancipation de la femme, l’armement de masse et la violence commise sur notre habitat. C’est un roman où la survie engendre les laideurs les plus ancrées en nous-mêmes. Gabriel Tallent nous offre ici une lecture dérangeante, nécessaire et asphyxiante. Et rares sont les romans qui peuvent générer autant d’émotions.

Encore quelques semaines après cette lecture, je suis K.O. et incapable de me remettre de ce chapitre sombre, si bien maîtrisé, de la littérature américaine. Si les livres sont là pour nous épauler, ils sont aussi là pour nous déranger, nous rendre inconfortables et nous permettre de mieux nous relever. Leur pouvoir est non seulement social, mais aussi personnel.

My Absolute Darling est un roman viscéral qui permet à quiconque d’affronter certaines réalités taboues. Pourtant, il nous remplit d’un amour profond et d’un courage sans borne, car dans toute histoire d’horreur, il y a toujours un peu d’espoir et un peu de lumière.

Et vous, quels romans vous ont troublés?

 

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Les grands espaces : l’enfance à la campagne

Je suis une fille de la campagne. J’ai vécu mon enfance et mon adolescence au milieu des champs, dans une maison en perpétuelle rénovation, coincée entre une forêt et une rivière dans une région française qu’on appelait Poitou-Charentes. Catherine Meurisse, qui signe ici une bande dessinée autobiographique, a passé son enfance à la campagne, dans une vieille bâtisse à restaurer, entourée d’un immense jardin et d’arbres à perte de vue. En Poitou-Charentes. Comme souvent, j’ai choisi ce livre pour sa couverture, mais surprise! Elle et moi avons vécu une enfance similaire.

Une balade dans la campagne française

Première page. Catherine, adulte, dessine sur les murs de son appartement parisien une porte imaginaire qu’elle traverse pour se retrouver au milieu d’un champ de tournesols. Commence alors notre voyage dans son enfance. Catherine et sa sœur apprennent le nom des arbres, à planter des graines, participent aux fêtes de village et à l’abattage du cochon. Elles s’épanouissent dans un monde où la beauté et l’authenticité côtoient pourtant les dommages infligés à la nature par l’agriculture moderne. L’autrice dépeint avec humour et poésie son amour pour la nature, et nous sensibilise par petites touches aux mutations qu’ont subies les campagnes françaises dans les années 1980.

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Le jardin, ce monde merveilleux

Les parents, grands lecteurs à qui l’autrice dédie son livre, s’emploient de leur côté à créer un jardin où chaque végétal possède sa propre histoire : une bouture du rosier de Montaigne, une autre du figuier de Rabelais, un platane nommé Swann en référence à Marcel Proust. Dans ce petit bout de terrain, nature et imaginaire offrent un univers foisonnant aux fillettes et favorisent leur apprentissage. Du musée de clous rouillés et de vieux squelettes au jardin aménagé façon Le Nôtre, on regarde l’autrice grandir dans cet abri solide. Si, pour beaucoup, la vie à la campagne est synonyme d’ennui, elle est ici dépeinte avec beaucoup de tendresse, et le jardin comme lieu de découverte et de refuge y tient une grande place.

Un hommage graphique à la nature

L’autrice est une ancienne caricaturiste de Charlie Hebdo. Si elle nous raconte le début de cette vocation – qui implique une chèvre alanguie dans un hamac –, cette caractéristique se ressent surtout dans sa façon d’aborder les situations socio-politiques et par les notes d’humour distillées ici et là. Avec Les grands espaces, elle nous offre un plaidoyer sur la beauté de la nature. Les dessins simples et très fins, tous réalisés au crayon de papier avant d’être colorisés par Isabelle Merlet, sont magnifiques. Le jeu des textures et la grande précision dans le détail des fleurs, des arbres et des vieilles pierres viennent enchanter l’œil. On se retrouve immédiatement propulsé là-bas, l’odeur du foin et le chant du vent dans les arbres rendus presque perceptibles par le trait.

Pour rester du côté de chez Swann, ce livre a été pour moi une vraie madeleine de Proust. Et vous, quel livre vous a fait retomber en enfance récemment?

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Roux clair naturel de Fanie Demeule : performer la rousseur envers et contre tous

Mentir. Raconter un évènement en occultant certains détails. Trafiquer le déroulement d’un souvenir. Qui ne l’a pas déjà fait? Je suis la première coupable. Que ce soit pour ne pas avoir à entrer dans des longues explications concernant des choses personnelles, pour faire plaisir, pour masquer l’inconfort, j’ai menti. Mais j’ai aussi menti pour être mieux vue, pour ne pas être jugée. Dire « oui », alors que non, je n’étais alors pas en couple. Ou répliquer « j’étais malade » à quelqu’un qui me reproche de ne pas être allée à une soirée où j’ai « choqué » à la dernière minute. Est-ce à dire qu’on finit par croire à nos mensonges, à ces petites menteries qui viennent camoufler la réalité, la rendre meilleure ou plus alléchante? Et si ces petits mensonges paraissent inoffensifs, que faire lorsqu’ils prennent des proportions considérables?

J’avais hâte de lire le second roman de Fanie Demeule, qui est aussi une collègue et amie. Son livre Roux clair naturel, dont le thème principal est le mensonge, ne m’a pas déçue et je l’ai dévoré. Ce livre a tout d’un thriller « capillaire » qui, par la force de l’écriture, nous transporte dans l’esprit obsessionnel d’une héroïne dont la rousseur ne peut qu’être vraie, tant performée qu’incarnée.

Le pouvoir du mensonge

Le pouvoir du mensonge, la narratrice de Roux clair naturel le découvre très jeune. Elle est à la garderie lorsqu’elle raconte des histoires rocambolesques à ses camarades. Ceux-ci la croient, la magie opère, et elle voit ses mensonges prendre vie. Déjà, la fiction qu’elle se crée rejoint la réalité et la jeune fille découvre le pouvoir qu’elle détient sur celle-ci.

Alors qu’elle se teint les cheveux massivement et qu’elle s’identifie aux héroïnes rousses de son enfance pour convaincre (elle-même et les autres) qu’elle est née avec cette couleur, l’héroïne voit un jour l’étau de son mensonge capillaire se resserrer sur elle, dramatiquement. À 17 ans, elle rencontre le garçon qui deviendra son chum pour les années à venir. Adepte des rousses, il la remarque et elle lui dit ce qu’il (et elle) veut entendre, ce mensonge fatal : « oui », c’est sa couleur naturelle.

La construction de son identité de rousse se fait donc par une performance constante dans laquelle elle se complaît, mais aussi par une vigilance inébranlable et obsessionnelle qui se met tranquillement à la détruire de l’intérieur. Tous les sacrifices et toutes les cachotteries possibles sont mis en place pour garder cette fiction réelle et la faire exister pour vrai. S’il n’y a « pas de honte à se teindre », comme dit une femme que la narratrice rencontre, c’est pourtant là que tout se joue, au contraire, car s’il y a la rousse naturelle, ce spécimen d’une rareté singulière, la fausse rousse est, pour sa part, un être de seconde catégorie qui incarne une grossière supercherie.

Un roman de l’obsession

Aborder le thème du mensonge par l’intermédiaire de la coloration des cheveux est vraiment original et j’ai trouvé que l’autrice réussit vraiment bien à le traiter dans son roman. Toutes les facettes du mensonge sont exprimées et toutes les pistes, explorées. Car s’il y a le fait de raconter des mensonges, il y a plus, c’est-à-dire aller jusqu’à se raconter des mensonges auxquels on croit et qui, ainsi, deviennent en quelque sorte la réalité. Fanie développe avec très grande justesse cette double facette du mensonge et pose en filigrane cette question-clé : pour qui ment-on, au fait?

Le roman est bouleversant et frappant. Quant à l’écriture, elle est franche, nette et précise, en plus d’être extrêmement évocatrice. Plusieurs passages sont restés pour moi des moments forts, extrêmement bien décrits et irréprochables dans leur composition, qui renvoie presque, dans certains cas, à des tableaux artistiques.

Roux clair naturel est un roman que je recommande chaudement. Il se lit d’un trait, en une soirée, et on ne peut le lâcher avant d’en arriver à la dernière ligne. Par sa grande beauté, mais aussi parce qu’il réussit à montrer l’ambivalence et le mal-être du personnage, le roman en vient à nous habiter en tant que lecteurs.trices, alors qu’on se questionne à notre tour sur nos obsessions : jusqu’où nous serions prêt.es à aller pour devenir quelqu’un ou quelque chose que nous ne sommes pas réellement? Et finalement, cela a-t-il vraiment de l’importance, du moment qu’on y croit?

 

Je tiens à remercier les éditions Hamac pour le service de presse.

 

 

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Franny et Zooey – L’antichambre des Glass

Jerome David Salinger a publié les deux novellas respectivement en 1955 et en 1957, dans la revue The New Yorker, soit quatre et six ans après Catcher In The Rye, son premier roman et le plus connu d’entre tous. Dressant un portrait plus détaillé et approfondi de la famille Glass, sujet récurrent de la bibliographie de l’auteur, les deux textes ont été choisis pour constituer le troisième livre de Salinger.

Les relents de la Seconde Guerre, à laquelle l’auteur a participé, avaient été abordés dans Catcher (L’Attrape-cœurs, dans sa traduction française), mais encore plus explicitement dans des nouvelles comme « For Esmé – With Love and Squalor » (« Pour Esmé, avec amour et abjection »). Salinger s’est ensuite tourné vers la méditation et le bouddhisme, ce qui teinte énormément les propos des protagonistes ici présents.

Franny

La première nouvelle met en situation la plus jeune des enfants Glass (des enfants particulièrement surdoués), qui retrouve son copain après un laps de temps indéfini. Malgré les liens qui semblent les avoir unis à un certain moment, dont une courte lettre de la principale intéressée intégrée au début de la nouvelle, Franny ne semble plus charmée par Lane, ni par les poètes qui lui enseignent, ni par le théâtre qu’elle semblait adorer. Ce qui l’obsède dorénavant, c’est un petit livre vert, « Le chemin du Pèlerin », qui traite d’un paysan cherchant la bonne méthode pour prier incessamment.

Les phrases tronquées de Holden, héros de Catcher, nous avaient habitués à une écriture remplie de facilités. Ici, c’est un langage plus mature, mais qui conserve cette même fluidité propre à Salinger, parsemée d’italiques, illustrant les intonations des personnages.

Zooey

Si le ton est donné dans la première partie, le vrai plaisir commence avec la seconde nouvelle où on nous décrit plus distinctement les membres de la famille Glass, leurs rôles, leur histoire, mais surtout les relations parfois tendues, tordues, voire malsaines que les uns entretiennent avec les autres. C’est Buddy, le plus vieux des enfants encore en vie, qui en fait la narration, adoptant le même timbre pince-sans-rire de Salinger. Buddy nous décrit donc la journée où Franny est revenue à la maison, et où leur mère demande à Zooey, un comédien plus aguerri, de ressaisir sa sœur, de lui redonner des forces, quitte à ne seulement prendre qu’une soupe pour repas.

Mysticisme, ou amour

« Quelque part dans Gatsby le Magnifique (qui fut mon Tom Sawyer à moi quand j’avais douze ans), le jeune narrateur fait remarquer que tout le monde pense avoir au moins l’une des vertus cardinales, et il poursuit en disant que la sienne, Dieu merci, est l’honnêteté. Je pense que la mienne est de savoir la différence entre une histoire mystique et une histoire d’amour. »

Buddy voit ainsi cette longue scène entre Zooey, sa mère, Bess, et sa cadette, Franny, mais les deux (mystique et amour) s’entrecoupent et se mélangent à la perfection. Outre l’introduction en bonne et due forme de la famille Glass (la seule note en bas de page de tout le livre), les points de vue sont diversifiés, les personnages sont incarnés, et le sujet m’a définitivement initié à la spiritualité orientale. Franny and Zooey est un roman où l’on se sent comme dans l’antichambre d’un appartement new-yorkais, à la fois élégant et chaleureux, et où l’on entend les voix merveilleuses de personnes sans réellement voir leur visage, pour le moment.

Avez-vous lu des livres qui ont éveillé en vous un intérêt pour la spiritualité?

Soifs de Marie-Claire Blais

Soifs de Marie-Claire Blais, quand la récompense est à la hauteur des efforts fournis #LireLesAbsentes

Ça fait vraiment longtemps que je voulais lire Soifs de Marie-Claire Blais. Je connais la place importante qu’occupe cette écrivaine au Québec, et je sais que le cycle Soifs est considéré comme un élément majeur de sa carrière, mais à chaque fois que j’ai commencé à lire Soifs (le premier roman, qui donne aussi son nom au cycle), j’ai abandonné pour une raison ou une autre. Cet hiver, j’ai vu que le cycle entier allait être adapté au printemps au FTA et j’avais le goût moi aussi de #lirelesabsentes, alors je me suis dit que ça me faisait non pas une, mais deux bonnes raisons supplémentaires pour m’y mettre et au moins lire le premier roman du cycle.

D’emblée, Soifs est une oeuvre dense, exigeante. Il faut avoir le temps et l’envie de s’y consacrer, car c’est un texte difficile, tant par le fond que par la forme.

Sur la forme

Je l’ai dit, Soifs est une oeuvre dense. Il n’y a aucun chapitre, vraiment beaucoup de virgules, des répétitions, des fragments de phrases laissées en suspens, et seulement quelques points dans l’ensemble du roman. C’est compact, pas aéré du tout. On a, de plus, affaire à une forme de «stream of consciousness» (le type d’écriture que pratiquait Virginia Woolf), où une pluralité de voix s’entrecroisent. Dans le cas de Soifs, la focalisation narrative passe souvent d’un personnage à l’autre sans transition, dans le même fragment, et ça peut être plutôt mélangeant, d’autant plus qu’il y a beaucoup de personnages. Par contre, il y a un rythme qui s’installe à la longue et, personnellement, j’en suis venue à apprécier la musicalité qui se dégage du texte, particulièrement l’effet créé par les répétitions.

Sur le fond

Comme la forme a d’abord été pour moi plutôt rebutante, c’est vraiment par les thèmes que l’œuvre est venue me chercher. Soifs est une oeuvre violente et exigeante, mais aussi engagée, intelligente, féministe, assoiffée de vie et de justice sociale. Tout y passe: la maladie, la violence, le racisme, les inégalités sociales, les femmes oubliées par l’histoire, la vieillesse, la pauvreté, et j’en oublie certainement. Vu ces thèmes, Soifs peut être très difficile à lire, car évidemment ces thèmes sont abordés par le biais des personnages qui vivent des situations souvent plutôt difficiles. Il y a quelques éléments plus crus et durs, et quelques moments plutôt violents, mais j’ai trouvé que c’était rendu avec sensibilité et délicatesse malgré tout, en plus de bien servir le propos du livre.

En somme, je suis vraiment contente d’avoir enfin réussi à lire Soifs, malgré que ça ait été une lecture particulièrement difficile. J’ai lu quelques critiques par la suite et j’ai trouvé que Thomas Dupont-Buist avait résumé en quelques mots exactement ce que je j’ai pensé de ce roman: «[S]’il faut certes une bonne dose d’efforts pour entrer dans cette œuvre grandiose, sachez que ceux-ci vous seront retournés au centuple et que les meilleures choses sont aussi parfois les plus difficiles». J’ai déjà hâte de continuer mon exploration du cycle Soifs et de découvrir davantage la grande écrivaine qu’est Marie-Claire Blais.

Est-ce qu’une œuvre que vous avez trouvée vraiment difficile à aborder s’est finalement avérée extraordinaire?

Les érables rouges : L’enchantement de la forêt

Martine Latulippe est une autrice qui n’a plus besoin de présentation. Elle a fait sa marque non seulement en littérature jeunesse, mais également en littérature grand public. Plusieurs savent que Martine Latulippe a déjà adapté un grand nombre de légendes québécoises afin qu’elles soient accessibles à un plus jeune lectorat. Je pense entre autres à Rose Latulipe, à La Chasse-galerie, à Alexis le Trotteur, à Julie et le serment de la Corriveau... Cette fois, Mme Latulippe nous transporte dans un univers tout aussi fantastique, mais trop souvent mis de côté: je parle de l’univers des légendes huronnes-wendates. Des légendes pourtant bien de chez nous.

Vous vous êtes trompés depuis le début

Depuis que l’on est jeune, on nous apprend à l’école que si les feuilles des arbres rougissent et tombent à l’automne, c’est tout bêtement à cause du froid.

Erreur!

Lors de ma lecture, j’ai finalement percé le secret derrière cette transformation. On apprend, en lisant Les érables rouges, que si les feuilles des arbres rougissent à l’automne, c’est à cause de Rat. Et oui! Rat, il y a de cela bien longtemps, avait décidé d’organiser un grand concours dans la forêt. Un concours qui ferait connaître lequel des animaux volait le plus haut, et quel animal était le plus rapide. Un concours qui se voulait amical, mais qui prit des allures tragiques à cause de Cerf, qui se trouvait à être un mauvais perdant. Cerf, après avoir perdu à cause des manigances de Renard, se fâcha contre l’arbitre, Ours, et le blessa. Mais encore là, pourquoi ce n’est pas le froid qui fait tomber les feuilles des érables à l’automne?

Je vais vous révéler le secret:

«Depuis ce jour, chaque automne, quand les arbres perdent leurs feuilles, Cerf perd ses bois. Il se retrouve sans défense devant Loup. C’est sa punition pour avoir fait couler le sang d’Ours. Depuis ce jour, aussi, avant de tomber, les feuilles des érables rougissent…»

L’autrice nous plonge dans son interprétation du texte de façon efficace. Elle accroche le lecteur dès les premières lignes et l’histoire se déroule sans même que l’on s’en aperçoive. Une vraie chamane de l’art oratoire.

Un album jeunesse ne serait pas un album sans le travail d’un illustrateur.

Des images à couper le souffle 

Fabrice Boulanger, ce véritable magicien du dessin, a un talent fou pour illustrer les subtilités de la nature. Je m’explique. Les images, tout au long de l’album, sont simplement magiques. C’est comme si on y était. Les illustrations où les rayons du soleil traversent les arbres sont tout simplement splendides.

Grand rassemblement des animaux dans la forêt pour établir les règles du concour de Rat.

Un travail d’équipe entre l’autrice et l’illustrateur fait de cet album une œuvre incroyable. Que vous souhaitiez simplement en apprendre davantage sur les légendes huronnes-wendates ou encore pour vous émerveillez devant les illustrations pleines de vie, Les érables rouges ne laissera personne indifférent. Êtes-vous encore convaincus que c’est seulement le froid qui fait rougir les feuilles des érables?

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Le vent en parle encore de Michel Jean : un roman qui vient nous toucher droit au coeur.

Dernièrement, je suis tombée sur un roman de l’auteur et journaliste innu, Michel Jean, intitulé Le vent en parle encore. Pour être honnête avec vous, en terminant ma lecture, étant assez chamboulée, cela m’a pris du temps pour me remettre de mes émotions. C’est sans aucun doute un des romans les plus difficiles que j’ai eu à lire. Difficile parce qu’il touche un sujet sensible, d’autant plus qu’il est basé sur des faits véridiques. Mais j’ai envie de vous parler de ce que j’ai ressenti lors de ma lecture.

Résumé

 Le roman raconte l’histoire de trois jeunes innus, Virgine, Marie et Thomas, envoyés au pensionnat de Fort George, île se situant dans la Baie-James, dans les années 1930. Près de sept décennies plus tard, une jeune avocate tente de les retrouver afin qu’ils puissent obtenir une indemnisation à laquelle ils ont droit. Mais la question se pose : qu’est-il advenu des trois adolescents?

« Kill the Indian in the Indian child »

 Comme mentionné précédemment, Michel Jean aborde dans Le vent en parle encore une période sombre, soit le régime des pensionnats, régime ayant persisté pendant plus d’un siècle et qui s’est inscrit parmi des politiques gouvernementales colonisatrices et assimilatrices. Vous verrez, tout au long du roman, un aperçu de ce qu’est le « avant », le « pendant » et le « après » pensionnat. Je ne vous en dis pas plus, au risque d’en dire trop.

Une écriture coup de poing

En toute franchise, il m’est arrivé, au fil de ma lecture, de m’entendre sacrer de frustration ou de laisser des larmes couler et des sanglots s’échapper. J’ai même passé à deux doigts de fermer ce livre et de ne plus jamais le rouvrir.

Effectivement, l’écriture de Michel Jean est si réaliste. L’auteur ne prend pas mille détours pour arriver à destination. Les mots qu’il emploie sont explicites, il n’y a aucune censure. Parfois, j’en frissonnais, car c’est comme si j’étais témoin directement de ce qui se passait au pensionnat de Fort George, de toute cette violence. J’avais l’impression de voir Virginie, Marie, Thomas ainsi que les autres enfants dans les salles de classe et de sentir leur tristesse, leur colère et leur incompréhension. Mais c’est aussi une écriture qui nous fait réaliser à quel point ce régime a causé des ravages sur les communautés et brisé des vies.

De plus, ce qui m’a profondément touchée, c’est l’amitié, l’amour et la solidarité qui unissent les trois jeunes innus, malgré tout. Et leur amour inconditionnel pour le territoire, le grand Nitassinan. C’est aussi l’acharnement de l’avocate, Audrey Duval, afin que justice soit rendue, malgré les embûches qui se présentent à elle.

Par ses mots, ses phrases, ses expressions, Michel Jean est venu me toucher droit au cœur et remuer des émotions. La sensibilité de l’écriture de l’auteur m’a sans aucun doute poussé à terminer cette lecture. Ce roman, selon moi, suscite inévitablement une réflexion et une prise de conscience quant à la réalité des peuples autochtones au Canada.

Tshinashkumitin, Michel, pour ce roman.

 Et vous, y’a-t-il un roman en particulier qui vous a fait vivre des émotions difficiles?

 

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Dix jours avant le Jour J

Ken Follett est un auteur que j’ai découvert durant la dernière année, avec beaucoup de plaisir. Auteur très prolifique, il se spécialise surtout dans les romans historiques et ceux d’espionnage. Je me suis plongée dans sa série du Siècle cet été, puis j’ai eu envie d’essayer un roman d’espionnage, un genre que je n’avais jamais vraiment expérimenté auparavant. Je me suis donc tournée vers Le Réseau Corneille. 

Femme de tête

L’histoire prend place dans la France occupée de 1944, à quelques jours du grand débarquement, qui se prépare. Ce roman de près de 500 pages raconte des événements se déroulant sur une période de dix jours. Le rythme est très soutenu, les actions s’enchaînent et on s’essouffle pour les personnages, qui n’ont que peu ou pas de répit. Ces personnages, pas si nombreux, sont séparés en deux groupes très distincts que tout sépare, sauf la préparation au débarquement. D’un côté, le groupe de Résistants britanniques et français; de l’autre, des hauts gradés allemands en poste en France. Le premier groupe a Betty Clairet à sa tête, major de l’armée britannique, 29 ans, intrépide et experte en sabotage.

« C’était un travail dangereux. Sur les six hommes et les trois femmes avec lesquels Betty avait suivi l’entraînement, elle était, deux ans plus tard, la seule encore en opération. […] Betty avait survécu parce qu’elle ne faisait pas de sentiment, qu’elle réagissait rapidement et qu’elle poussait le sens de la sécurité jusqu’à la paranoïa. »

Le groupe allemand est surtout représenté par Dieter Franck, major dans l’armée, affecté au service de renseignements, spécialiste des interrogations, qui adore soutirer des informations aux prisonniers et qui n’hésite pas à utiliser la torture pour parvenir à ses fins.

Femmes au cœur de l’action

Le groupe de résistants duquel Betty fait partie a pour objectif de faire exploser un centre de liaisons téléphoniques très important pour les Allemands, situé dans un château à Sainte-Cécile. Dieter doit, pour sa part, tenter de trouver des résistants et contrecarrer leurs plans. Après deux bombardements qui se sont soldés par deux échecs successifs, Betty met sur pied un nouveau plan : constituer une équipe qui infiltrera directement le château en se faisant passer pour les femmes de ménage françaises travaillant quotidiennement parmi les soldats. Ce plan est difficile à faire accepter aux dirigeants du Special Operation Executive, l’organisation secrète chargée des missions de sabotage derrière les lignes ennemies.

Une fois accepté, le plan demeure difficile à exécuter. Betty et Paul, celui qui sera son acolyte dans l’organisation de cette opération, n’ont que sept jours pour le réaliser, étant donné que la centrale doit être sabotée avant le débarquement qui approche à grands pas. Les deux espions n’ont donc qu’une journée pour trouver et convaincre cinq femmes répondant à des critères bien précis, deux jours pour les entraîner à la hâte, puis trois jours pour se rendre en France et mettre en branle le plan susceptible de favoriser une victoire des Alliés. Malgré des délais plus que serrés, ils réussissent néanmoins à former le Réseau Corneille.

Duel de 500 pages

Tout au long du roman, on suit Betty et Dieter qui essaient tous deux de faire fonctionner leur plan respectif, d’atteindre leur objectif en usant de tous les moyens possibles et impossibles. Mine de rien, on en vient à suivre avec avidité les développements des deux côtés. Les chapitres passent, on saute d’un héros à l’autre; ils semblent se renvoyer la balle, une astuce bien pensée après l’autre. Même si, au final, on espère que Betty parviendra à ses fins tout en restant vivante, on ne peut nier l’intelligence dont fait également preuve Dieter Franck.

Ce roman met réellement de l’avant la place qu’ont pu occuper les femmes au sein des groupes de résistance durant la Deuxième Guerre mondiale. Elles étaient sous-estimées, considérées comme inoffensives. Ce fait jouait incontestablement en leur faveur, et certaines en ont bien pris avantage. Il est donc réellement intéressant de voir un groupe de femmes penser et exécuter un plan aussi important. Il y a cependant un bémol. Il y a plusieurs personnages masculins importants, et rares sont ceux qui ne mentionnent pas la beauté de Betty avant son intelligence, sa détermination ou son courage exceptionnels. J’ai été un peu triste de constater que son apparence physique était bien souvent remarquée en premier.

L’histoire des Corneilles est fictive. Par contre, l’auteur précise à la fin que le personnage de Betty Clairet est inspiré d’une femme ayant bel et bien existé, du nom de Pearl Witherington. Bien que sa mission ait été bien différente de celle de l’héroïne du roman, leurs parcours durant la guerre s’est terminé de façon très similaire. La lecture de ce roman m’a donné envie d’en apprendre plus sur la résistance qui s’est organisée, notamment en France, et qui a joué un rôle non négligeable dans la libération du pays.

Sur quels héros de guerre ayant travaillé dans l’ombre devrais-je lire?

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Ton absence m’appartient : où l’identité se construit face au vide

Rose-Aimée Automne T. Morin a publié dernièrement son premier livre, Ton absence m’appartient, aux Éditions Stanké, et la frénésie de ce nouveau livre s’est emparée des réseaux sociaux. Je fais partie de ces personnes, toujours à l’affût des bookstagram pour faire des découvertes littéraires, particulièrement celles du Québec, et davantage si les livres sont encore chauds de l’imprimerie. Je suis le genre de personne qui se présente trop tôt en librairie le jour d’arrivée du livre alors que celui-ci est encore dans sa boîte de livraison. C’est à ce point que j’aime les nouveautés littéraires, mais mon portefeuille, un peu moins, disons. Le livre Ton absence m’appartient est l’un des livres dont j’attendais impatiemment l’arrivée dans ma bibliothèque. Ce n’est d’ailleurs pas mon premier coup de foudre chez cette maison d’édition.

« Un ouvrage coup-de-poing sur l’identité, porté par une écriture d’une grande vulnérabilité. » (Éditions Stanké)

Des histoires de grande résilience

Ton absence m’appartient raconte plusieurs petites histoires sur la vie et sur le deuil. En effet, l’autrice raconte le deuil à travers six histoires, peu importe la nature de ce deuil. La lecture de ces histoires en devient donc une salvatrice et réconfortante. À travers le livre, le lecteur partage aux côtés de Rose-Aimée Automne T. Morin différents récits, construits comme une entrevue très intime. Nous partageons l’histoire d’un homme qui perd la vue progressivement; celle d’une femme, enfant de camp de réfugiés; celle de l’autrice dans laquelle l’enfance avec un père mourant laisse un grand héritage dans sa vie, et bien d’autres. Les sujets sont tous racontés calmement, mais une grand intensité s’en dégage : l’urgence semble être le cœur du récit duquel la résilience émane chaudement.

« Je ne pense pas que la souffrance rend forcément plus fort, je ne pense pas que la souffrance soit nécessaire à la construction de qui que ce soit, je pense même que chaque deuil part avec une petite partie de soi. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’après, on peut la remplir comme on veut, d’une manière qui nous ressemble, cette faille-là que le deuil crée. »  (Le Devoir, 14 février 2019)

Le début d’une grande écriture

Le livre débute et termine sur l’histoire de l’autrice, où le père est le personnage principal de l’histoire et de l’enfance de la jeune femme. Avant de mourir, il s’est donné comme mission de faire de sa fille la femme qu’il considère parfaite. Rien de moins. Encore à ce jour, la femme se demande si elle est devenue celle que son père aurait voulu. Cet héritage façonne sa vie comme celle des personnes interrogées : leur présent découle directement de leur passé. Tous ces récits sont construits avec une écriture chaleureuse dont il est difficile de se détacher. C’est tout simple, on en voudrait toujours plus.

« À chaque anniversaire de sa mort, j’ai l’habitude de compter le nombre d’amants que j’ai eus, le nombre d’emplois occupés, d’appartements habités. Combien de voyages j’ai faits. Combien d’aventures étranges, d’anecdotes pas racontables, de dépassements de moi, d’abus.  À chaque anniversaire un besoin de me prouver que je ne fais pas de surplace. Quitte à éviter consciemment de me faire un nid, de goûter au confort. » (Page 31)

C’est un livre plus que charmant dont je n’aurais jamais voulu atteindre la fin. Je crois également que c’est un livre très touchant qui peut aider plusieurs personnes. L’autrice a écrit un livre pour elle, mais à la fois pour tant de personnes vivant une situation similaire! C’est un petit baume sur le cœur pour n’importe qui ayant côtoyé le deuil de près ou de loin, une lecture formidable et thérapeutique. Une lueur au bout du tunnel. De la bibliothérapie à l’état pur.

Avez-vous un livre dont la lecture salvatrice vous a aidé à traverser une période plus sombre?